a Vos BOVEM MUTUM ESSE DIGITIS : SED TALBM ADHUC IN
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prudemment conjecturé que le feu, pour avoir été quelque temps couvé sous la cendre, n'en jetterait plus tard qu'une flamme plus ardente et mieux nourrie; le maître n'eut point à se repentir de sa prédiction ; l'oracle tombé de ses lèvres reçut, en effet, confirmation pleine et entière. Mais le second Milon de Crotone, à force de soulever '''homas sur ses épaules, ne lui aurait-il point, par has; ,rd, soufflé quelque peu de sa vigueur, de sa mâle isurance et de son audace auguste? En d'autres ter ?s, Thomas d'Aquin jt-t-il subi sérieusement l'infli ice d'Alberl le Grand, et quelle a pu être cette ii ?nce? La question ne nous prend point tout h fait au dépourvu , et nous allons essayer d'y répondre, en invoquant toutefois, — invariablement fidèle à notre prudent système , et moins soucieux maintenant que jamais de ne paraître apporter k l'appui de quelques jugements hardis, peutêtre neufs, qu'une déposition personnelle, — l'irrécusable témoignage des contemporains.
«... Dans tous ses écrits, constate le biographe Pierre de Prusse , Albert garde volontiers un juste milieu modeste, et, tandis qu'il s'élève à d'admirables hauteurs, merveilleusement muni des plus puissants arguments tirés de la moelle de l'Écriture sainte et
DOCTMNA DABiT inTGiTUH, UT TOTus uiRtBiTUR UTjyoos.t Alberliu Magmu.
des Pères, on observera nonobstant qu'il évite avec soin de porter préjudice dans ses conclusions à n'importe quelle autorité reconnue, aux opinions établies par les autres docteurs. Maître Albert prélude ordinairement ainsi, par des atténuations et des réserves : « Cela dit sous bénéfice d'inventaire... Il semble, tout « en désirant sauvegarder la paix, salva pace^ qu'on « peut tenir ce discours. . . Ceci me paraît plus probable « que cela... » Et Pierre de Prusse ajoute : (i Onne trouvera aucun docteur de ce temps qui ait tenu jamais semblable langage. Albert, en tels et tels sujets
SCABREUX, AIMAIT MIEUX PARAÎTRE NE POINT SAVOIR QUE DE HASARDER DES DÉFINITIONS TÉMÉRAIRES K » —
Prendre acte de cette solennelle déclaration, quelque formelle et catégorique qu'elle soit, pour en tirer de plus graves conséquences qu'elle ne comporte et
4. «In omnibus suis scriptis hune humilitatis modum servat, ul,cum alla mirabiliter validissimis rationibus sanclœ Scripturœ ac sanctorum auctoritatibus muniens scriptitat, nulli tamen unquam doctori prœjudicium in suis opinionibus voluit generare; unde quam sœpe proprias opiniones ponens , prœmittit sic inquiens : « Sine « prœjudicio loquens... Salva pace sic videtur loquendum... Itacum aaliis magistrissentio... Hœc opinio videtur mihi probabilior... » In quo modo scribendi nullus doctorum ipsi similis reperitur,., Unde maluit inscius in quibusdam reputari quam temerarius IN PERiGULOSis. » Peler de Prussia, c. v. — Consult. Sighart, Alberlus Magnus.^ Hœrtel, Thomas von Aquino und seine ZeiL, Augsbourg, 4846.— Bianco, Die alte Universitàt Kôln,
ne contient, en induire, par exemple, — parce qu'il semble avéré qu'Albert a bien pris garde de tomber, impartial et sincère entre tous les docteurs du moyen âge, dans l'écueil de l'assurance aveugle et de l'affirmation intolérante ; parce qu'il ne crut point , en effet , se déshonorer ni se diminuer en soupirant , à l'occasion, que sçay-je? parce qu'enfin notre placide héros tranche avec majesté par son attitude essentiellement méditative et p' ilosophique au milieu de la tourbe des théologiens plus ou moins orthodoxes, — en conclure qu'il prat qua le fécond doute de Descartes, insinuer même u'il l'a connu, cela serait assurément faire preuve d me imagination quelque peu visionnaire et de cette présomptueuse assurance d'esprit, précisément celle-là contre laquelle l'initiative tempérée du docteur universel a prévalu. Gomment ne point tenir compte cependant, alors surtout qu'on oppose à la sienne l'intelligence de Thomas, son disciple, elle si hautaine, si-absolue, si cassante,, si prompte à décider et à. nier, à lier et à délier, comment ne point tenir compte de ce profond respect du Maître pour l'opinion d'autrui , d'une modération si originale et, pour ainsi dire, si osée, si prime-sautière , si héroïque dans la critique et la méthode? Ce sont là, qu'on ne s'y trompe pas, des qualités éclectiques vraiment nouvelles. S'il faut en
