‹ Albert le Grand: l'ancien monde devant le nouveauChapitre 48 sur 77 · POUR LEQUEL IL NOUS DOIT FÉAL HOMMAGE · texte numérisé non relu

POUR LEQUEL IL NOUS DOIT FÉAL HOMMAGE

On peut juger, ce semble, pour peu qu'on tienne compte du retentissement et de la portée de tant de coups terribles, et d'après le ton de plus en plus véhément du langage officiel de la cour de Rome, à quel degré d'irritation, d'emportement en était arrivé le vieillard, sorte de despote irrascible et sanguin, qui veillait alors aux destinées de l'Eglise. Ses fureurs et ses menaces tombaient fort malencontreusement pour sa dignité sur un prince orgueilleux et lettré, plein de ressources et de talents, sans moralité aucune, mais inaccessible à la crainte^ profond jusque dans ses railleries et ses Tischreden^ insidieux , insinuant à en remontrer à ses amis les Grecs, capable de rivaliser en fait de générosité et de faste avec Saladin, poussant, en un mot, à ïem apogée toutes les hardiesses, toutes les grandeurs et tous les vices, apanage de la race des Hohenstaufen. Il faut voir de quel air le prend avec le pape, — et n'ou-

4. V. Kington, Hist. ùf Frèdùritk II, t. IL — Raumer, Geschichle der HohenUaufert, t. IIL— Rohrbacher, Hist.de r Église catholique : Grégoire IX et Frédéric II.

blions point à quelle époque nous sommes, en plein moyen âge, — l'élégant successeur de Barberousse, le tyran qui vient se heurter au milieu de son triomphe contre le front d'un autre tyran. Frédéric Hohienstaufen daigne bien quelquefois se laver des crimes que lui impute Grégoire; il condescend à plaider les circonstances atténuantes; il se donne même quelquefois le malin plaisir de protester devant ses peuples de sa parfaite innocence et de son inaltérable pureté d'intentions; mais, le plus souvent, se posant vis-à-vis de l'Europe comme l'oint du Seigneur et le fils des Césars , tantôt il traite la papauté comme une marâtre , tantôt comme une insolente affranchie : il ne se lasse point de lui reprocher la fameuse donation de Constantin ^ Plaira-t-il de considérer d'un peu près un si téméraire et si singulier personnage?

i. Ce qui faisait au fond la force de Frédéric, car le conflit dont on retrace ici quelques-unes des péripéties brûlantes ne fut nullement un combat singulier d'homme à homme, mais bien une dispute d'idées traversée par des événements, c'est qu'une foule de gens, et des plus honnêtes, se rangeaient de son parti. Nombre de fervents chrétiens, au nioyen âge, s'indignaient déjà de voir le successeur des apôtres porter couronne. Qui ne sait par cœur ces vers de Dante :

Ahi Constantin , di quanto mal fu madré Non la tua conversion , ma quella dote Chè da te prese il primo ricco Padre!

Dantr, Infemo, xix.

Quand de mauvaises nouvelles lui parvenaient du côlé de Rome, dans un de ses palais du golfe de Naples, entre le mont Vésuve, les bois d'orangers et la mer; quand un de ses pages lui remettait à genoux quelque bulle furibonde, le Giaour de Germanie dépliait nonchalamment la sainte missive : il en examinait les expressions et le style, car il se connaissait en latinité et il supportait à la rigueur qu'on le damnât, pourvu qu'on lui épargnât les solécismes; puis, se tournant vers une de ces filles mauresques qu'il avait ramenées d'Orient, esclaves couleur olive dont les ris l'égayaient et dont les pas voluptueux le distrayaient de ses ennuis, il lui faisait signe, comme si de rien n'était, de continuer la danse ou de traîner en modulations sonores, tout en se balançant sur les hanches, un air plaintif des bords du Nil ^ Parfois, s'assombrissant tout à coup et parcourant des yeux l'immense baie de Naples, aux flots d'azur : GregoriuSy Gregorius, gregis disgregator potius , murmurait-il à voix basse, en plissant la bouche avec^tmer-

1 . « When the meal is over, the company are amused by Ihe feats of some of the Alraelis, brought from the East. Two young Arab girls of rare beauty place themselves oach upon two balls in the middle of the flat pavement. On thèse they move backwards and forwards, singing and bealing time with cymbals and castanets, while throwing themselves inlo intricate postures.» — V. Kington, Hist, of Frederick II, t. I, p. 471, passim.

