‹ Albert le Grand: l'ancien monde devant le nouveauChapitre 66 sur 77 · DU MONDE CHRÉTIEN VERS LA FIN DU XII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

DU MONDE CHRÉTIEN VERS LA FIN DU XII* SIÈCLE

ÉTAT DBS AMBS BT DBS ESPRITS.

Les années qui précèdent Tavénement au pontificat du pape Innocent III, et qui touchent de près la naissance d'Albert le Grand, présentent sous un aspect particulièrement sombre et désolé la société du moyen âge. Je ne sais quoi d'épouvanté, d'alan gui, répandu sur leur rudesse, de décontenancé dans les courages, d'ébranlé dans les croyances, d'indécis, d'irrésolu, supérieur aux plus violents desseins, compose à ces temps lamentables comme un masque aux traits heurtés, voilés sous une uniforme et morne pâleur. Le xii® siècle, à son déclin, garde bien encore l'expression tragique, mais nulle pure clarté ne perce à travers sa décrépitude, et l'on dirait du vieil Œdipe qui vient de s'arracher les yeux. Dans l'histoire des peuples aussi bien que dans la vie de l'homme, s'interposent ainsi, entre deux âges, quelques scènes d'une monotonie, d'une aridité, d'une anxiété surprenantes. Il est des joura qui du passé ne retiennent que les défaillances, les tristesses et le néant, qui de l'avenir n'entrevoient point le sourire, ne soupçonnent point les richesses; derrière, la nuit; devant, l'inconnu : ces jours-là, à proprement parler, n'existent point, on les dévore. Alors, plus d'élan : une lassitude vague, presque de la stupeur. Plus de passion, plus de foi, plus de mouvements magnanimes : une insurmontable

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langueur qu'irritent sans la secouer des accès de fougue maladive. Apr^s l'amour, l'ivresse, les transports inouïs' le malaise, le dédain, le doute, une telle amertume aa 1 |H Hi| cteur qu'il se repent d'avoir battu trop fort oa i prend la folle envie d'étouiTer le peu de misér es inergies qui lui restent. Au lendemain des profusions d'enthousiasme, toutes les sources semblent taries, même celle des larmes. Elle en était arrivée à ce poi' k l'ins'--' --■- -i nnr - - fallu la saisîr.la société du nii ! i avait éttS conquis : quelle

joie' reprise par les infidèles;

les D vraie croix ; quelle honte I

qui <■' '" .' s'étaient écriés naguère

des es; et les vaillants avaient

nt traversé les mers et ils avi I. les lèvres collées sur la

pi e r insî qu'il arrive chaque fois

f" her du doigt son rêve et,

i : condamné à presser la ma-

tière, — quelques-uns avaient bien senti tout d'abord, au froid contact de la réalité , comme un vague aiîaissement se produire au fond d'eux-mêmes. Soustraits par un effet de leur propre triomphe aux régions sereines de l'illusion naïve, un peu blessés d'avance, surpris du moins, eux les purs et les fidèles, en route, d'avoir été dupés par les Grecs*, débarqués, d'avoir impunément été chargés par les infidèles, sans que les clercs de l'armée sainte eussent pu recueillir sur leurs tablettes la manne inces-

1. PHk de Jérusalem par Salsdio. Les chrétiens perdent ta vraie TOin (1187).

2. V. Rohrbaclier, Bistoirt de VÉglii» cathotiqut, t.XlV, p. 5Se, 560,

samment prédite du plus petit miracle, agenouillés à cette heure sur les bords du Jourdain, en des lieux transfigurés dans leur âme, après une courte prière, une commotion rapide, ceux-là, ceux qui pensaient ou qui avaient démesurément espéré , durent fatalement succomber à l'épouvantable ennui d'avoir réussi *. Mais qu'importe I Les clameurs de la foule noyèrent les gémissements isolés , et , tant que sonnèrent les fanfares d'Occident sur les murs de Jérusalem, Dieu lèvent ! répéta le peuple en armes. Dieu le veut ! murmurèrent à leur tour les chevaliers et les seigneurs. Ne leur avait-on point persuadé qu'en s'emparant d'un tombeau ils accomplissaient le souhait de Dieu? Quand le saint sépulcre échappa, Ou donc est Dieu ? Dieu ne veut donc pas I ! ! s'exclamèrent avec épouvante nobles et villains, et les Titans de la loi nouvelle songèrent derechef au foyer, et ils regardèrent du côté de Rome en secouant la tête, et ils ne songèrent point d'abord à profiter de leur défaite , tant ils souflfrirent : il leur sembla qu'un monde de lumière s'écroulait en eux. De là, chez les humbles, les simples et les pauvres, la foi froissée dans sa fleur et à deux pas du triomphe, la prostration, le désespoir, une lassitude infinie. De là, chez les puissants et les riches, le courroux, l'irritation, Tébahissement une fois surmontés, un revirement subit et ruineux : les promesses, les bénédictions de saint Pierre bientôt tournées en dérision ; ridée de croisade se transformant soudain en idée

1. « La terre n*est-elle point bonne pour nous servir de siège quand nous allons rentrer pour si longtemps dans son sein?» remontrait Godefroy de Bouillon aux musulmans ébahis de le voir, lui, le conquérant, le paladin, le chrétien victorieux, s^asseoir ou plutôt se laisser choir, comme un vaincu, comme un blessé, sur le sol. — > Guillaume de Tyr.