croire le vieil auteur, mil homme ne montra jamais tant d'humble résignation devant l'Inconnu, tant de franchise et de netteté en présence de l'Incertain. Ne voyez-vous point déjà s'accuser, peu à peu, grâce à ce trait de lumière, la ligne de* démarcation entre le MAÎTRE ET l'élève ? — « Frère Thomas, frère Thomas j lui remontra encore, dit-on, un beau matin , en l'arrêtant au milieu de certaine argumentation ardue que le théologien imberbe soutenait avec une outrecuidance marquée, le docteur universel, accoudé sur sa chaire , Frère Thomas, attention ! holà! vous paraissez, en vérité, moins jouer ici le rôle de l'écolier qui répond que celui du maître qui interroge * . » On peut
h . M. Jourdain relève en parfaite connaissance de cause (V. Philosophie de saint Thomas, par M. Jourdain, 1. 1, p. 92) Terreur commise par le père Touron, lequel soutient que, pendant que Thomas se trouvait à Cologne soumis à la direction d'Albert, Thomas commenta sous ses yeux la Morale d' Aristote. M. Jourdain , cette rectification faite, reproduit tels quels les renseignements sommaires fournis par Guillaume de Tocco; il nous apprend que, a pendant qu'Albert expliquait les livres de \ Éthique, saint Thomas recueillit soigneusement ses leçons, et il en écrivit une rédaction qui , par la finesse et la profondeur, était digne d'un si grand maître, » A ces indications se bornent les révélations de M. Jourdain sur les rapports du maître et de V élève. On ne lira peut-être point toutefois sans intérêt le texte latin auquel je fais allusion. « Post haec autem prsedictus magister Albertus cum librum Ethiconim cum quaestionibuslegeret, frater Thomas magistri lecturam studiose collegit et redegit in scriptis, opus stylo disertum, subti- I. 25
puiser, à la rigueur, dans cette semonce du maître à l'élève une sorte d'indication a priori touchant le fond de leur caractère, et, faute de reuseignementa circonstanciés et plus complets, ta critique se trouve dans son droit, ce semble; de s'en emparer d'abord, d'en faire mention, puis son profit. Dès que l'on se met à. feuilleter les ouvrages de Thomas et d'Albert, ne voilà-t-il pas que les deux inclinations d'esprit contraires qui ne font que se trahir en ce lieu , loin de s'atténuer ou de s'effacer, se développent, se précisent et éclatent ! Qu'on ne s'étonne donc point qu'à ce propos et malgré la g: ivité du sujet, nous arrêtions au passage deux ou trois de ces idées qui peuvent aider h. conclure et conduire droit au but, tout en nous faisant passer par ce chemin sinueux, que nous avons tous foulé Jadis, le chemin des écoliers.
En classe et sur les bancs de l'école, un peu de superbe et de jactance, à la part du jeune élève, passe encore. S'obstiner à vouloir briller, s'acharner à vouloir prouver le vrai ou l'absurde à tout prix, aux dépens même du professeur, ledit professeur repré-
litate profuDdum, EJcut a fonte taoti doctoris baurire potaitQoi iif
SCIENT1A OHNEH BOUINEU IN SCI TBUPOEIS XTATB PRJECESSIT.»
— Vita S. Thomœ, Acta SS. marlii, t. I, p. 663. {V. Commentaires sur Aristote; Philosophie de saint Thomas, par M. J□n^datn, p, 9i.)
senterait-îl le bon goût, l'acquit ou la profonde expérience , il ne convient de voir là qu'un incident sans portée , péché véniel , au bout du compte. Le cas échéant, le maître avertit, interrompt le coupable ; à un autre plus modeste ou moine ferré sur ses auteurs, de prendre la parole à son tour : le coupable s'assoit absous, irrité , confus , et tout est dit. Que si néanmoins la fâcheuse disposition persiste, et si, par malheur, l'irrévérencieux et suffisant écolier se trouve doué, par hasard, de facultés exceptionnelles et que ces facultés extraordinaires croissent avec l'âge, sans que le glorieux s'amende ou se corrige , ah ! pour le coup, on aura peut-être raison de s'inquiéter. Dès lors, il est fort à craindre, en effet, que les sorties déplacées , le manque de convenance et de tact , la triste et sotte manie qui consiste à pousser sa pointe envers et contre tous, — légèretés, violences sans conséquence aucune et parfaitement inoffensives chez le jeune homme surveillé, retenu, — il est fort à craindre, pensons-nous, qu'elles n'entraînent, n'abaissent et n'égarent, du moment qu'elles se reproduisent avec aggravation chez l'homme fait , la personnalité tout entière. Ce qui ne fut qu'une simple imperfection chez l'enfant , pourra bien devenir quelque chose comme l'inclination maîtresse et le signe distinctif de l'individu. Viendra le jour où, ne relevant plus que de sa
SRB ALBERT LE GHATJD.
