‹ Albert le Grand: l'ancien monde devant le nouveauChapitre 49 sur 77 · CONCLUONS-NOUS PAS PRÉCISÉMENT A LA DÉPOSITION · texte numérisé non relu

CONCLUONS-NOUS PAS PRÉCISÉMENT A LA DÉPOSITION

DU PAPE ACTUEL, Grégoire IX, mais le déclaronsnous incapable de représenter Jésus-Christ^ d'occuper la chaire de saint Pierre et de veiller aux intérêts de la foi et des âmes.

« Peu soucieux, en effet, de conférer avec les cardinaux ses frères sur les moyens de rétablir l'ordre dans l'Élise, comment se comporte Grégoire IX? Il s'assoit à l'écart dans ses appartements , la balance d'un marchand sur les genoux; et là, selon l'inclinaison des plateaux, liant, déliant à tort et à travers, écrivant, comptant, supputant, il demeure isolé sans demander conseil à personne. Mais à nous incombe le devoir de ne point laisser la chrétienté paître dans les champs de l'erreur sous la conduite d'un pâtre pareil. Nous en appelons à un concile général. Nous exposerons devant le concile les griefs mentionnés plus haut, et d'autres plus cuisants encore; nous formulerons alors nos accusations contre le pape. Lorsque nous ouvrons le livre de notre conscience, nous avons beau chercher, nous ne parvenons point , en vérité , à découvrir quels sont les motifs qui ont pu irriter de la sorte cet homme vindicatif contre nous. Serait-ce qu'il nous en veut, par hasard, pour cette raison que , considérant semblable union comme très-indigne, nous n avons point voulu

consentir au mariage de notre fils avec sa nièce? « Quant à vous, rois et princes du monde entier, ne nous plaignez pas seulement, déplorez surtout le sort malheureux de l'Eglise. Sa tête est débile; son guide ressemble au lion rugissant. Un homme sans foi, un prêtre souillé^ un vain prophète y trône en son milieu. Et si nous vous écrivons en ces termes, ne pensez point que la force nous maiftiue pour faire respecter nos droits. Nous tenons simplement

A CE qu'il soit reconnu A LA FACE DE l'UNIVERS QUE c'est mettre en PÉRIL l'hONNEUR DE TOUS LES SOU- VERAINS QUE d'en offenser UN SEUL *. »

Lors de la publication de son second manifeste, véritable appel au peuple, Frédéric II livre encore plus clairement sa pensée; il s'abandonne à plaisir à sa verve impétueuse, et ne garde plus cetle fois aucun ménagement. Le prince s'est d'abord adressé aux princes, parce que le pape, en effet, Ta dénoncé aux princes. L'homme contre lequel on va tenter de soulever les masses fraternisera désormais avec les instincts de la multitude : il s'appuiera sur le suffrage universel. Rome a prétendu l'accabler sous telle ou

1. V. Concil. XIII, 1157. — Ricob, IHsl. Imp., 127. — Petrus de Vineis, l, 21. — Matlh. Paris, 341. — Kington, Hisl. of Fréd. U , t. II, p. 115-118. — Raumer, Gesch. Uohenslaiifen, t. m, p. 648.

telle citation sanglante, tirée des saintes Écritures. « Malheur à vous! répliquera l'empereur, et moi aussi^^ je vais rn emparer de la Bible, et contre la Bible du prêtre ouvrir la Bible du laïque. » Quel symptôme de l'ère nouvelle qui se prépare que cette menace! Comme on sent, en présence de cette révolte d'un des deux juges en Israël, rébellion qui ne passe point encore inaperçue, mais déjà presque impunie, l'esprit de critique et d'examen qui vaguement s'agite au fond de toutes les consciences et qui sourdement mine la forteresse de l'autorité ! Ce ne fut point un événement de médiocre portée, croyons-nous, que l'arche d'alliance du christianisme, la Bible, arrachée ainsi.de force, avec fracas, à la poudre du sanctuaire et passant tout d'un coup aux mains des Philistins libres penseurs. Entendez -vous, dans le lointain, les murailles de l'antique Jéricho qui s'écroulent, et les trompettes qui sonnent des fanfares profanes devant le grand prêtre debout sur son trépied ! Le grand prêtre se tient ferme, droit; il maudit, il frappe, il foudroie ; il ne se rend pas, mais il se trouble, et, dans ses épouvantements , il se répète. Sans cette infusion de sang juvénile que vinrent apporter au catholicisme les deux Ordres de Saint-Dominique et de Saint-François, nul doute que le grand déchirement qu'on a nommé la Réforme, et dont on ne saurait trop sérieu-

sèment étudier les causes et les origines, nul doute que cette révolution dans TEglise n'eut commencé de s'accomplir dès la seconde moitié du xiii*" siècle. Par ses audaces, ses sarcasmes et ses blasphèmes, l'empereur Frédéric II précipite en apparence le mouvement, comme Voltaire passe encore près de beaucoup de gens, lesquels assurément l'ont peu lu, par ses moqueries légères et ses gaies ironies, pour avoir tué l'amour du Christ au fond des cœurs, profondément ébranlé la foi et troublé la région des croyances. Les croyances ! mais elles restent entières , et si le patriarche de Ferney n'eût point tant ri, la Révolution eût peut-être conclu. A l'un et à l'autre , à Voltaire comme à Frédéric, n'ont manqué, au contraire, pour faire ou beaucoup de bien ou beaucoup de mal, et pour créer au lieu de démolir, qu'une qualité assez peu brillante, mais solide, qualité qui ressort de l'âme et que repousse souvent l'esprit : le sérieux^ cette muette éloquence des apôtres convaincus; il leur a manqué, en outre, l'austérité de mœurs et de vie. S'il eut toujours été de bonne foi dans les reproches qu'il adresse à la papauté, quel rôle merveilleux eût pu jouer Frédéric! En dépit de tous ses efforts, l'empereur ne fût peut-être point parvenu à prévenir le grand déchirement; il eût du moins rempli auprès de la personne des souverains pontifes l'office de ce

