‹ Albert le Grand: l'ancien monde devant le nouveauChapitre 52 sur 77 · EST ÉCRIT EST ÉCRIT · texte numérisé non relu

EST ÉCRIT EST ÉCRIT

Après s'être placé de la sorte, dans cet exorde emphatique, aussi haut qu'il convenait à son incommensurable orgueil , tout près du Sauveur des hommes persécuté, l'empereur d'Allemagne, dédaigneux soudain des formes solennelles du langage ou bien en-

core pensant avoir atteint son but : éblouir, dérouter les dévots au moyen des allusions hébraïques, l'empereur se retourne brusquement vers le pontife qui le brave, et, à longs flots, avec une témérité et un sans- gêne d'expressions qui paraîtront peut-être invraisemblables k ceux qui se complaisent dans un moyen âge de convention, laisse déborder Fallusion blessante et le sarcasme. Prenons acte , en passant, d*une impardonnable légèreté, a Heureuse est TAsie, soupirait un jour Fr idéric, elle ne connaît point nos disputes d'Surope ! »' Une impression de lassitude, de colère nu de dépit a pu seule vous arracher cette exclamation peu politique^ très-capricieux monarque, et lorsqu'elle vous est échappée, évidemment vos ennuis, vos impatiences prévalaient contre votre sûreté de vue habituelle. Auriez- vous négligé de conjecturer, par hasard, qu'inévitablement l'Europe devait l'emporter sur l'Asie, précisément parce qu'en Europe on disputait? Du choc des idées jaillit tôt ou tard la lumière; les passions sont l'huile de la lampe pour les peuples comme pour les individus , et ceux qui prétendent imposer aux hommes l'immobilité morale ont beau se proclamer les amis de l'ordre et les soutiens de la société, ils sont au contraire les plus dangereux contempteurs de l'ordre véritable et les Erostrate du temple social. Vouloir

supprimer la lutte des opinions dans le monde, n'estce point rêver de le replonger dans le néant * ?

(i Allons! réponds, poursuit le roi des Romains dans son insolente harangiil, en prenant directement à partie le pape Grégoire, toi, successeur de Pierre, réponds-moi ! Sais-tu bien quel enseignement a donné le Maître des maîtres, après sa résurrection, à ses disciples? Le Maître des maîtres n'a point dit : Prenez vos armes et vos- bouclier^., votre arc et votre épée. Il a dit : Que la paix soit civec vous... Pourquoi donc, toi qui tiens la place du Christ, succjesseur de Pierre, t'éloignes-tu complètement de la voiç /(droite? Pierre, à l'appel du Christ , quitta ses proches et prit, le chemin de vie : extérieurement dépouillé de tout, il se trouva par ce seul fait muni intérieurement de toutes choses, parce qu'il aspirait aux trésors de la patrie céleste. Toi, Grégoire, tout au contraire, tu ne fais point fi des richesses matérielles, tu convoites les biens de la terre, et l'univers ne suffit point à assouvir ta faim dévorante. Pierre dit au pauvre boiteux : Je n'ai ni or ni argent. Toi, Grégoire, sitôt que les monceaux d'or que tu contemples avec adoration commencent à diminuer, tu te mets à boiter

1 . « II est dans le grand ordre qu'il y ait quelque petit désordre. )) Leibniz.

avec les boiteux et tu mendies... Tu prêches la pauvreté et tu te prétends pauvre. Mais d'où vient donc, s'il en est ainsi, que l'on te voit amonceler trésors sur trésors? On raconte encore de Pierre que, mourant de faim, Pierre refusa de manger, de crainte de toucher quelque aliment impur. Toiy Grégoire, tu ne vis que pour ton ventre , et sur tes coupes de vermeil ces mots sont gravés : bibo! bibis! je bois! tu bois! ({ ... Pape Grégoire, un effort, et renonce à l'iniquité; souviens-toi de l'aventure du pauvre pape Sylvestre et du magnanime empereur Constantin... En ce temps-là , Sylvestre en était réduit à une profonde misère, et il se tenait caché dans une caverne. Cest à Constantin que V Eglise est redevable de tout ce qu'elle possède en fait de libertés et d'honneurs... Ne t' acharne donc plus dorénavant à faire opposition au véritable défenseur de l'Eglise... Sept fois, soixantedix fois, il sera pardonne au pécheur, a dit Notre- Seigneur Jésus-Christ. Toi, Grégoire, ne saurais-tu donc condescendre à faire grâce une seule fois à celui qui implore le pardon^ bien qu'innocent ? Veuille accueillir un généreux fils qui ne demande pas mieux que de rentrer dans le giron de l'Eglise; montre-toi bénévole et clément. Sinon , prends garde ; le lion

