Cunctis luxisti
Scriptis prœclarus fuisti,
Mundo luxisti,
Quia totuin scibile scisti.
Jammy, Albertus Magnus.
propre et par exception, au moyen âge. Une des rares confidences de son style donne quelque poids peutêtre à nos soupçons, à nos conjectures, à nos jugements. Inutile, d'ailleurs, sur ces points délicats d'interroger les chroniques^ toujours un peu désobligeantes, très-bavardes quand on s'en laisse conter, et secouant, sans souffler mot, en l'air, leurs tabliers pleins de sortilèges et de merveilles, dès qu'on prétend obtenir d'elles un renseignement sérieux. Albert, citant Gicéron, se sert assez souvent de cette expression éminemment classique, noster Tullius. Est-ce téméraire d'en induire qu'il goûta, qu'il admira ce digne et harmonieux talent, dont la philosophie ne s'honore pas moins que l'éloquence, et qui ne montra de faiblesse qu'en politique? Le maître de saint Thomas a pu relire, lorsqu'il traita lui-même de Senectute, de la Vieillesse^ sous un point de vue, il est vrai, très-diiïérent, les feuilles écrites par ce noble citoyen dans un temps où l'on ne vieillissait guère, grâce aux proscriptions, et, puisqu'il le nomme son ami, le chrétien dut se plaire à reconnaître, tout entouré de réguliers et de clercs qu'il fût, que Y honnête homme peut quelquefois, par lui-même et par ses propres forces, se montrer capable, voire même plus capable que ceux-là qui, sans prendre soin de se recueilHr et de se composer, sèchent indolemment dans
l'attente de la manne céleste, de haute résignation, de dévouement patriotique, d'actions magnanimes et de vertu.
En dehors du cercle des études ordinaires, Albert, à Padoue, ainsi que tout cela a été indiqué plus haut, s'adonna avec passion et prudence à ce goût, si prononcé chez lui, si hasardeux, si fort sentant le fagot, au XIII'' siècle, pour tout ce qui touche de près ou de loin à la science ou à l'investigation de la nature. Il réussit plus d'une fois, dit- on, à surprendre ses secrets ; il parvint à les mettre à profit, et, l'ignorance générale aidant, c'est alors que commença de se former autour de son front l'auréole de puissance fantastique dont sa mémoire demeure entourée. Le Bienheureux, ce semble, n'a point trop à s'en plaindre : sa seconde auréole a soutenu son nom en l'air, comme celui d'Orphée. Qui sait précisément aujourd'hui parmi les laïques , parmi les réguliers ou séculiers, quel rôle a joué dans l'Église le maître de saint Thomas? Presque personne \ Qui pense se souvenir va-
\. On ne saurait, à vrai dire, faire un reproche de ne point connaître les hauts faits du docteur universel aux laïques, aux gens du monde. Ce qui n'a point laissé parfois de nous surprendre, c'est l'étonnement profond qu'ont provoqué souvent certaines de nos questions touchant le maître de saint Thomas de la part de plusieurs membres insiruils du clergé régulier et séculier. De
guement avoir entendu, jadis, quelque part, on ne sait où, prononcer ce nom : Albert le Grand? — Presque tout le monde. Le titre, la couverture imagée du premier ancien almanach venu , prouverait encore au besoin que son souvenir n'est point tout à fait tombé dans l'oubli \ Toute victoire remportée sur l'inconnu, on ne saurait, du reste, trop se le rappeler ici , passait pour une opération magique au moyen âge, disons mieux, mêlée de diablerie. Pour nous, qui voyons les faits qualifiés de miraculeux, de sang- froid et à distance, nous, qui non -seulement avons dérobé à la nature nombre de ses forces, mais les avons appliquées soit h l'industrie, soit aux usages de la vie, telle grave explication donnée solennellement par Albert peut paraître aujourd'hui insignifiante. Si l'on réfléchit un instant, on constatera que, nous aussi, moins obscurément toutefois que nos devanciers, nous sommes encore à l'heure qu'il est enveloppés de phénomènes dont nous ne saisissons
ce côté-là nous n'avons guère obtenu , au lieu des lumières que nous allions un peu naïvement chercher, que compliments de condoléance, ou sourires équivoques, ou ternes défiâtes. Telles gens ne sont point de notre temps, qui ne sont point non plus du leur.