tume ^ Dans un de ses moments de loisir, de veine ou d'orageuse humeur, il appelait encore près de lui le chancelier de l'Empire, Pierre des Vignes, et Pierre des Vignes écrivait alors sous' sa dictée. On ne relira peut-être point, aujourd'hui même, à distance, sans y trouver quelque intérêt, — car au milieu de maintes énormités qu'elles contiennent ne laissent point de briller , pour ainsi dire , quelques fugitifs éclairs de bon sens, — la teneur de ces dépêches . ironiques, osées, familières, aussitôt rédigées que conçues, aussitôt expédiées que rédigées, et qui stupéfiaient, alarmaient, ébranlaient tour à tour les éleçteurs d'Allemagne, les républiques d'Italie, les rois de France et d'Angleterre, les grands maîtres de Saint- Jean de Jérusalem et du Temple. Nous nous bornerons à relater ici, sans nous arrêter plus longtemps aux. difficultés préliminaires , la réponse de Frédéric II, empereur des Romains, à la troisième excommunication de Grégoire, serviteur des serviteurs de Dieu. A travers la prose imagée, sarcastique, gouailleuse, subtile, éloquente de ce très-curieux et considérable document, se trahissent çà et là, pêle-

\. Le jeu de mots latin est intraduisible en français, 'i Grégoire! Grégoire! on ne devrait pas te nommer ainsi, car tu désagrèges le troupeau , » ne présente point à Foreille le cliquetis voulu.

mêle, nous a-t-il paru du moins, la rage contenue et le courroux classique d'un Julien TApostat, en même temps qu'éclatent avec pompe et malice, par boutades , les théories indécises , fougueuses , heurtées d'un réformateur qui s'essaye. Frédéric flotte évidemment entre Julien et Luther. Ce qu'il regrette, sans aucun doute, l'arrogant monarque, c'est le vieil absolutisme païen, tel que l'ont connu l'Europe et l'Asie sous les Titus et les Auguste : cet ordre de choses n'existe plus, n'existera plus, et le geste du potentat catholique qui salue, deux cents ans après l'an 1000, la fruste image de Jupiter Capitolin, doit être considéré comme indécent et impie. Ce qu'il réclame, au contraire, Vindocile, le novateur, le révolté, en termes plus ou moins voilés, plus ou moins accentués, c'est la déchéance et la condamnation immédiate de l'absolutisme antichrétien, préconisé, quasi établi par Rome nouvelle, et l'avenir, l'histoire, la raison inscriront sa protestation sur leurs tablettes. Encore quelques jours, en effet, et l'idée de Frédéric aura fait son chemin ; encore quelques semaines, pour emprunter leur langage aux prophètes, et l'Angleterre et l'Allemagne, une moitié de l'Europe, vont se dérober à la juridiction spirituelle et temporelle des papes*.

^. Pierre des Vignes, chancelier de l'Empire, prononça de son

« Ouvrez les yeux, fils des hommes, et voyez ce qui se passe autour de vous; écoutez avec vos propres oreilles. Contemplez Tétat d'angoisse, d'aigreur et de malaise du monde actuel, les peuples désunis, la justice étouffée. De l'initiative et du fait des patriarches de Babylone découle tout ce néant : ceux-là se donnent le bon air de savoir gouverner les nations; ils ne font que changer le pouvoir en fiel et le droit en absinthe. Puissiez-vous examiner notre cause, vous princes, vous peuples, et reconnaître que nous sommes blanc comme neige! Songez que vous serez mesurés vous-mêmes avec la mesure qu'on nous applique à nous-même : le sage apporte sa cruche d'eau lorsque la maison du voisin brûle.

« Nous avons cru dans le temps que le pape ne pensait qu'aux choses d'en haut et quil vivait dans le ciel. Grégoire IX ne s'occupe, au contraire, que des choses de la terre, et il nous montre bien qu'il n'est qu'un homme. // est même descendu plus bas, car il foule aux pieds l'humanité. Les Lombards, qui donnent traîtreusement le nom de liberté à la révolte et

côté une harangue solennelle pour défendre son maître. Il prit pour épigraphe de son discours ces vers d'Ovide :

Leviter, ex merito quidquid patiare forendum est; Quaj venit indigne pœna dolenda venit.