SfiCOUERA SON SEMBLANT DE SOMMEIL; IL FONDERA UN NOUVEAU DROIT; IL PRENDRA EN MAIN LE GOU-

VERNEMENT DE l'Eglise , et il brisera la corne du superbe \ »

Grégoire IX , car c'est bien à lui que s'adressait cette supplique dérisoire, n'était point homme à se laisser déconcerter par tant de hauteur, d'outrages et de, menaces. Patricien, prêtre et pape, en fait d'arrogance et de goût pour l'absolutisme, il pouvait en remontrer au Giaoïir de Germanie \ Son orgueil semble même plus intraitable encore que celui de Frédéric : cet orgueil ne traversa jamais la moindre défaillance. Sa pointe se retrempait sans cesse dans les froides ondes où se renouvelle l'énergie du clerc ^ le Styx de la feinte humilité. Aussi, dès que Grégoire IX eut pris connaissance de la missive de l'empereur, il leva les bras au ciel et se contempla. Malgré ses quatre-vingts ans, n'était-il point encore robuste et redoutable avec Rome à ses pieds, soumise; laLombardie sous les armes et toujours prête à se révolter

1. «... Nimm den Sohn, welcher gern in den miitterlichen Sclîoos der Kirche zuriikkehren will, milde auf, damiternichtaus seinem scheinbaren Schiafe wie ein Lôwe erwache, das recht NEU GRUNUE, die Kirche regiere und die stoizen Ilôrner der Gewalligen zerbreche. » — Compuls. Raumer, Geschichle der Hohenslaufen, t. III, p. 645-648. — iMatlh. Paris, 342. — ConciL xiii, 1158. — Kington, HisL Fred. Il, t. II, p. 115-117.

2. Grégoire IX appartenait à l'illustre et ancienne famille des Segni; il était neveu d'Innocent III.

contre Frédéric; la brillante carrière du cardinal Ugolin derrière lui? N'avait-il point naguère pacifié le Milanais, réconcilié Pise avec Gênes, organisé une croisade ? Le monde catholique n'attendait-il point chacune de ses paroles comme un oracle ? Peut-on , doit-on douter de soi quand on est pape ? pareil doute touche peut-être à l'impiété. Et pourquoi céder, tergiverser, ou transiger? Ne serait-ce point manquer de respect envers la mémoire de prédécesseurs vénérables et s'ériger en contempteur des traditions? Le pape Honorius, de son vivant, n'avait-il point eu confiance en lui? Honorius n'avait-il point soupiré avant de mourir : Ugolin^ voilà un homme selon mon cœur ? Était-il donc vraiment si faible, tombé si bas , que Frédéric osait l'insinuer? Mais, le lundi de Pâques de l'année 1227, la ville aux sept collines l'avait, ce semble, acclamé, lui, Grégoire IX, « lorsqu' après la messe, il était rentré au palais, joor^a?i^ sur sa tête deux couronnes, monté sur un cheval richement caparaçonné, entouré des cardinaux vêtus de pourpre... Des cassolettes de parfums fumaient sur son passage... Le peuple chantait à haute voix des litanies, des cantiques d'allégresse... Une foule innombrable marchait devant, portant des palmes et des fleurs \.. Le sénateur et le préfet de

1. V. Rohrbacher, Uist, de V Église catholique, t. XVUI, p. 8.

L'EMPJnE ET LA PAPAUTÉ. 301

Ronie^ à pied, des deux côtés du pape, tenaient ce jour-là les rênes de sa monture^. » Eh! lequel de nous deux est le vrai César, du tyran d'Allemagne ou du souverain pontife? Eh! de quel droit un prince infâme, blasphémateur et ami des infidèles , vient-il . contester la légitimité de nos prétentions à la souveraineté universelle? D'où lui vient cette étrange manie, tandis que d'un mot, d'un seul mot nous pouvons le dépouiller de ses Etats, de nous représenter, nous, la Grâce et la Force, comme sans feu ni lieu, campé,