1 . Il n'est point rare de rencontrer encore dans les campagnes, sur les cheminées ou sur les bahuts des paysans, de vieux almanachs dits le Grand Albert , le Petit Albert.
point les causes , et que nous saluons journellement du nom de savant celui qui prétend nous les indiquer. Or, entre le mot de savant et celui de magicien y a-t-il en réalité plus qu'une diiïérence de terme, et l'idée voilée sous les mots n'est-elle point parfaitement identique? Selon le degré plus ou moins avancé de la civilisation , on les emploie à tour de rôle et dans le même sens. De nos jours , la même expérience de physique, qu'on la reproduise en France ou en Algérie, dans un laboratoire ou devant des Arabes, ne fera-t-elle point applaudir le professeur' ou poursuivre à coups de pierres le sorcier? Il est indispensable de se transporter par l'imagination, et surtout pai' l'étude, au xiii'' siècle, pour apprécier la valeur intellectuelle et morale d'Albert le Grand. Une fois cette résolution prise, on reconnaîtra qu'il fut supérieur^ et dans des proportions singulières, à son époque, plus détaché même du ter re-à- terre, du convenu, plus complet, plus hardi, plus enlevé , plus original en un mot que Newton ou Guvier chez les modernes. La taille des grands hommes ne se mesure point à leurs proportions véritables, elle résulte du niveau commun \
1. «Albert qu'on a surnommé le Grand j parce qu'il vivait dans un siècle où les hommes étaient bien petits, » a prestement dit Voltaire {Physique, édit. de Kehl, t. III, p. 144). Sous une
Voici cependant qu'approchait, pour l'illustre étudiant à l'école de Padoue , le moment qui devait décider du sort et de la vocation de son âme, peutêtre devrais -je même hasarder, pour parler plus exactement, de la carrière de son esprit. C'est que la double voie qui s'ouvre aujom^d'hui devant tout homme de bonne volonté, ne se présentait point au temps où la reine Berlhe filait, et qu'une intelligence en éveil ne pouvait guère se poser comme aujourd'hui cette question : Suis-je pour ou contre ce qui fut, ce qui est? L'Eglise de Rome avec ses noblesses et ses vices, se vantant déjà d'être immuable, non moins fière de son passé qu'aujourd'hui, comme aujourd'hui plongeant d'avance et d'un geste indulgent dans un moule de plomb l'avenir, mais plus imposante et plus sereine , justement parce qu'elle dominait un milieu plus grossier; plus sainte, parce que le mal levait plus haut la tête ; plus touchante dans ses secours accordés aux malheureux, parce que les misérables et les frileux ne trouvaient un peu de chaleur que sous son aile; plus libérale surtout, en dépit des apparences, parce que peu de gens de cœur et de tête
forme leste, et dans une intention, je le crains, peu respectueuse pour Albert le Grand , dont il ne s'est occupé qu'en passant, et fort légèrement, Voltaire exprime, ce semble, la même pensée que celle qu'on vient de développer.
MOUVEMENT RELIGIEUX. i7
avaient encore osé retourner contre elle ce cri de Vive la liberté! qu'elle poussa de très-bonne grâce elle-même tant qu'on ne s'insurgea point contre son pouvoir et ses enseignements de jour en jour plusabsolus, l'Église semble , à l'époque à laquelle nous remontons , le seul asile où put se réfugier décemment, loin de la poussière des combats particuliers et des luttes d'une société turbulente, un calme, novateur et studieux génie. Albert devait pencher naturellement aussi vers ce qui, de son temps, paraissait le plus haut. De droit, il appartenait donc à l'Eglise, telle qu'il la trouvait établie. Qu'il ait accepté à première vue, sans répugnance aucune, sans examen, sans combat, tous ses dogmes ; qu'il se soit rangé sans hésitation parmi les milices spécialement vouées à la cause du saint-siége , la légende qui fait apparaître la Vierge à ce disciple d'Aristote et de Platon, naturellement ennemi de toute contrainte et de tout joug, laisse percer au contraire la préoccupation d'un idéal assez différent de celui de l'état monastique, et comme une aspiration secrète vers un ordre de choses plus humain^ di\i milieu des perplexités majestueuses du docteur universel, a Dans quelle science veux-tu devenir habile ? » aurait demandé la mère du Christ au fils des seigneurs de Bollstadt, une nuit qu'épuisé de travail , sentant ses facultés s'éteindre et se trou-
bler, et pris d'un de ces découragements écrasants qu'ont traversés tous les penseurs, il avait cédé au sommeil. « Je voudrais devExNir habile dans la •CONNAISSANCE DE LA NATURE, » répondit simplement Albert. « Tu seras ce que lu désires et le plus grand des philosophes j, » murmura la Vierge , un peu surprise et désolée; « mais parce que tu n'as point
PRÉFÉRÉ LA SCIENCE DE MON FILS, LA THÉOLOGIE, lUl
jour viendra où, perdant même la science de la nature, tu te retrouveras l'intelligence voilée comme à présent^. » Je ne sais si, comme le ïut, prétend-on, Albert, cette nuit qu'il conversa avec la mère du Christ, nous devenons nous-mêmes le jouet d'une illusion, mais il semble que le sens caché sous cette allégorie gracieuse est celui-ci. Avant de se sentir invinciblement attiré par les charmes incomparables de Celui qui prononça le Sermon sur la montagne, notre héros n'avait guère cherché que le Vrai en luimême et pour lui-même, à la façon des sages Grecs et Romains. Aussi, lorsqu'il se résolut par la suite à porter l'habit de Saint-Dominique et à servir officiellement Jésus-Christ, sans doute il se consacra corps et âme à Notre-Seigneur ; mais il le prit tout à la
4. Cette légende est rapportée par Flaminius, Léandre et Jammy. Le P. Lacordaire y faitallusion dans son //iS^Oirec/esam^ Dominique, p. 37.