de conquête ; au pied des oliviers sacres les goûts de chasse & courre, de vols au faucon qui renaissent; le besoin de briller, d'opprimer et de paraître auprès du besoin de s'agenouiller. Passe une molle beauté sarradne, maint cheyalier, en la voyant, n'oubliera plus seulement les austères préceptes du Décalogue, .mais ses serments; et tel, qui hier portait cilice, ira boire & la. cruche de h première Rébecca venue, ou voudra efinitier aux rites de la galanterie orientale. Les natures grossières, et cela * est la masse, se consolent d'ailleurs assez vite, et tout désastre entraîne pour elle corruption. Il est d'autres âmes puériles qui, dès qu'elles n'ont point en perspe^ tive la récompense, ne se sentent plus soutenues, et qui ne s*élèvent, pour ainsi dire, aux dévouements qu'& force de bras. La prise de Jérusalem par Saladin mit nombre de ces âmes imbéciles en déroute.

Tandis qu'elle demeurait ainsi en proie à la plus singulière atonie morale, résultat des causes religieuses et lointaines que Ton vient d'indiquer, la clii*étienté , dans ses pénates, paraît avoir également subi, vers la fin du XII® siècle, les plus graves échecs, dès que Ton reporte les regards vers les hautes régions de l'esprit. Mécontent de ses jougs comme de ses grossiers passe-lemps , impuissant toutefois à trouver mieux, le génie littéraire de cette époque inféconde et malheureuse jette le gant à la Muse, qui le relèvera peut-être, mais point de sitôt : en attendant l'inspiration, il s'interroge, stérile, dans l'obscurité. Deux colonnes lumineuses se sont évanouies. Abélard n'apparaît plus déjà que dans le lointain à la jeunesse des écoles, et du vif mouvement de controverse et de discussion suscité par le maître, quels souvenii's subsistent : — une navrante histoire d'amour, une con-

damnation prononcée par un concile, une prise (i*habit, un doute, non point un doute philosophique, mais un doute sur le salut du philosophe *. Livrée à ses propres forces, la Scolastique, qui doit sa forme à l'amant d' Héloîse , semble désormais vouloir argumenter dans Torniëre, sans prendre aucunement garde à la roue puissante qui Ta creusée, et, satisfaite d'opposer sans cesse le Réalisme de Guillaume de Ghampeaux au Nominalisme de Roscelin , elle n'essaye même plus de s'ouvrir des voies nouvelles, ce qu'avait tenté le Gonceptualisme *. Après l'intelligence du siècle, c'est la vertu qui s'est éclipsée, ou du moins Tun de ses plus nobles représentants sur la terre, le pape des papes, saint Bernard. Saint Bernard expire à soixante-

1. Abélard mourut le 11 mai 1142. «Ainsi l*homme qui par son autorité singulière dans la science était connu de presque toute la terre, et illustre partout où il était connu, sut, à Técole de Celui qui a dit : « Appre- « nez que je suis doux et humble de cœur, » demeurer doux et bumble , et, comme il est juste de le croire, il est ainsi retourné à lui. » (Petr. Vener. ad Heloiss. — Voir M. de Rémusat, Vie d* Abélard, p. 257.)

Guillaume, abbé de Saint-ThieiTi , dans sa lettre à Geffroi, évêque de Chartres, et à saint Bernard, énumère quelques-unes des hardiesses sur lesquelles il appelle les foudres de l'Église. Il est peut-être à propos d*en rappeler quelques-unes : « Pierre Abélard recommence à enseigner des nouveautés et à en écrire... Fermez les yeux, qui craindra-t-il? et que ne dira-t-il pas, s'il ne craint personne? Voici donc les articles que j'ai tirés de ses ouvrages. 1\ définit la foi Testimation des choses que Ton ne voit pas. Il dit qu'en Dieu les noms de Père, de Fils et de Saint-Esprit sont impropres, et que le Saint-Esprit n'a aucune puissance... Le Saint-Esprit est l'àme du monde... Mous pouvons vouloir le bien et le faire sans le secours de la grâce... Les suggestions du démon se font dans les hommes par les moyens physiques, etc., etc. » {W.BibL cister,, t. IV, p. 112, Sancti Bernardi epistolœ.)

2. On peut consulter sur Guillaume de Champeaux le travail de M. Mich&uà^GuiHaumede Champeaux et les écoles de Paris au \\i* siècle; Roscelin a été jugé par M. Rousselot, dans son Histoire de la philoso' phie; tout le monde connaît l'œuvre éminente de M. de Rémusat : Abélard.

trois ans, au uiôme âge qu'Abélard , rival qu'il traita eo ennemi. Ne dirait-on point que la mort s'est plu à brisera la même heure deux talents si différents, peutnSIre de valeur égale? Ce qui les passionnait tous deux, champions du temps passé, leur survivra du reste et se combattra sans relâche, selon que l'homme se frappera le front ou courbera la tôle : l'espril d'autorité et l'esprit de libre examen . Nous les avons retrouvés souvent aux prises dans cet ouvrage, les deux espril: . La lutte dure encore L'un a fait des prodiges, l'autre compte aussi ses martyrs. Quelquefois on voudra les i lir comme on a cherché la quadrature du cercle. Les e aïs en ce genre ont échoué jusqu'à présent. Ne s'embraa; eront-ils donc jamais qu'au sein de ce Dieu, invoqué sans cesse el dans les camps les plus divers, spectateur mj 'rieux et toujours en cause de tant d'efforts incertains, tumultueux, vers la véi'ité et la justice !

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