V. M. de Rémusat, Vie de saint Anselme, p
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comme celui-là, éclos près du berceau et florissant en paradis. Nous n'aurons à relater ici aucune de ces fraîches et dévotes histoires dont l'imagination de quelques fidèles a fait probablement tous les frais et dont on dira qu'on peut les considérer toujours, sauf plus ample informé, comme vraies, sans qu'il soit prudent toutefois d'y attacher trop d'importance. Elles témoignent, en effet, sous une forme pure, avec une naïveté touchante, de l'état de l'âme habituel ou de celui dont elles parlent ou de ceux qui les inventent. Ce qui les a séduites, charmées, induites en erreur ou plutôt en trouble, hélas! ces âmes tendres, inquiètes ou désolées, c'est le démon familier du moyen âge, le merveilleux. Rien ne sera plus aisé que de constater plus loin, à mesure que la figure d'Albert sera mise en lumière, qu'il n'eut point le tempérament des soidisant prédestinés, qu'il ne connut nisla vision ni l'extase , comme , par exemple , sainte Thérèse ou saint François, et que, bien qu'il ait été proclamé bienheureux^ il posséda néanmoins à un degré éminent ce sens assez rare chez ses émules décorés de l'auréole, le sens du réel et du vrai ^ Un ange
<. (T Cum beatus Thomas ejus discipulus sanctorum adscriberetur catalogo, de Âlberli etiatn canonizatione, mentionne le biographe Pierre de Prusse, ut aluni, tractabatur; licet propler negliffenliam fratrum prosecutione careret. » V. Prussia., Vil.
fùt-il venu lui proposer de vouloir bien accepter le DON DES LARiMES, le docteuv uïiiversel, c'est sous ce nom qu'on le désignera bientôt, n'eût point manqué, je l'imagine, de démontrer psur deux ou trois syllogismes au porteur ailé de ce singulier cadeau, si fort apprécié jadis, si convoité, si vanté, qu'un chrétien ne doit montrer sur son visage ni forfanterie, ni faiblesse, et que la douleur qui se répand en larmes au lieu de se transformer en mouvement, en action, ne saurait jamais rien produire d'excellent ni dans cette vie ni dans l'autre. Non, les rêveries incohérentes, la contemplation indéfinie qui se
Alb,j p. 230. — Il est assez singulier que pendant toute la durée du moyen âge et de la Renaissance la canonisation d'Albert soit pour ainsi dire restée en suspens. Le pape Jean XXII, s'il faut en croire Rodolphe , aurait en 1 334 ordonné Tinstruction préparatoire. Un peu plus tard, sous le pontificat d'Innocent VIII. après avoir constaté plusieurs guërisons miraculeuses obtenues par ses reliques j les Dominicains publièrent, avec l'autorisation du pape, un office en l'honneur du Bienheuretix. Grégoire XV, le 15 septembre 1622, déclara qu'il était permis à l'Église de Ratisbonne de célébrer tous les ans, le 15 novembre, une fête en l'honneur du bienheureux Albert. Urbain VIIÏ, et après lui Clément X, autorisèrent tous les couvents de Dominicains du monde à l'honorer comme un saint. On ne sait cependant pour quelle CAUSE Rome n'a point statué sur cette béatification d'une façon très-nette. Quand on connaîtra l'homme , peut-être devinera-t-on le pourquoi de tant de concessions tardives ou timorées. — Consulter D»* Sighart, Albertus Magnas j c. xxxvii.