fois à témoin et de son zèle pour les intérêts de son royaume qui n'est point terrestre , et de son ferme propos de ne reculer devant aucun obstacle pour devenir habile dans la science de la nature^ et de son profond dédain pour ces parasites de la Gène, qui du banquet de Jésus n'emportent que la coupe, et, toujours les premiers assis à sa table, ne rompent pas son pain , n'écoutent pas sa parole , mais éloignent de lui la foule, et gardent leurs sièges \
On ne fera, nous l'espérons du moins, nulle difficulté de reconnaître avec nous qu'à partir de l'an 1000, date fatale, annoncée dans une foule de prophéties comme devant inaugurer la fin du monde, le monde progresse au conti^aire comme pénétré d'un sentiment de vitalité plus intense , et que les années de grâce sont assurément les meilleures que l'humanité agissante et pensante, depuis l'avènement du christianisme, puisse se vanter d'avoir vécu. Jusque-là, entre les ruines de l'empire romain et les invasions des Barbares, entre un Théodose et un
1. ... Canes anliqui, muti, c'est-à-dire... incapables, vu leur endurcissement, leur aveuglement et leurs bassesses, &' aboyer la parole de Dieu, murmure quelque part Albert le Grand dans son commentaire de saint Luc, en désignant du doigt certains prélats de son temps, et en abritant ces rudesses de langage sous l'égide toujours secourable de la Bible.
Attila, ce ne sont guère que ténèbres s'épaississant sur des débris, et la colossale figure de Gharlemagne, tout enluminée, toute surchargée d'ornements qu'elle apparaît, ne fait pressentir, n'apporte au demeurant rien de neuf. Pourquoi? C'est que VEmperor à la barbe florie appartient à un ordre de choses condamné, Gharlemagne ne fut qu'un grand chef, jaloux de Constantin. A Paris , tandis qu'appuyé sur une fenêtre, aux bords de la Seine, l'auguste Franc gémit en prévoyant de nouvelles irruptions normandes ; à Rome, alors qu'il se ceint le front du bandeau des Césars; à Aixla-Chapelle, où il crée un centre à son empire ; en Saxe , où l'histoire nous le fait contempler réduisant les peuples à la loi de l'Evangile, comme ses ancêtres politiques courbaient les peuples vaincus à la servitude : partout, voire même dans ses entretiens intimes avec Alcuin, se dessine un personnage dont les attitudes et les mouvements annoncent le Germain , dont les modèles frustes et surannés ont paradé sur les marches du Capitole ou dans le cirque de la métropole du Bas-Empire. L'oint du Seigneur, le fils très-soumis du Saint- Père, le modèle des potentats orthodoxes, ne semble point exempt de gaucherie formidable ni de solennité farouche. Après qu'il a fait à sa guise œuvre de législateur, vidé une coupe d'hydromel , commandé un massacre, chanté au lu-