personnage antique, chargé de donner une leçon d'humilité aux triomphateurs. Encore une fois, s'il eût sincèrement voulu le bien, il n'eût point fourni à l'Église de Rome, par ses ambiguïtés fâcheuses, ses fausses manœuvres et ses sous-entendus perfides, vingt plausibles mais détestables prétextes de se déclarer seule gardienne de la morale et de la vérité. Que si Frédéric, en second lieu, n'eût point tant aimé le faste et les plaisirs j quelle salutaire et décisive influence n'eût-il point exercée sur les laïques et le clergé! Malheureusement pour son propre salut et pour celui des papes, malheureusement aussi pour la chrétienté, ni novateur naïf, ni chrétien résolu, libertin à l'occasion à la façon d'Erasme, arbitraire, dissolu, sensuel, l'inconsistant roi des Romains était à la fois trop peu croyant, trop littéraire, trop armé^ trop puissant^ pour décider d'une sérieuse évolution des esprits dans l'Église*.

4. Certaines paroles échappées à Frédéric II montrent le fond de sa nature sous son vrai jour, et ne témoignent point seulement de sa parfaite indifférence, mais aussi de son profond dédain pour loul ce qui touche à la foi chrétienne. « Si le roî des Juifs avait vu Naples, il n'eut point été si fort entêté de sa Palestine , D se laissa-t-il aller à murmurer un jour. L'empereur Frédéric s'embarqua effectivement pour la Judée avec cet entrain que montrent les personnes qui ne peuvent se passer de Paris, lorsqu'elles quittent Paris pour la province. Un autre jour, comme il rencontrait un prêtre qui portait le saint-sacrement à un malade :

Frédéric n'avait-il point prétendu, certain jour, ramener les séculiers à l'observance de la pauvreté primitive, et n'avait-il point eu l'audace d'en remontrer à certains évoques , dont le luxe effréné , la vie de désordre, devenaient, de l'aveu même des orthodoxes, un sujet de scandale^? Quelques fervents, quelques candides avaient naturellemenl applaudi. Comment, en effet, ne point se montrer, à première vue, partisan d'un dessein qui, s'il se fût réalisé, eût peut-être ramené aux autels cinquante insolents prélats, plus soucieux de chasser à courre, de dormir la grasse matinée sous la plume, ou de vider de larges hanaps de vin de Moselle ou de Sicile, que de faire l'aumône et de se conformer aux devoirs de leur état *?

«Quamdiu durahit bu/fa isla?)) s'écria-t-iL— Consulter Raumer, Geschichte der Hohenslaufen, t. ÏIL

i. « L'Église primitive, proclamait l'empereur Frédéric en 1227, était fondée sur la pauvreté et la simplicité, en ce temps-là où elle produisait, comme une mère féconde, tous ces pieux personnages qui sont inscrits au catalogue des saints. Or personne lie peut asseoir d'aulres fondations que celles qui sont assises par le Seigneur Jésus. » V. Huillard,-Bréholles, Ilist. dipL, t. IH, p. 50.

2. Albert le Grand, dans ses Sermones, malmène assez rudement, on pourra plus loin s'en convaincre, \qs fainéants du cloître et du sanctuaire; mais on doit rendre cet hommage à la papauté^— lorsqu'une fois elle s'en mêle, forte de la conscience qu'elle a de son autorité supérieure, et, par instanis, fière, et à bon droit, de

La boue se remue positivement à la pelle dès qu'on touche aux mœurs du haut clergé seigneurial au moyen âge, et l'on comprend à la rigueur que, sans donner lui-même de grands exemples de vertu, Frédéric ait bien osé dire à ses peuples : N'imitez point vos évoques. Sans chercher hors de l'Allemagne, on trouvera matière à s'édifier. Ici, c'est l'archevêque de Mayence, Rodolphe, qui se permet de fondre les statues d'un saint, bat monnaie avec le protecteur de son Église, et partage entre ses frères et ses neveux l'argent sacrilège* ; là, c'est l'évêque de Fûnfkirchen, que le roi de Hongrie se voit contraint d'admonester, et qu'il ne parvient point cependant à arracher aux plus honteux plaisirs ^ Rien de plus fréquent, d'ailleurs, à cette époque de grandes vertus et de grands vices, que d'ontendre les chapitres des cathédrales accuser

ses mœurs pures, — la papauté porte peut-être elle-même les plus grands coups; elle frappe sur ses membres indignes avec une vigueur sans égale. Compuls. Innocent. EpistoL, t. VI, 82; t. VIII, 111-143; Regest.j Uonor'ivis III, an. 1130. — Le pape Alexandre IV ne recule point devant la crudité des expressions et la nudité des détails. Consuh. Aventin. Annal. Boyor.j t. VII, p. l-\t^ passim, — Innocent IV et Grégoire IX déploient au besoin, ou quand le cœur leur en dit, la même sévérité que le pape Alexandre IV. . .

1. a Der Erzbischof Rudolf von Mainz liess die Bildsaule der heiligea Benno einschmelzen und vertheilte das daraus geschlagene Geld unter seine Verw^andten. » Raumer, t. VI.

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