méthode et de son talent, l'homme se comportera vis-à-vis de la nature ou de la raison comme l'écolier s'est conduit vis-à-vis de son pédagogue. Pourvu qu'il ne lui prenne point fantaisie d'intervertir derechef l'ordre des facteurs, c'est-à-dire, au lieu de recevoir humblement la leçon de la nature et de la raison, nos deux institutrices éternelles, de se poser arrogarament vis-à-vis d'i les comme se trouvant en puissance et en droit de h leur donner! Cette accusation de lèse-majesté envers la nature, on n'hésitera
point à en charger saint Thomas, le type le plus parfait du docteur.
Nous ne prétendons point, sans doute, avancer qu'entraîné par la suffisance et une confiance immodérée en lui-même, l'outrecuidant élève d'Albert ait le moins du monde démérité du bon sens, — saint Thomas d'Aquin s'élève au contraire, çà et là, à des considérations d'une extrême justesse et il déploie communément une force de raisonnement considérable} — nous ne prétendons point non plus lui imputer à crime d'avoir méconnu les lois générales qui président à l'organisation des êtres et aux mouvements de l'univers * , — nul , sauf Albert , n'a tenté de sou-
1. I Saint Thomas a écrit sur les principes de la nature, sur la nature de la matière, sur le mouvement du cœur, sur la phfsiique mystérieuse; partout sa doctrine consiste essentiellement â
lever le voile qui dérobait sur ce point*, comme sur bien d'autres, la vérité vraie aux penseurs du moyen âge; — mais nous garderons toujours rancune à l'Ange de l'École, parce que, selon nous, saint Thomas a contribué plus qu'aucun logicien du moyen âge, tant par ses affirmations intrépides que par son art particulier d'interpréter et de déduire, eh s'attachant plus à la lettre qu'en demeurant fidèle à l'esprit, à fortifier, à accréditer cette tendance fatale entre toutes, tendance pernicieuse, antiphilosophique au premier chef, celle de soumettre à la convention dogmatique les réalités positives de la nature et de la raison. Ouvrez la Somme, la fameuse Somme, au hasard; que vos yeux s'arrêtent , au bas de n'importe quel verso, sur n'importe quel raisonnement suivi : vous remarquerez que Thomas d'Aquin part imperturbablement d'une majeure plus ou moins discutable, puis conclut sans scrupule, en dehors ou bien à côté du vrai, après avoir consciencieusement et triomphalement établi une foule de vérités accessoires , du reste parfaitement indifférentes. Il s'agit de prouver, par
trouver dans les divers aspects des corps célestes les causes de la génération et de la corruption, à représenter toutes les propriétés et facultés des corps terrestres comme les résultats des formes qui leur sont imprimées par les astres ou par des vertus supérieures aux astres, par des substances intellectuelles » V. Discours sur l'état des lettres, xiii« siècle.
aea albert le grand.