trin avec des clercs venus d'Italie que sa voix énorme épouvante, accablé de questions ses missi dominici, dont l'un lui présente un rapporfabsolument comme pouvait en adresser un haut fonctionnaire au Sénat , l'autre l'édifie, notes en main , sur la quantité de beurre et de laitage que produit une de ses métairies, Gharlemagne se drape dans sa toge d'emprunt, roule deux yeux bleus vers la ville aux sept collines, et se demande en langue barbare s'il ne ressemble pas à Marc-x4urèle. Concluons. Les temps qui relèvent de ce héros très-épais se ressentent de l'évanouissement d'un géant sans se distinguer par aucun pas fait en avant, et montrent un vide sans tracer une voie nouvelle. Tout d'un coup, la borne de l'an 1000 est-elle tournée, ne dirait-on pas que chaque siècle prend aussitôt une allure originale et s'élance impétueusement vers un but précis ? Le xi*" siècle vit se créer la Chevalerie, sortir de son long sommeil l'Honneur: souriante , énamourée et suspendue aux flancs sanglants de l'Honneur, voilà que renaît avec la poésie la Femme dont le culte ne se confondra plus cette fois avec celui de Venus, fille de l'onde, mais fera monter l'encens jusqu'au front de la Vierge, mère de Dieu. L'Europe guerrière s'arme tout entière au xii^ siècle, s'élance vers l'Orient, et au milieu du tumulte des croisades saint Bernard, Abélard, élèvent la voix : la phi-
losophie agite désormais, comme autrefois à Thèbes, à Sparte , à Athènes , ses problèmes , ses fictions , ses systèmes en plein» air, elle échappe aux in pace du cloître et s'adresse directement au peuple. Voici venir enfin à l'horizon le xiii^ siècle, âge fécond, unique, où abondent les figures et les caractères : Albert le Grand, saint Thomas , saint Louis, Thibaud de Champagne, saint Bonaventure, sainte Elisabeth, Frédéric II. C'est bien là le siècle où le senthnent religieux, sorte de foyer constamment ravivé de l'âme humaine, entre dans son ère héroïque, arme de mystiques paladins, et voit jaillir des enseignements du Christ , dont une des forces les plus fécondes est de pouvoir, de devoir être diversement compris, une race d'hommes imprévue. Dans cet essor des pieuses effervescences, les rêves , les idées confuses d'égalité et de fraternité , quelque temps murées dans les cellules , prennent inopinément un nom, un corps, une vie, s'enhardissent, jettent franchement le gant à la société, l'anathème à tout ce qui s'appelle chair et sang, lèvent des légions, et, sous prétexte de gagner le ciel, se hasardent, se déversent, se heurtent sur la place publique. Çà et là, à l'improviste, du capuchon tombent des fleurs, sous les cilices pointent des ailes. D'un autre côté les universités se fondent, le syllogisme règne, l'affirmation triomphe, on se voue à la
science comme à Dieu, la raison, éveillée à peine, murmure en se jouant un langage à part, aristocratique mais ingénieux , les Etats actuels de l'Europe prennent leur physionomie. Nous laissons, comme de juste, à qui veut bien nous entendre et nous suivre, assigner aux siècles suivants, sans en excepter le nôtre, le rôle particulier qui leur revient, et nous nous proposons, sans plus tarder, d'examiner, la vocation d'Albert le Grand nous entraînant d'ailleurs, bon gré, mal gré, vers les régions les moins hantées, au seuil de cet étrange et merveilleux xiii^ siècle, son entreprise assurément la plus considérable, je veux parler de l'essai de révolution religieuse tentée, réalisée, ou peu s'en faut, dans le monde chrétien par ces humbles et hardis capitaines, tous deux agitateurs et pasteurs d'âmes, saint François et saint Dominique.
