Voir la Bulle de Grégoire IX, an
pas seulement la langue des prophètes, mais la langue grecque*? On s'attend peut-être à contempler des personnages profondément recueillis, attentivement penchés sur les feuillets de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il n'est jamais, ce semble, trop tard pour tenter d'avoir raison d'une idée qui n'est point exacte ; on ne saurait craindre de répéter que si la théologie fut cultivée jadis avec passion, quelquefois avec talent, elle ne le fut jamais avec fruit, prudence et mesure. Lorsqu'on dévisage de sangfroid les surprenants auteurs de tant d'informes et volumineux commentaires , et pourquoi ne pas citer quelques noms qui rappellent quelques œuvres ? — Simon de Tournay, Augustin Triomphe, Pierre d'Auvergne % — on dirait tantôt de robustes athlètes fai-
1 . Lors de la condamnation du Talmud par les docteurs de l'université de Paris, il se trouva, dit-on, deux théologiens à Paris connaissant Triébreu. (V. Discours sur l'État des Lettres, XIII''* siècle.) Mais le fait n'est rien moins qu'établi. Quant au grec, la langue desChrysostome et des Origène, Albert, l'homme le plus savant do son siècle, Albert le Grand lui-môme ne l'entend point, et saint Thomas se garde d'en remontrer à son maître.
2. Simon de Tournay, après avoir ébloui le monde pendant dix ans et prétendu expliquer la sainte Trinité, tomba, dit-on, dans une telle prostration intellectuelle qu'on eut beaucoup de peine à lui faire rapprendre le Pater noster. (^Hoc igitur miraculum scholarium suppressit arroganliam et jactantiani refrœnavit, a (V. Mathieu Paris, Hist. litt. jinii'' siècle, art. Simon de Tournay,)
sant complaisamment saillir leurs muscles, lançant le disque ou luttant corps à corpa[?sous l'immense et vénérable égide de la Bible, tantôt de glorieux et creux silènes , gonflés du vent des formules sacramentelles, chancelant, vidant la coupe entre la Fontaine de vie d'Alexandre de Halès et les Miroirs de Vincent de Beauvais S tantôt encore des sacrilèges fils de Noé soulevant à la dérobée les voiles qui cachant la^ nudité du patriarche. L'aïeul sombre et vénérable dont on n'insulte point impunément le profond sommeil, c'est le mystère; notre père à tous, dont il n'est point permis ni possible de déchirer la robe, c'est le divin. Afin de convaincre les moins édifiés, faut -il choisir entre mille quelques-unes de ces questions impertmentes, si ce n'est^toujours malhonnêtes, qui eurent cours dans les écoles et dont il est, je le crois, superflu d'indiquer les réponses? — Quelle est la structure intérieure du paradis? — Le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ est-il vêtu dans
1. La Somme composée par Alexandre de Halès fut jadis appelée Fontaine de vie. On n'y rencontre guère que cette particularité remarquable : ce docteur rejette Topinion qui exempte la sainte Vierge de la tache originelle... Vincent de Beauvais, auquel nous nous verrons peut-être contraint de consacrer plus loin [Albert le Grand, t. II) quelques pages, est l'auteur de plusieurs ouvrages fort importants jadis. Les plus considérables portent ces noms singuliers de Miroir naturel et de Miroir moral.
i* Eucharistie? — L'eau se change-t-elle en vin avant de subir avec le vin la transformation eucharistique * ? — Est-il de l'essence divine d'engendrer ou d'être engendrée*? — Que font les anges de leurs corps après avoir rempli une mission ^ ? — De quelle couleur était la peau de la Vierge * ? — Ressentitelle du plaisir ou de la douleur lorsqu'elle ^ .. ?
4. V. Discours sur l'État des Lettres, Institut de France, XIII® siècle, p. 64.
2. Alberti Magni Opéra, in-f°, Jammy, t. XVII, Summa Theologiœ, quest. xxx, p. 131. Nous aimons mieux naturellement citer Albert le Grand, de préférence à tout autr§. théologien. Albert ayant d'ailleurs été déclaré Bienheureux par la cour romaine, Rome a pris la responsabilité de tout ce qu'il a écrit en théologie. Mais qu'on ne s'imagine point qu'Alberlt fasse exception : il est dans le mouvement. Qu'on lise saint Bonaventure, saint Thomas, Pierre d'Auvergne, et en général tous les fauteurs de la Scolastique, on rencontrera des curiositez non moins étranges.
