V. Histoire de la ville de Lavingen. Raiser, p
Tobservation, tendance individuelle à peu près unique au xiif siècle, le traité de la Jeunesse et de la Vieillesse par exemple, ne contiennent aucun détail, aucune clarté sur ses printemps \ En gardant ainsi négligemment ou prudemment le silence, en ne faisant point entrer en ligne de compte les heures matinales où Tesprit presque inconscient s'éveille suspendu au giron du siècle^ Albert religieux n'aurait-il point obéi par hasard à certaines réserves que lui commandait son état? Beaucoup de moines ont eu cette délicatesse, ce tendre caprice ou ce parfait mépris d'eux-mêmes, autrefois, de ne compter leurs jours qu'à partir de l'instant où ils en avaient fait le sacrifice. Les fratelli abandonnaient de la sorte la fleur de leurs ans à l'oubli comme plus tard ils laissaient leurs corps à la terre, sans horreur et sans regret. En deçà des vœux, le néant. Pendant la saison d'épreuves, la prière, la soumission absolue, l'étude, le soin des âmes. Au delà. Dieu, s'U lui plaît. N'admirez-vous point dans cette abnégation chrétienne je ne. sais quelle pudeur stoïque qui tout à la fois impose et attire? L'austère, la virile piété n'est certes point exempte de grâces* et les amours
i. V. Albcrli Magni 0/?<îm ; Jammy, Lugdun., in-fol. De JuvenliUe et SenecUUe, Parva Naluralia, t. V, p. 131 -i 38.
sacrées comme les profanes sont à moitié faites d'adorables réticences et de mystère. On renonce sans doute à soulever des voiles qui ne cachent que Dieu absent, mais il suffit que sous ce prétexte il soit défendu d'y toucher pour que l'on éprouve à leur aspect comme une sensation de sa présence réelle au fond des cœurs bien épris.
L'éducation d'un jeune seigneur, en ces temps de trouble et d'ignorance que nous allons traverser, était, comme on peut bien le penser, assez incomplète et bornée, moins abandonnée cependant qu'on pourrait le croire. Peu de mères assurément devaient apprendre à lire à leurs fils. Il eût fallu pour cela qu'elles eussent su lire elles-mêmes, les châtelaines, et comment l'auraient-elles su , quand leurs très-incultes époux, pour connaître le sens d'une charte ou d'une missive, recouraient, sauf de très-rares exceptions , à la science de ceux dont lire devient le métier^? Dans les courts intervalles où l'enfant échappait aux mains de sa nourrice, des varlets^ et plus tard des fauconniers et des hommes d'armes, le cloître le plus proche, l'église voisine, étaient les
1. Nous avons cité dans notre essai littéraire, les Chevalierspoètes de l'Allemagne (Minnesinger), un exemple inouï de cette noble ignorance des preux du xn*' et xni'^ siècle, à propos du sire de Lichtenstein. Voir les Chevaliers-poètes, p. 435.
seuls lieux ou il pût recueillir quelque sage parole, admirer un livre , ou recevoir une leçon ; mais là se chantaient les Psaumes. Aussi voyons-nous qu'Albert, tout jeune encore, aimait à visiter les églises, et à mêler sa petite voix, tant bien que mal, à celle des clercs*. Le lutrin tenait une place, joua même un rôle considérable au moyen âge. C'était le premier pupitre qui frappât les yeux, le poteau parlant qui rappelait sans cesse aux retardataires , aux tièdes, le chemin du saint sépulcre, l'arbre sacré, féerique, à l'ombre duquel s'agenouillait, priait, rêvait la foule. Gomme le désert, la foi sans bornes est sujette aux mirages. Quand l'énorme in-folio, déployé en l'air, laissait retomber ses feuillets sur les coins de fer de sa reliure, l'ancien monde hébraïque jetait un reflet de lumière orientale à travers les arceaux des cathédrales, on eut dit qu'un souffle descendu du Liban fût venu apporter par-dessus la croix du maître- autel le salut des cèdres aux piliers du temple nouveau , et de l'urne symbolique des filles d'Abraham et de Jacob roulaient encore quelques gouttes d'eau, de la barbe blanche du patriarche Tobie tombaient encore quelques bénédictions sur le
\ . Rodolphe. — « Er liebte die Kirchen zu besuclien und dort. . . mit dera Klerus zu singen. » D"" Sighart, Albertus Magnus.