Ne se croirait-on pas en pleine Renaissance?

qui traînent dans la poussière nos droits séculaires sur leur pays, les Lombards ont été chercher auprès de lui aide et protection; et tandis que, d'une part, il est venu nous requérir pour appuyer par nos armes ses prétentions mal fondées contre les citoyens de la ville de Rome^ d'autre part, il n'a point tenu à lui qu'il n'arrêtât la marche de nos troupes, lesquelles s'avançaient pour soutenir notre incontestable souveraineté sur nos possessions d'Italie *. La ville dé Milan , le

1. Il s'établira probablement dans l'esprit du lecteur certaine velléité de rapprochement entre la situation de Grégoire IX et celle de Pie VII. Le rapport existe , en effet , mais les rôles sont intervertis. S'il est vrai de reconnaître que Grégoire IX fut molesté par Frédéric comme Pie VII fut malmené par Napoléon, Pie VII apparaît en définitive comme une victime, et Grégoire IX comme un despote auquel un autre despote rend le mal pour le mal. Tout le monde a maintenant sous les yeux la correspondance de Napoléon P*", ou plutôt l'intéressante et consciencieuse étude de M. d'Hausson ville : chacun peut donc aisément comparer le langage et le style de Napoléon à celui de Frédéric, dont il est offert ici un spécimen»On nous saura peut-être gré cependant d'appuyer, en passant, sur les points de contact de deux génies si divers et séparés par un abîme, la Révolution. Qu'on relise entre autres la lettre de Napoléon, lors de la détention du pape Pie VII à Savone. Napoléon ne fait, en somme, que reprendre en sous-œuvre les arguments de Frédéric : « Le pape — ce n'est plus ici Frédéric qui prend la parole, c'est Napoléon — le pape demande communication avec les fidèles ; mais cette communication, comment Ta-t-il perdue? 11 l'a perdue par la violation de tous ses devoirs... de paix et de charité! Il a maudit l'empereur et l'autorité civfle

centre reconnu des plus pernicieuses hérésies^ la ville de Milan est plus chère à Grégoire IX que ne lui est chère la personne de l'empereur des Romains. Une ligue d'agitateurs acquiert toutes les sympathies du pape; il ne tient aucun compte de la dignité impériale, qui a cependant aidé V Eglise à se fonder y, et qui depuis tantôt mille ans la protège et la défend *. Aussi ne

dans une bulle d'excommunicalion dont Voriginal a été saisi à Rome. Est-ce: pour maudire les souverains que Jésus-Christ a

ÉTÉ MIS EN CROIX?... CEPENDANT LA CONDESCENDANCE DE L* EM- PEREUR A ÉTÉ AU POINT DE SE BORNER AU DÉDAIN D^UNE EXCOMMU- NICATION RIDICULE PAR SON IMPUISSANCE, QUOIQUE CRIMINELLE PAR

SON INTENTION... Qucl usagG a-t-il fait de son ininisière? Il a envoyé des brefs pour soulever les chapitres, brefs aussi remarquables par l'ignorance des canons et des principes que par leur caractère de malveillance... Jl sait qtCun millier de prêtres, gens d'ailleurs simples et bons, sont fanatisés par Vidée d'obéissa?ice qu'ils croient lui devoir, elc, etc.» — V. L'Église romaine et le premier Empire^ par M. d'Haussonville. Lettre à MM. les députés dictée par S. M. l'empereur à M. Bigot de Préameneu, 9 février 1812. (Cette lettre ne se trouve pas dans la Correspondance de Napoléon 7'^'.)

i . On se permettra de rappeler, pour l'intelligence complète de ce passage, que l'empereur Frédéric II, parfaitement indifférent du reste aux questions de dogme et de discipline ecclésiastique, ne laissait point de poursuivre à outrance les hérétiques et les brûlait sans merci, uniquement dans le but de paraître l'ardent défenseur et Pénergique gardien de l'Église. Grégoire IX tenait à prouver de son côté aux fidèles qu'il vomissait les tièdes et s'entendait à servir Dieu. Cette touchante rivalité de zèle entre les deux chefs de la chrétienté entretenait le feu des bûchers.

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