3. Quid fiât de corporibus assumptis post ministerium expletum? Idem, ibid., p. 432.
4. Utrum beatissima Virgo habuerit debitum colorem cutis? Idem, t. XX et XXI, quest. xviii.
5. Utrum beatiss. Virgo in conceptione habuerit dolorem vel aliquamdelectationem? Idem, ibid., quest. 211.— Quelques questions supportent à peine non pas la traduction, mais le latin, celle-ci par exemple : De quo tanqaam de materia facta est hœc concepiio? (Quest. cxliii). Il est assez curieux de rapprocher de ces prodigieuses divagations de la théologie du moyen âge ce non moins prodigieux passage du dernier des Pères de l'Église, Bossuet: « Il est un endroit, ô Seigneur, oii le diable se vante d'être
— L'Ancien et le Nouveau Testament étaient mis à contribution pour élucider ces points obscurs : saint Marc ou saint Luc absents étaient naturellement appelés en témoignage en ces scandaleux procès.
Pour ce qui regarde en particulier Albert le Grand, auquel il a été décerné, comme de juste, ut decety le titre de maximus in theologia, très -grand en théologie ^^ et qui certes le mérite, avoir côtoyé à son heure, avec éclat , cette mer morte de la lettre, avoir même instruit saint Thomas en science divine, cela ne saurait, hâtons-nous de le dire, le diminuer à nos yeux. Pourquoi? C'est que tout penseur éminent, s'il veut agir en réalité fortement sur son siècle, ne saurait le dominer sans lui faire quelque concession. Nul n'a jamais soumis, enlevé, élevé les intelligences, ni surtout remué les cœurs, sans jusqu'à un certain degré se laisser entraîner avec les faibles ou les puissants sur la pente du lieu commun, sans entrer avec le vulgaire en une sorte de communauté de sentiments. Pour mettre un des leurs au pinacle, pour
nvincible; il dit qu'on ne peut l'en chasser: c'est le moment de la conception, dans lequel il brave votre pouvoir, » (V, Bossuet, Sermon sur la Conception de la Vierge.)— Cette étroite et grossière façon de penser vient en droite ligne de l'École.
4. Magnus in magia naturali, major in philosophie, maximus in theologia. — Trithème.
1 absoudre et se décider à le suivre lorsqu'ensuite il se hasarde hors des ^dentiers frayés, les hommes exigent, et à bon droit peut-être, qu'il ait foulé comme eux la voie banale et comme eux payé tribut. Il est un impôt plus lourd que celui du sang, impôt que chaque époque prélève sur les génies : l'expropriation partielle du Moi au bénéfice de l'idée d'État. Albert le Grand fut théologien de la sorte , comme saint Dominique fut inquisiteur, non par choix, par nécessité. Le savant ne fût évidemment point parvenu à percer, à établir sa supériorité sous le rapport des sciences naturelles ; le moine, à coup sûr, ne se fût point fait pardonner sa liberté de langage et d'action; le philosophe spiritualiste n'eût point trouvé, au déclin de sa vie, quelques nuits sereines pour se recueillir et se livrer en paix aux plus hautes élévations morales, s'il ne se fût point laissé saluer maximus in theologia^ et s'il n'eût point ainsi conquis le droit de combattre la grossièreté et l'ignorance , en sacrifiant sur leur autel le coq de Socrate. Aussi bien, au risque de se voir, s'il se fût abstenu, paralysé, anéanti, condamné à demeurer dans une cellule pieds et poings hés , à ne point porter secours à ses frères et à ne déployer jamais sur un vaste théâtre les plus pures vertus du christianisme, le tendre et parfait Dominique dut un jour se courber, fléchir
SOUS le bras du pape, et s'adjoindre, de nom tout au moins, aux légats inquisiteurs Raoul , Pierre do Castelnau , Arnaud , abbé de Cîteaux, qui dressèrent les bûchers en Languedoc, à seule fin que, désarmée, car elle le retrouvait près de ses ministres, Rome ne s'offensât, ne s'inquiétât point s'il prêchait la paix quand elle commandait les massacres, et s'il versait un peu de baume ou d'eau fraîche sur les plaies des hérétiques tandis qu'elle les livrait au feu*. Qui ne saisit point de prime abord le sens de tant de compromis bizarres; qui ne s'identifie point d'instinct avec les passions, les flux et les reflux, les entraînements impérieux des temps au sein desquels on s'a-
1. « Dès Tan 4205, le titre d'inquisiteur est donné par Innocent III aux trois religieux qu'il avait établis comme ses légats en Languedoc, savoir : Raoul, Pierre de Castelnau et Arnaud, abbé deCîteaux. L'évêque d'Osmaet saint Dominique leur sont adjoints en 4206, et les fonctions qu'ils se mettent à exercer, en se distribuant les provinces méridionales, peuvent sembler encore celles de missionnaires ou de chefs de croisés plutôt que de juges. Le pape avait ordonné aux archevêques, aux évoques, aux princes, comtes et barons de les aider de tout leur pouvoir à détruire les Albigeois et les fauteurs de cette hérésie. Exciter et entretenir la guerre civile, déposer ies princes indociles, délier les sujets du serment de fidélité ^ promettre des indulgences œux persécuteurs, exhumer les 7norts, brûler les vivants j tel fut le ministère des envoyés d'Innocent III. » V. Discours sur l'État des Lettres, Institut de France, xin* siècle.