4 . «The Senator and Prefect on foot led the Pope's horse in its gorgeoustrappings, until the long procession of Cardinals, Bischops and Clergy reached the Lateran. » — V. Kington, Frederick II, emperor of the Ro?nans, 1. 1, p. 282. — Quand on met en regard de ce tableau nous rappelant Grégoire IX en superbe appareil, le front haut et conquérant, cet autre tableau qui nous montre Pie VII languissant à Savone, ne dirait -on pas d'un pâle Ecce homo de l'école d'Holbein en face d'une* splendide apothéose de demidieux signée Paul Véronèse ou Rubens? «Plusieurs fois, mande M. de Chabrol, le pape est resté pensif et dans l'attitude d'un homme qui voudrait se rendre... Je viens de chez le pape, écrit encore M. de Chabrol ; il était plus agite; il avait peu dormi, etc., etc.» (V. Lettre de M. de Chabrol au ministre des cultes, 5 nov. 1811. L^ Église romaine et le premier Empire, par M. d'Haussonville.) C'est qu'il y eut, en effet, du tempérament et des fureurs de Napoléon dans Grégoire IX, tandis qu'une larme de Celui qui but le calice au jardin des Oliviers coula sur le visage de l'infortuné Pie VII. Grégoire IX et Pie VII représentent ainsi, en se faisant valoir, l'un une époque de pléthore et de vie luxuriante, l'autre une crise d'accablement et de tristesse, traversées par la papauté.

•ainsi que sous une tente, dans la donation de Constantin, sous les plis du manteau impérial ! — « Cest un fait connu du monde entier^ soutenait d'ailleurs Grégoire IX, dont on ne saurait trop méditer les considérants en matière de souveraineté spirituelle et temporelle, c'est un fait connu que Constantin ^ qui étendait sur tous les climats du monde une seule monarchie^ au nom du sénat et du peuple^ déclara quil était juste que le vicaire du prince des apôtres^ déjà

EN POSSESSION DU GOUVERNEMENT DES AMES SUR TOUTE LA TERRE, OBTÎNT EN MÊME TEMPS LA SOUVERAINETÉ

DES CHOSES ET DES CORPS EN CE MONDE. Persuadé que celui-là à qui le Seigneur avait confié sur la terre le gouvernement des choses célestes devait diriger les choses terrestres avec les rênes de la justice, Constantin transféra au pontife romain a perpétuité les

INSIGNES et le SCEPTRE DE LA DIGNITÉ IMPÉRIALE, LA

VILLE DE Rome avec tout son duché et même L'fiMPmr^ DE l'ouest. Pour lui^ considérant comme un crime que là oit la capitale de la religion chrétienne se trouve établie par V empereur céleste^ un empereur terrestre pût exercer le moindre pouvoir^ il aban^ donna V Italie à la disposition du saint-siége aposto-^ lique et alla fixer en Grèce sa 7iouvelle résidence \..))

1. V. Huillard-Bréliolles, Histoire diplomatique, sumptibua de Luynes, t. IV, p. 918 et suiv.

— (( L'univers est rempli de supplices très-justes dont les exécuteurs sont très-coupables, » a fort bien dit un des partisans célèbres de la papauté, telle que nous Ta léguée le moyen âge, M. de Maistre* : nous nous permettrons de demander aux derniers croyants en ce catholique de l'ancienne loi , si luimême, M. de Maistre, mis en présence de textes

pareils, — textes qu'apparemment il n'a point connus, — tout en condamnant l'empereur Frédéric et le décla.raxii très'Coupable, lui-même, M. de Maistre, n^eût point été contraint de reconnaître que les outrages et les humiliations que par le fait de ce prince peu recommandable endura la papauté ne furent point réellement un juste supplice.

Sans absoudre en aucune sorte Frédéric II, César, de ses intempérances de langage et de certains actes violents , il est certain que les monstrueuses et chimériques visées exprimées en des termes dont nous venons douloureusement de traduire l'impertinence expliquent, excusent peut-être le ton peu mesuré de ses critiques. Nous avouons ne point éprouver pour Frédéric, roi des Romains, grande sympathie, ni grande estime , mais nous ne dissimulerons pas non plus l'invincible répulsion que nous inspire le prêtre

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