exemple, que*Diea donne le moavement à la volonté. Comment s'y prendra saint Thomas? « Dieu donne le mouvement à la volonté, établit saint Thomas dans sa Somme, premièrement parce iqu'il est le bien suprême auquel elle aspire; secondement, parce quil est la cause de cette puissance de vouloir. » Or voici par quelle filière d'arguments l'Ange de l'Ecole prétend conduire à la démonstration ces deux propositions mères, dont l'une tout au moins, la seconde, soulève les plus formidables objections, a De même que l'entendement, professe l'élève d'Albert le Grand, est mû par l'objet qu'il comprend et par l'être qui lui a donné la faculté de comprendre, de même la volonté est mue par son objet qui est le bien et par l'être qui lui a donné la puissance de vouloir. Tout bien, quel qu'il soit, peut mouvoir la volonté; mais il n'y a que Dieu qui la meuve d'une manière suffisante et efficace... En effet, un moteur ne peut mouvoir un mobile que quand sa puissance active surpasse ou du moins égale la puissance passive de l'objet qu'il meut. La puissance passive de la volonté s'étend au bien en général, car son objet est le bien universel, de même que l'objet de l'intelligence est l'être universel. Tout bien créé est un bien particulier ; Dieu seul est le bien universel ; Dieu donc est le seul objet qui remplisse la volonté et lui donne une impulsion suffisante. Pareillement, il n'y
A QUE Dieu qui puisse produire la faculté de vouloir. Car, que signifie ce mot de vouloir, sinon Tinclination de la volonté au bien universel ? Or, il appartient au premier moteur de porter la volonté vers le bien universel, de même que dans les choses hu-mairies il appartient au chef de la nation de diriger tout en vue du bien de la communauté ^ . » Nul besoin de multiplier les citations à l'infini. L'Œuvre de Thomas d'Aquin , considérée dans son ensemble , produit la même impression que les fragments qu'on en distrait, et l'on constatera, en passant, que ses qualités, comme ses défauts , montent d'un degré dès qu'il se trouve en présence de difficultés franchement théologiques * .
1 . V. saint Thomas, Summa, qusest. cv, art. 4 ; ap. Jourdain, Philosophie de saint Thomas, 1. 1, p. 245.— Selon la loi que nous nous sommes imposée, lorsque nous faisons allusion à un texte qui nous déplaît, nous ne nous en fions point à notre traduction, nous avons recours à la traduction d'autrui. Cette traduction est de l'auteur de la Philosophie de saint Thomas,
2. La question de Vorigine du mal, traitée à fond par saint Thomas dans sa Somme, montre mieux encore à découvert que la question du libre arbitre le tempérament intellectuel de l'Ange de rÉcoIe. Nous ne croyons point, du reste, nous trouver ici en désaccord dans notre appréciation avec celle de M. Jourdain , si expert et si savant en ces difficiles matières, a ... Sur tous ces points (Qu'est-ce que le mal? quelle en est la cause? Pourquoi Dieu l'at-il permis?), reconnaît l'auteur de la Philosophie de saint Thomas, SAINT Thomas n^est encore que l'egho de la tradition CATHOLIQUE ; il u'ifivente pas sa doctrine, il la reçoit des mains
3DS ALBERT LE GBAIïff." ^
En Thomas pressez donc le philosophe, il en sort le théologien; pressez Albert théologien, vous obtenez le philosophe : tel est, après un long et mûr examen, notre sentiment.
Considérés sous ce point de vue, on avouera que le maître et Vélève — et nous ne croyons point nous abuser sur leurs situations respectives — ont parfaitement pu s'apprécier l'un l'autre et se saluer seigneurs dans le royaume de l'esprit , voire même se contempler avec une sorte de déférence et de curiosité respectueuse, et demeurer toutefois étrangers l'un à l'autre. Nous ne pensons point, par exemple, que Thomas ait jamais compris Albert qui l'a tancé, et cette heureuse inadvertance, felix culpa, a sans doute sauvé Thomas qui, s'il eût prétendu suivre Albert le Grand sur le lerrain des sciences nattu"el!es, ne possédant point ad hoc les aptitudes voulues , n'eiît probablement montré qu'une capacité des plus médiocres. Qu'est-ce que Thomas, I'élève, en un mot? — Thomas ne fut qu'un magnifique organe de la tra^ dition servi par le syllogisme. Hors de l'exposition et de la définition, néant. En lui, point d'entrailles; des ailes acérées, toujours tendues. Devant lui , nul
de l'Église, et il se contente de la résumer avec une merveilleuse exactitude. B— Y. M.Jourdain, Théodicée de saint Thomas d^Aqwini t. 1, p. S5I .
horizon ; une cime, et une cime de glace. Absorbé par un travail constant, souvent stérile, sur des questions de dogme ou de métaphysique, Thomas s'épuise à rouler le rocher de Sisyphe de l'argumentation orthodoxe au pied du trône pontifical. Qu'est-ce au contraire qu'Albert le Grand , le maître ? — Albert nous est apparu purement et simplement comme un libre citoyen du monde, vir liber, dans un temps où l'idée de citoyen et l'idée de liberté n'existaient point encore avec le sens qu'on leur prête aujourd'hui. A cette époque de parti pris effréné, nébuleux, le soleil tournait encore autour de la terre , prenons garde d'oublier ce détail, à seule fin de ne point contrarier Josué. Théologien transcendant, maximus in theologia^ — ainsi l'a salué du moins le moyen âge, — loin de se borner à l'exposition de la doctrine officielle , Albert abandonne au contraire ce soin à Thon[ias, qui du reste s'en acquitte à souhait, et, quant à lui, s' écartant du chemin battu, au lieu de sans cesse argumenter sur place et de se consumer à rétorquer, à distinguer et à prouver, il s'aventure, il secoue la poudre de l'Ecole, il en franchit hardiment le seuil, il s'ingénie sous la chape de plomb, il interroge , il se recueille, et à peine a-t-il résolu quelque question, qu'il cherche au delà. Tout l'intéresse, cet étrange scolastique, tout l'attire, tout éveille chez lui l'atten-
30t ALBERT LE GBAND.