gîte; qui, l'œil sec et Fâme émue, ne suppute point, en un mot , en compagnie des héros ou des martyrs dont S'* pèse la vie, par quels ennuis et dégoûts, au prix de quels abandons ils ont acheté la victoire, le bien de tous , un refuge , un nom ou la mort , celuilà doit renoncer, ce semble, à les comprendre, celuilà n'entrera jamais, du moins, dans leur familiarité. Mais ne portions-nous point tout à l'heure une vue d'ensemble sur le caractère et l'esprit de la théologie telle qu'elle resplendit en son âge d'or? 11 nous reste à en suivre à présent les cours avec Albert, et à pénétrer dans ces salles qui virent autrefois s'asseoir, pêle-mêle, sur les bancs, bacheliers, moines et clercs, tandis qu'un maître plus ou moins subtil, plus ou moins irréfragable, s'ingéniait à tailler à facettes ou à polir devant des auditeurs attentifs la pierre philosophais de la vérité dogmatique.
Tout le mouvement théologique du moyen âge oscille entre cette formule : L'intelligence qui cherche la foi^ INTELLECTUS Qi^ERENS FiDEtf , et Cette autre formule : La foi rjui cherche V intelligence, fides QLiERENS IMELLECTLM. Trois grandes écoles de théologiens ont pris naissance à l'ombre de ces deux déclarations de principes. La première s'en tient, si je ne me trompe , à l'enseignement chrétien tel quel , l'enseignement brut, pour ainsi dire, et l'on peut en
effet en tirer quelque fruit si Ton ne se sent point arrêté par mille expressions vagues , contradictoires ou figurées, en compulsant les traductions de TEcriture sainte et les versions des Pères de l'Eglise. C'est la plus modeste, la plus obscure, la moins inutile, la plus respectueuse ; mais la simple lecture des Evangiles condamne cette école à l'oubli. Soumise , mais sans discernement, cette école s'accommode de la foi toute faite et mal faite, plutôt qu'elle ne cherche à la préciser, à l'épurer, et néglige à peu près complètement l'intelligence. La seconde, pour résoudre les difficultés de doctrine, emploie la méthode aristotélicienne, accumule autour des questions en litige syllogisme sur syllogisme, et à force de distinctions savantes, de déductions logiques de forme mais déraisonnables quant au fond , en arrive à faire jaillir du texte les conséquences les plus inattendues. Cette école eut la prétention toutefois de rester orthodoxe en dépit de ses hardiesses, et de prêter seulement aux vérités révélées ou de tradition les ressources et les armes d'une argumentation sans défaut : c'est la plus brillante, la plus favorisée, la plus ruineuse. Sous prétexte de commencer par k foi et de parvenir en s' appuyant sur elle à l'intelligence, cette école mine en définitive le texte qu'elle affaiblit en pensant le soutenir, et l'esprit.
après avoir fait ainsi amende honorable devant la lettre^ la malmène ensuite si étrangement qu'on arrive à conclure hors de la lettre^ après que l'esprit devant sa rivale a préalablement abdiqué. La troisième école garde une sorte de neutralité nuageuse entre deux autorités, celle des livres saints et celle d'Aristote, pousse ce système cauteleux jusqu'à ses extrêmes limites, et prend bien garde néanmoins, dans les conclusions qu'elle apporte, de ne jamais rien alléguer contre les doctrines adoptées en haut lieu. Cette troisième école semble évidemment faire pencher la balance du côté de l'intelligence au préjudice de la foi, qu'elle réserve en réalité plus encore qu'elle ne suit, et qu'elle n'affirme que par contre -coup, si l'on peut s'exprimer ainsi, avec une sorte de mauvaise grâce et d'embarras. Inconséquente dans sa religion et insuffisante dans son audace, elle mérite qu'on lui applique le mot qui a été dit d'Abélard : Son esprit fut plus indépendant que ses écrits. Moins terre à terre que la première, mais moins solide, plus raisonnable que la seconde, mais moins catholique, elle n'est précisément ni l'humble suivante du texte, ni l'esclave fantasque de la forme syllogistique, et elle ne satisfait ainsi pleinement ni à là foi , ni à l'intelligence , ni même à la logique. Assise au milieu de ces trois
écoles comme sur un trépied, la sibylle théologique du moyen âge reçoit d'abord le mot d'ordre venu de Rome, puis dicte ses oracles en trois styles différents. Point n'est besoin, je l'imagine, de donner notre opinion sur leur valeur et d'indiquer de quel côté sont nos tendances ^ Une seule page