chef des Éliézer du cloître , sur la tête blonde des jeunes Tobie de la société féodale. Quelque profonde estime que nous professions pour le lutrin , il est plus que probable qu'Albert, enfant, réduit à cette seule ressource, n'eut jamais pu voler à ses hautes destinées. Un bon chantre ne dégénère point aisément en savant, en héros. Fort heureusement, hors des voûtes des abbayes où les clercs feuilletaient le Psautier, s'ouvraient encore à la fin du xii* siècle d'autres refuges à l'intelligence à peine éclose. Pour faire pendant à l'impression pénible que peut avoir produite naguère la thèse paradoxale soutenue par un catholique de l'ancienne loi, M. de Maistre, savoir que le sang a toujours coulé sur la terre, que l'univers doit être comparé à un autel perpétuellement fumant, et que l'état de guerre est chose fatale ou sainte, en tous cas, dans les desseins de la Providence , en revanche , aux époques même les plus ténébreuses, les plus livrées aux hommes d'armes, les plus cruellement visitées par l'ange exterminateur, on constatera aujourd'hui , non sans fierté , non sans douceur, que jamais en Europe, voire même en Asie, on n'a complètement négligé le culte sacré des lettres et des arts. L'antiquité nous a légué la tradition du beau langage et le goût des cours publics. Sa tradition s'est perpétuée dans
les obscurités qui séparent la chute de l'empire romain de la première et de la seconde Renaissance ^ Une Ariane, presque invisible, mais sereine, veillait dans les catacombes de l'esprit et luttait contre les défaillances universelles. Sans doute, une large part de gloire revient à la papauté dans cette œuvre; l'Ariane semble quelquefois môme porter la tiare. Mais trop souvent aussi la divinité du labyrinthe a vu ses écheveaux de fil s'emmêler inextricablement autour des clefs de saint Pierre, et peut-être n'est-il point superflu de jeter un peu de jour sur une question ordinairement résolue tout à l'honneur de Rome ou contre elle.
L'Eglise de Rome, du bon vouloir de laquelle dépendait jadis l'immense majorité des écoles^ il ne s'agit point encore ici des universités, les ouvrait ou les fermait à son gré. Rarement elle permettait aux instituteurs laïques d'y élever la voix. On remarquera que, tout en apportant je ne sais quel soin maternel à l'enseignement jonmazVe^ qu'elle seule, du reste, pouvait peut-être mener à bien, elle y traînait les habitudes jalouses de son génie. Ses ordres et ses avis portent cette double empreinte, caractère ordinaire
i . Nous appelons quelquefois première Renaissance, le mouvement des esprits extrêmement sensible dès le xiii« siècle, et qui prépara les conquêtes du temps de Léon X.
MOUVEMENT RELIGIEUX. "l'S
de ses actes, non moins entachés d'une sorte d'âpre méfiance que marqués au coin d'une impérieuse sollicitude pour l'humanité. La règle invariable formulée d'abord dans les ordonnances pontificales, puis commentée, appliquée dans les conciles, est celle-ci : // ne sera permis à personne d/ouvrir une école sans la concession expresse de Vévêque ^ aurait-on fourni les preuves de capacité suffisantes et off^rirait-^on V instruction gratuite^. En somme, les prescriptions diverses de la chancellerie romaine, en fait d'éducation, tendent toutes à ce but : instruire Vhommey mais sans Vaff^ranchir^ Véleter, mais pour elle^. A côté de ces préoccupations étroites, les papes, les
1. V. Goncil. XIII 829, n° 20. Martèn. Ampliss. Colleclio t. III, p. 853.
2. Instruire l'homme I II s'en faut encore de beaucoup qu'il y ait concordance unanime dans les décisions des papes sur cette question : Thomme doit-il demeurer dans l'ignorance ou savoir? A côté des prescriptions, si favorables aux lettres, d'Eugène II et de plusieurs autres papes , il est intéressant de placer ce passage d'une lettre de saint Grégoire le Grand à un évèque : « Mon frère, j'ai appris, ce que je ne puis rappeler sans douleur et sans honte, que vous avez cru devoir enseigner la grammaire à quelques personnes. Apprenez donc combien il est grave, combien il est affreux (quam grave nefandumque) qu'un évêque traite de ces choses que doit ignorer même un laïque. S'il m'est bien prouvé que vous ne vous êtes pas occupé de ces lettres séculières, fen rendrai grâces à Dieu. » Apud Brucker, Hist. crit. phil., t. III , p. 564. V. Hauréau, de la Philosophie scolastique, t. I, p. 12.
évêques, usaient noblement de leur pouvoir pour abolir certains abus. Sous peine des excommunications les plus graves, il était interdit aux professeurs de se faire remplacer pour de l'argent et de louer leur chaire, leurs bancs, comme une ferme ^ On cite, à décharge des dispositions arbitraires signalées plus haut, la décision isolée d'un pape, Alexandre III, Ce pape aurait ordonné que toute personne reconnue capable d' enseigner pourrait user de ce privilège. C'est vraiment attacher trop d'importance à une mesure d'un intérêt purement local et qui ne dut ni ne put s'étendre à la généralité des écoles. Jamais sur ce point Rome n'a cédé ni transigé. Rome a toujours refusé la liberté de l'enseignement en principe : elle la refuserait encore si elle se trouvait la plus forte. Lors donc que vous l'entendrez aujourd'hui élever très-haut ses plaintes dans les assemblées des fidèles, au pied des autels et jusque devant le sénat d'un grand empire, demandez-lui d'abord à quelle source elle a été les chercher, ces larmes. Rome a toujours pleuré et pleure encore en inclinant mollement, froide, impassible, entre ses naïades de marbre et toute cette
\ . «Sancimus ut si magistri scholarum aliis scholas suas locaverint legendaspro prelio, ecclesiasticaî vindictae subjaceant.» — Décret d'un concile de Londres, an. 1 H 8. Concile XII, 4 495, n° 1 7; XIII, 426, no 18.