« L'homme ne se nourrit pas seulement de PAIN , » a dit Notre-Seigneur. Rien de plus clair, de plus lumineux que cette belle parole, soit qu'on la prenne à la lettre et qu'alors elle signifie qu'en dehors des besoins matériels l'homme en éprouve de plus nobles et veut vivre par l'intelligence et l'amour; soit qu'elle s'applique à son tempérament spirituel et affirme cette autre vérité non moins certaine, savoir que les agapes de la raison ne sauraient ab-
solument suffire aux aspirations de sa nature, qu'il lui faut un aliment plus épais ou plus relevé, Tenthousiasme , la passion , la foi, en un mot le sentiment vague ou violent de l'infini. Malheureusement, si la divine et parfaite sagesse n'a rendu elle-même que de rares oracles, ceux-là qui renchérissent après coup sur l'interprétation primitive sans élaboration préalable, sans avoir pâli de longues nuits sur les annales de la conscience, sans avoir longtemps cherché, réfléchi , comparé, sans avoir surtout attentivement tendu l'oreille aux révélations de cette sibylle assise à tous les foyers et qui fait entendre à qui résolument l'interroge la voix, la plainte des grands et des petits, du pauvre et du riche, ceux-là sont médiocrement disposés à tirer pour leur propre fonds des conclusions nettes, pour les masses de nouvelles applications pratiques des enseignements tombés d'en haut. Le zèle impertinent, aveugle du néophyte ne connaît point, cF ailleurs, ne comporte point par conséquent la mesure, la forme la plus palpable, la plus viable du vrai, a Le pain! le pain! vil et terrestre aliment que le pain! L'homme ne se nourrira plus DE PAIN ! )) s'est écriée naguère , dans sa superbe et sa bassesse, la folie de la croix, au moyen âge , et, une fois cette exclamation poussée, elle a foulé aux pieds, pêlc-mele, le sens commun ;, l'honneur, l'an-
tique et sereine vertu, les joies simples^ les fermes et droites lignes de conduite, tout ce qui constitue la sobre dignité du moi et l'équilibre fécond des facultés. Que dis-je? Sous la baguette enchantée de certains mystiques s'opère comme un coup de théâtre dans la sphère des idées , et la nature elle-même change de face. L'univers n'est plus à leurs yeux qu'une chapelle enveloppée de la mante bleue de Marie, le monde véritable s'évanouit, et lliomme réel a vécu ^ Famille, patrie, saines et robustes Muses, prêtresses tour à tour graves et riantes et sacrifiant sur tous les degrés du devoir, sirènes de bon conseil dont les voix nous ramènent au sol qui nous a vus naître et nous invitent à laisser un peu de nousmêmes, ne serait-ce qu'un nom sans tache, dans l'obscur sillon que nous traçons ici-bas, tout cela est déclaré abject et comme tel jeté à la voirie. Ne semble-t-il point que le cœur du moyen âge, longtemps comprimé sous des mailles de fer, éclate tout à coup, jaloux d'espace, épris de l'impossible, bondisse par monts et par vaux par delà le Vrai qui le révolte ,
1. « La Vierge ouvrit son capuchon devant son serviteur Dominique qui était tout en pleurs, et il se trouvait, le capuchon, de telle capacité et immensité , qu'il contenait et embrassait doucement toute la céleste patrie. » V. Thomas Cellano, Vie de saint Dominique; P. Lacordaire, Vie de saint Dominique.
5G ALBtlRT LE GRAND.
l'indigne ou plutôt l'attire à lui si fort qu'il le dépasse et se précipite au delà, et que, ne sachant plus comment se faire pardonner ses écarts, il se soit réfugié sous la bure, comme sous le manteau du civisme et de l'intérêt public se voila , se retrancha , se sacra lui-même vertueux et sensible V incorruptible de 93? Désormais l'accord harmonieux de l'intelligence et de l'âme est rompu , pour la plus grande gloire du Créateur; pour le plus grand bien de la société, la société est dissoute. De même que dans l'ordre moral ce sont les facultés inférieures qui se redressent, cjui s'insurgent, qui gouvernent : le rêve, l'hallucination, la fade et rude royauté de deux aspirations vers deux extrêmes, V étrange et le vulgaire^ le goiît dépravé de l'absurde et du nu; de même, dans l'ordre social, tous péchés sont remis à deux négations, y ignorance et la pauvreté. N'apercevez - vous pas déjà, à première vue, vers quel abîme ont couru certains héros soi-disant spiritualistes du moyen âge, en prétendant se sevrer du pain de l'esprit? Certes, pour qui ne s'est point clairement rendu compte, sans parti pris et en remontant aux causes très-profanes qui l'ont secondée, de l'influence exercée en Europe par les Mendiants; pour qui ignore dans quel chaos propice aux prostrations et aux démences ils ont entraîné la flexible religion des peuples; pour qui encore