tion , depuis l'insecte qui rampe sous ses pieds jusqu'aux astres du firmament. Ne le voyez-vous point s'arrêter curieusement, ce moine sui generis, axi sortir d'un débat sur le mystère de la sainte Trinité ou d'une dispute à propos des unhersaiu:, ne le voyezvous point s'arrêter en la compagnie de nobles châ:lelains et de châtelaines, pour étudier tout à son aise le vol et le dressage des faucons? Tandis que Thomas pesamment, le sourcil froncé, chemine, roulant, ruminant quelque abstrait problème à ses côtés, Albert se courbe pour cueillir des fleurs, des plantes rares, ou pour ramasser un minéral. Là bible du docteur devient iosensiblemeut un herbier, la cellule du régulier s'emplit de collections de coquillages et de débris fossiles. II parait certain qu'il fabriqua des automates. Le fils de Dominique prend note h. Hildesheim de l'apparition d'une comète; à Venise il examine froidement, au milieu de la stupeur des gens qui l'entourent, certain bloc de marbre aux veines bizarres, lequel représente exactement l'image d'une tête couronnée. Notre placide héros n'y voit point un sinistre présage comme la foule, — car plus d'un bon patriote trembla, raconte-t-ou, ce soir-là, pour l'avenir de la sérénissime République ; — sérénissime lui-même, Albert explique, tant bien que mal, le prodige et ne s'appuie que sur des raisons natu-
relies. Que dis -je? Albert est architecte; il s'occupe de mécanique et de métallurgie; il se connaît en gemmes et en pierres précieuses; bien mieux, le philosophe est alchimiste, et il ajoutera plus loin plusieurs chapitres à V Histoire des animaux d'Aristote. Albert s'est livré avec passion aux recherches zoologiques, et il se plaira, un jour, à décrire une pêche à la baleine dans les mers du Nord, un autre jour à surveiller les palais flottants des castors qui n'avaient point encore émigré au xiii^ siècle et n'avaient point encore abandonné les bords du Rhin. Albert pénétra, nous aurons lieu de nous en assurer, — nous le suivrons en ces lointains parages, — jusque dans l'ancienne Prusse idolâtre : au retour de ses excursions hardies dans le nord de l'Europe, il nous fera part de ses observations politiques recueillies au milieu des paiens. Les élucubrations des Lavater, le système de Gall ne lui apprendraient probablement rien ou peu de chose, s'il revenait parmi les vivants, car on retrouve en germe dans son Œuvre quelquesunes de leurs théories. Albert le Grand fut, en outre, médecin à sa façon , et médecin physiologiste : ce chrétien de haute race ne connaît point les vaines pusillanimités des croyants étroits , malintentionnés ou pudibonds. Pour lui, comme pour le praticien moderne, tout ce qui tient de près ou de loin à la science,
a0S ALBERT LB GRAHa
tout cda est déjà sacré. L*aastèfe et pirax rdigîeax ne baisse point les yeux devant Fœ^anisme intârirar de la femme; il n'hésite point, en dépH des exclamations, des rongeurs, des lam^tations indécentes des réguliers et des séculiers ses confir^res, à étider sur Tantel de l'inquisition expérimentale, autel dont il fut peut-être le premier pontife, les chairs décolorées de cette Eve mystérieuse, sourt^ de tout mal, prétendaient follement ses confrères , .source de la vie, répondra gravement le docteur. Après avoir commenté l'Évangile de saint Luc ou de saint Jean, notre héros distille; tandis que dorment sur sa table les livres des Prophètes, quitte à les relire, en ten^s et lieu , tout an long, à loisir, il sacrifie aux choses profanes. Entre Vêpres et Matines, Albert manipule avec dextérité des acides, ou bien encore le voilà qui suit d'un regard profond les aspects ondoyants et divers qu'affecte la matière incandescente en fusion dans ses fourneaux. Rien de ce qui est divin, rien de ce qui est