ruisselante cour de Neptune dont tombent du reste en poudre les aqueducs, Turne inépuisable de Jérémie. Ses douleurs aux tournures sacrées écartent volontiers le voile et secouent la cendre pour s'exclamer à Taise, un doigt sur le texte biblique, et, sempiternellement plagiaires, elles empruntent des lamentations toutes faites et de sonores récitatifs aux Prophètes. Que si Rome nonobstant revient à la charge et que si, pareille à la vierge des Écritures qui, par sa faute , a laissé s'éteindre sa lampe , éï\% réclame sa mesure d'huile aux peuples, aujourd'hui devenus les maîtres, que les peuples lui comptent sans marchander sa mesure d'huile, elle y a droit, mais qu'ils la fassent souvenir aussi, c'est justice , des longues nuits qu'ils ont gémi , tandis qu'étincelait sa demeure, dans les ténèbres extérieures. Telles seront, en effet, telles devront être au moins désormais , contre la reine découronnée de l'ancien régime, nos seules vengeances, quelques moralités tirées de l'histoire, les seules représailles, beaucoup d'égards. « L'univers est rempli de supplices très-justes dont les exécuteurs sont très "Coupables, » a dit et reconnu le cathoUque de l'ancienne loi auquel on faisait allusion plus haut. Les temps sont proches, pensons-nous, l'heure va sonner où le croyant de la loi nouvelle verra tomber la corne du superbe sans
qu'aucun sacrificateur pur ou impur monte à l'autel. L'ère des holocaustes est close, celle des expiations commence.
Parlerai-je des matières qui composaient l'instruction donnée aux enfants au xii* et au xiii* siècle? Les indications très- nombreuses, bien qu'assez vagues, que l'on a pu recueillir à ce sujet, se résumeront, s'il se peut, en quelques lignes. Des écoles étaient ouvertes dans les monastères, près des cathédrates, et dans les villes, la plupart du temps gratuites ^ S'asseyait sur les bancs qui voulait, et celui qui, en chantant au Psautier, n'avait point su distinguer clairement les grosses lettres des signes de la musique ou qui n'avait point épelé dans un missel sous les yeux d'un moine, ou bien encore qui se destinait aux hautes fonctions ecclésiastiques, se perfectionnait dans Vart des villains sous les yeux du magisler. On apprenait à lire , à peu près comme aujourd'hui, de sept à huit ans. Mais u attendu que ce labeur^ affirme le Doctrinale puerorum, n'occupe que fort peu d'instants dans la carrière d'un écolier' 3 »
i . V. Discours sur l'élat des lettres au xiii« siècle. Institut de France j p. 40-41. V. Raumer, Hohenstaufen, t. VI, p. 475-
2. Le Doctrinale puerorum, faussement attribué à Boèce , date du xii* siècle. V. P. Daniel, Études classiques, p. 106. —
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on passait vite à quelque grammairien latin, Donat, Priscien ou Didyme. Les Fables d'Ésope, — traduites naturellement dans la langue de Phèdre, car personne ne savait le grec au moyen âge, si ce n'est quelques philosophes comme Averroès, sujets des rois maures d'Espagne*, — les poésies de Théodule, amplificateur du x* siècle, les sentences de Caton le moraliste, des extraits d'0\ide, de Perse ou d'Horace, étaient ensuite servis à l'appétit naissant des apprentis bacheliers. Si l'on ajoute à quelques passages de Lucain, de Stace, les discours retrouvés de Cicéron,etla fameuse quatrième églogue de Virgile, on aura la liste à peu près complète des fragments d'auteurs anciens dont on eût connaissance alors ou que l'autorité consentît à livrer au public. On apprenait encore aux enfants à copier sur parchemin, — le parfaict enlumineur n'a plus sa raison d'être depuis l'invention de l'imprimerie, — à retenir de longs morceaux choisis par cœur, méthode d'impression naturelle dont personne, ce semble, peut-être à tort, ne
« So sagt jenes Werk, » remarque plaisamment un admirateur si passionné du moyen âge, qu'il s imagine que les enfants sous Grégoire IX apprenaient plus vite à lire qu'aujourd'hui. « IVie lange erfordert die gleicfie Aufgabe in der Neuzeii trotz der zahllosen Verbesserungen der Lehrmelhode ! f » Y. D' Sighart, Alberlus Magnus.