‹ Albert le Grand: l'ancien monde devant le nouveauChapitre 31 sur 77 · Évangile selon saint Matthieu · texte numérisé non relu

Évangile selon saint Matthieu

« Je vous le dis, si votre justice n'est pas plus vraie que celle

abstraction d'elle-même devant la lettre^ la conscience réclame plus énergiquement encore son droit illimité à l'explication libre des Ecritures; et plus un homme, en effet, mérite le nom d'homme religieux, moins il supportera l'idée de s'en remettre aux scribes officiels de n'importe quelle autorité du soin de lui dicter, d'ordonner, et surtout de lui imposer des croyances. Je ne gais même pas si la soumission absolue en matière de foi n'est point la forme la plus arrêtée, la plus superbe de l'indifférence : elle voile l'immobilité, l'ignorance volontaires sous le manteau d'un paresseux respect, l'oubli du fond sous la violence de l'affirmation sans critique, et n'avoue point, dans son endurcissement voulu, que ce soit faire bon marché du Vrai que d'accepter de seconde main, les yeux baissés , la vérité. Héritier direct du génie centralisateur, absorbant de la Rome d'Auguste et de Constantin, le génie despotique des souverains pontifes n'a pas craint de transporter dans le domaine sacré de la religion les traditions que lui léguaient les registres des employés au fisc impérial, et de même que le zèle des fonctionnaires des Césars

des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des deux. » Matthieu, v, 20.

« Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste viendra par surcroit.)) Matthieu, vi, 33.

pressurant la Gaule, TEspagne ou l'Asie, s'efforça naguère d'en faire affluer les trésors au centre, aux pieds de l'empereur, de même la subtilité rapace des théologiens approuvés poursuivra désormais la chimère de l'unité dogmatique , et triturera le sens des livres saints pour leur extorquer moralement le denier de Saint-Pierre ^ Ce n'est point là le seul ni le plus grave reproche que l'on puisse adresser à la théologie du temps qui nous occupe : elle s'est montrée non moins inconséquente que téméraire et frivole. « L'étude d'une religion révélée est essentiellement historique : il ne s'agit point d'en discuter les dogmes , mais de vérifier s'ils sont énoncés dans les livres saints, ou établis par des décisions authentiques , ou consacrés par des traditions constantes. Le raisonnement ne doit s'appliquer dans une telle science qu'à la reconnaissance des textes, qu'à l'examen des témoignages, qu'à la recherche des faits; et c'est ainsi que la théologie se présente en effet dans les anciens ouvrages des anciens Pères de l'Eglise.

\, « ... C'est un tissu de vaines subtilités, dénué d'érudition ecclésiastique autant que de vraie logique et de bon goût, au milieu desquelles se montre à découvert la doctrine qui subordonne la puissance temporelle à la spirituelle, et qui dégage du serment de fidélité les sujets d'un prince hérétique. » Discours sur l'État des Lettres, xiii« siècle, p. 72.

Au moyen âge^ on s'est beaucoup moins appliqué à étudier les textes qu'à imaginer des interprétations mystiques *.

Gautier de Saint- Victor, un des nôtres, un Français, se plaint quelque part, amèrement, de ces théologiens qui , dit -il , se jouaient du vrai et du faux. Il eût peut-être ajouté, s'il l'eut osé, que par leur fougue indiscrète, leurs distinctions, leurs décisions puériles , leur ergoteuse manie , devant l'Auguste et l'Impénétrable, de poser, puis de résoudre mille oiseux problèmes , ils ont apporté le trouble dans l'Église. Les scolastiques ont introduit , accusé , indéfiniment prolongé la ligne tourmentée et bizarre sur les murs d'un temple qui n'a que faire d'astragales et d'enroulements capricieux ; ils ont tellement hérissé de pointes et d'équivoques les abords du grand chemin qui mène au Calvaire que, grâce à leurs tristes débats, il semble qu'on ne puisse plus s'y traîner, au XIII* siècle, qu'à grand renfort de syllogismes *. En

1 . V. Discours sur l'Étal des Lellres : art. Théologie. — « Non philosophes se ostendant, sed satagant fieri theodocli, 7iec loquantur in lingua populi. » Instructions d'Innocent IV, an. 4 243.

2. Nous ne refusons ni la capacité philosophique ni la sincérité aux scolastiques; nous pensons même qu'en abusant de Baroco et de Baraliplon, ils n'ont point été tout à fait inutiles au progrès. Qu'il leur soit beaucoup pardonné, parce qu'ils ont beaucoup cherché. L'attention a été appelée par eux sur une foule de

quel lieu calme reposer à présent notre tête ? soupirèrent alors les simples d'esprit. Et non-seulement ils disputent inutilement, ils prolongent à satiété des discussions stériles, ces intolérants orthodoxes, mais encore ils ne reculent point d'ordinaire devant l'indécent et le grotesque. Tel est, selon nous, le chef d'accusation capital que doit déposer tout chrétien sincère ou délicat contre la masse des docteurs si imprudemment patronnés, bien que quelquefois censurés, par les Innocent III et les Grégoire IX ^

Sans jamais cesser d'être pesants, on remarquera que les docteurs furent obstinément futiles. Ce qui est lourd n'est point nécessairement solide, et il n'est rien moins que certain, Dieu merci, que le genre ennuyeux soit le genre sérieux. Voulez- vous les voir à l'œuvre, nos théologiens du moyen âge, si vantés parce qu'on ne les lit plus, si complètement dépourvus, du reste, des connaissances élémentaires que leur art exige, qu'ils ignorent tous, à deux ou trois exceptions près, non

diflQcultës de pure fantaisie, mais souvent aussi philosophiques. Quelqu'un peut s'être servi gauchement, imprudemment d'un instrument, rinstrumcnt n'en reste pas moins acquis. 11 n'est point jusqu'aux fautes qui ne soient parfois d'un bon exemple. Nous tenons simplement à constater que la méthode des sco'as'jques n'est point la bonne, et le temps, ce grand critérium en toutes clioses. Ta bien prouvé.

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