\ . On n'arrive point sans quelque travail à résumer beaucoup de choses en peu de mots et beaucoup de faits obscurs avec clarté. On s*est imposé ce travail et Ton espère avoir touché juste. Dieu veuille cependant que nous ayons atteint ici notre but, poursuivi sans relâche dans ce livre de bonne foy : persuader sans rebuter, donner nettement la sensation du vrai sans que le lecteur soupçonne ce qu'il en a pu coûter de labeur et de recherches. C'est qu'en effet, vu la diffusion actuelle des connaissances, l'intérêt général qui se porte, à l'heure qu'il est , sur une foule de questions graves débattues il n'y a point très-longtemps dans un cercle trèsrestreint, enfin le tempérament nouveau des esprits, il ne s'agit plus seulement de plaire à une élite. Le public sérieux s'est immensément élargi. De même que l'élu de par le suffrage universel manquerait, ce semble, à tous ses devoirs s'il visait avant tout au ministère, et s'il ne se considérait point à toute heure comme parlant ou votant au nom de la nation, de même l'écrivain actuel ne doit point prendre garde aux us et coutumes de ses devanciers, qui songeaient quelquefois plus à se ménager les suffrages de telle ou telle illustre compagnie qu'à s'adresser directement au peuple et à en être compris. Une nouvelle manière va s'inaugurer. A quoi bon, aujourd'hui, faire parade d'érudition? Impossible, ce semble, d'écrire sur n'importe quel sujet élevé sans avoir beaucoup lu et beaucoup pensé. Inutile également de s'attacher à l'ingénieux, au clair-obscur, au joli. L'ère des réticences, des sousentendus et des finesses est clos^ Il aut organiser la littérature
de Platon , un verset du Sermon sur la montagne, un seul feuillet de Ylmitalion^ contiennent plus de lumière et de vérité que tous les oracles de la sibylle.
Il est de tradition plus qu'il n'est prouvé qu'à Paris , du moins , certaines disputes philosophiques et théologiques avaient lieu jadis dehors, en plein air, et la très-bruyante rue du Fouarre^ cette rue que Pétrarque montre du doigt, dès qu'il se targue de prendre nos docteurs en flagrant délit de loquacité, cette rue où nul ne pouvait y dit -on, passer sans se boucher les oreilles^ aurait même pris son nom d'un usage assez répandu parmi les auditeurs stoïques de ces cours primitifs, celui de s'asseoir sur des bottes de paille^ autrefois on disait fouarre : durant de longues heures, nos étudiants se tenaient de la sorte accroupis, le front dans Aristote, les pieds dans la boue\ Selon quelques autres autorités, il paraîtrait
comme Carnot organisa, dit-on, la victoire : toutes les cartes de l'Europe, tous les documenis du monde devant les yeux, et l'amour de la patrie, du salut, de la chose publique au fond du cœur. Nos cartes, à nous, ce sont les données de la science; notre civisme, c'est l'amour impétueux du Vrai, du Beau et du Bien.
i. Les maîtres es arts de Paris professaient généralement rue du Fouarre; on n'y rencontrait point beaucoup de logiciens ni de théologiens. — V. Noël Alexandre, Hist. ecclés. — P. Daniel, Des études classiques.
encore que la place Mauberl^ l'une des plus vieilles du vieux Paris, ne serait qu'un souvenir du passage de notre héros dans la ville de Philippe-Auguste et de saint Louis , et qu'on l'aurait nommée ainsi par contraction place Maubert, parce qu'en réalité Maître Albert y parla en public, tandis que dardait le soleil ou soufflait la bise^ N'est-il point évident , question d'étymologie à part , que la coutume des cours en plein vent n'a jamais du s'établir sous nôtre ciel pluvieux et changeant? Entre la majeure et la mineure d'une proposition mise en forme, , pouvait en effet tomber une averse : alors , foin de l'équivoque, et vive le porche de Notre-Dame! Se figure-t-on de nobles prémisses emportées par une bourrasque , et sur ces discussions ardues , si joliment raillées par Montaigne, s' abattant, par surcroît d'infortune, les froides giboulées de mars ou les averses du mois de juin ? « C'est Baroco et BaraliptoUj hasarde l'auteur des Essais, qui rendent leurs suppôts ainsi crottez et enfumez ; ce n'est pas elle ( la sagesse ) ; ils ne la cognoissent que par ouy dire*. » Crottez et enfumez^ ils le furent : concedo;
4. Cette sorte de légende n'a rencontré que peu de faveur auprès du savant Échard et du non moins savant M. Hauréau. V. Mémoire sur la Philosophie scolasliquej par M. Hauréau.