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prolonge les yeux fermés, les folles ardeurs, les transports , les effusions fiévreuses et désordonnées , absorbant passe -temps des mystiques, toutes ces vapeurs, qui, selon le beau mot de Platon, empêchent de cultiver le sens du divin et de développer en soi le sens de l^immortel et du vrai, notre héros les repousse ou plutôt ne leur permet pas d'atteindre les régions sacrées de sa raison. Du spectacle de la création, Albert le Grand remonte froidement au principe éternel , invariable , et si quelques pleurs ont jamais mouillé sa paupière, ce ne fut point à coup sûr d'une âme alanguie, bouleversée qu'ils ont dû jaillir, mais bien des joies sereines que donne l'intelligence, les plus discrètes, les plus profondes, les plus élevées de toutes *. Il y a néanmoins dans le génie d'Albert je ne sais quelle faculté d'intuition, je ne sais quelle facilité innée d'entrer en communication familière avec la nature , dispositions prime - sautières , franches ouvertures, signes de race auxquels, se retournant vers lui, l'une des personnalités scientifiques les plus hautes de ce siècle rend du reste un fra-
i . Angélique de Fiésole a laissé un portrait d'Albert le Grand qui n'est point de nature à modifier nos impressions. La figure est placide, d'une beauté très-régulière. Les yeux, singulièrement profonds, méditent; les lèvres expriment la gravité et l'énergie, le génie calme : nulle passion.
ternel hommage S et dont, à défaut de symptômes avant-coureurs, on pouvait s'attendre à la rigueur à retrouver comme la trace légère, un crayon, un souvenir quelconque, en s'adressant à la postérité, non point celle-là qui déjà se montre oublieuse, mais celle-là, la contemplative et la curieuse, qui pieusement médite , cherche les rapprochements , les trouve , se complaît dans Tornement et l'anecdote , annote à la marge ou tient les pinceaux. Notre espoir ne sera point complètement trompé. Une peinture d'une époque relativement récente éveille l'idée d'un des caractères du talent d'Albert , la force, et fait songer en même temps à l'une des inclinations maîtresses de son esprit , la foi en l'autorité de l'homme sur la
1 . V. Humboldt, trad. allem. de Ideler. Berlin, iSof, t. 1«% p. 66. — Cosmos, t. II, p. 234. « Les remarques et les conclusions d'Albert, dit Humboldt, sur les variations, selon les latitudes et les saisons, du froid et de la chaleur, sur l'influence des montagnes sur la température, sont admirables au delà de toute expression pour l'époque à laquelle vivait cet homme si renom7né par son savoir universel, » Dans le Cosmos, Humboldt s'occupe surtout du livre d'Albert, de Nalura locorum. Il le réfute çà et là respectueusement. « Albert der Grosse zop; es bereits nicbt in Zvveifel, dass die Oberflache der Erde bis zum funfzigsten Grade nbrdiicber Breile bewohntsei, wâhrend nocb hundert Jahre friiher Edrisi wie Aristoteles den gesammten bewolinten Theil der Erde in die nordiiche gemassigte Zone verlegte. » — V. Humboldt, Uber die hlstorische Entwicklung der geographischen Kentnisse.
matière. Sur cette même tour de Lavingen dont il a été parié plus haut se dessine grossièrement Timage d'un cheval blanc fabuleux, sorte de Pégase long de quinze pieds. Albert le Grand, tout petit, souffle à l'oreille la légende explicative, fascinait, domptait la bête énorme , effroi de la ville , et la menait le long du Danube. Les peuples n'ont-ils point l'instinct de l'harmonie des choses? Sur le front d'un Horace ou d'un Virgile, tandis qu'autour du nouveau-né sourient, mêlent leurs pas harmonieux des nymphes ceintes de pampres et de lierres, voleront des colombes ou se poseront les abeilles. Graves , roides et pensives, à la fois calmes et bienfaisantes, les pâles ondines germaines, d'une main écartent les roseaux, de l'autre font ployer l'échiné d'un monstre devant l'un des précurseurs de ce siècle qui se vante à bon droit d'avoir asservi la matière à sa volonté*.
Èes ouvrages du docteur universel^ ceux-là mêmes où se déploie avec le plus de liberté son goût pour
i . Voici rinscription qu'on lit encore à l'heure qu'il est sous le cheval blanc, long de quinze pieds ^ de la tour de Lavingen :
Miras molis eqiius, yelox et saltibus aptus, Prœlongas ter quinque pedes et corpore magnas, Nascitur Aiberti Lauingœ sub lare Magni.