s'inquiète assez peu des ombres de l'ensemble et se récrée surtout du charme et de la nouveauté des détails, le mouvement que nous n'apprécions que sommairement ici a dû paraître prodigieux, édifiant, divin, 11 est doux, il semble délicat, en effet, de se laisser persuader sans trop de résistance qu'il fut un temps où parurent triompher les justes et les élus ; il plaît d'entendre professer, de loin et dans un clairobscur attrayant , un mépris suprême pour ce corps de boue qui nous retient hors des ineffables délices, de ne plus distinguer au milieu des chants et des cris de la nature que les cantiques d'action de grâces d'innocents fratelli, les hosanna/is de la douleur qui se transforme en offrande et les soupirs de l'amour plus fort que la mort qui se fond en charité. Hélas! l'impression ne demeure plus tout à fait la même dès qu'on se pose quelques simples questions, et quelques-unes de ces questions, les voici : — Présenté sous ce nouvel aspect, le christianisme, et notez bien que c'est celui que nous a légué l'ancien régime, le christianisme est-il en décadence ou est-il en progrès? Le Verbe tel qu'il s'incarne une seconde fois au moyen âge dans la soumission aveugle à l'autorité spirituelle et temporelle des papes, dans le célibat, dans le dénùment absolu, dans le pharisaïsme dogmatique, et non plus dans la chair, mais dans l'impec-
cabilité originelle et la divinité sut generis de la Vierge, est-ce bien là le même Verbe qui resplendit dans l'Evangile? Au bout de tant d'excès consacrés par l'admiration des fantasques et des faibles , et tantôt favorisés , tantôt approuvés par la cour de Rome, à la suite de cette centralisation quasi-féodale et quasi -césarienne des consciences entre les mains d'un Pontife-Roi, une sorte de détente, la juste révolte n'était-elle point inévitable et pendante , et tôt ou tard ne s'appellera -t- elle point la réforme? — — Personne ne niera, à considérer la question sous sa face opposée, que la superstition des jouissances matérielles ne soit aussi grossière, aussi pernicieuse pour le moins que la soif immodérée des tortures ou que l'appétit déréglé des miracles, et nous ne ferons, pour notre part, nulle difficulté d'admettre que, par certains de ses côtés, l'initiative de saint François et de saint Dominique n'ait été singulièrement favorable aux intérêts démocratiques de la chrétienté. N'ontils pas entrepris, par exemple, une sorte de croisade sociale contre l'effroyable corruption du haut clergé, contre toutes les indifférences hautaines ou niaises, les sensualités, les brutalités sans vergogne de la bestialité féodale, et n'en sont-ils pas , autant que faire se pouvait, venus à bout? Et que de frais, que de forts, que de nobles, que de généreux sentiments n'ont-ils
pas remués ! Avec quelle suite , quelle ardeur candide et quel feu ne se sont-ils point dévoués à la solution des problèmes qui nous préoccupent encore, nous modernes ! Sous la vieille idée de couvent qu'ils ont définitivement fait triompher dans l'Eglise, ne pourrait-on point retrouver à la rigueur en germe l'idée tout actuelle d'association^ qui rend l'individu libre, responsable de ses actes et l'affranchit; sans cependant l'isoler? Aussi bien des sources d'eau vive, aujourd'hui du reste à peu près taries, auxquelles se sont abreuvées avidement les générations qui ne sont plus, ne nous permettrons-nous d'approcher qu'avec infiniment de réserve et de respect, et, le limon s'étant de lui-même séparé de l'onde pure et comme déposé au fond de la source, nous n'aurons plus, pour ainsi dire, qu'à nous pencher vers ses bords, sans même y plonger la main, pour juger du bien et du mal que, dans leur œuvre de propagande religieuse et morale, y ont accumulés les deux apôtres du moyen âge, saint Dominique et saint François \
i . {( Entre le roi et le peuple, entre les feuillants et les jacobins, Lafayette joue le rôle passif du chœur dans le drame antique, » a dit l'auteur du livre la Révolution du grand citoyen qui peut-être, entre tous ses émules de 89, a le mieux servi et le mieux honoré la liberté. Pourquoi ? Parce qu'il s'y est dévoué sans ambition et de sang-froid. « Lafayette maintient les droits de la justice; il les invoque avec courage, avec audace; mais aussi
Saint François est venu au monde l'an 1172, dans la petite ville d'Assise, en Italie. Son père vendait des étoffes, homme rude et borné, enfoui dans les soins de la vente et de l'achat des draperies. Dans ses heures de loisir, il traitait le hambino de fainéant , n'épargnait point les coups, et n'admira jamais la plante exotique et rare dont la graine tomba par hasard, germa sous son comptoir. Le portrait que nous a laissé de François adolescent son biographe fait songer aux figures du Pérugin, grêles, expressives, à la fois riantes et tendues, aux joues mates, aux yeux noirs et fixes, et qui, tantôt debout, tantôt priant, toujours gracieuses et roides, dessinent une suite de lignes pures sur
IL n'est point le personnage qli agit. » (V. Quinet, la Révolution, t. I, p. 346). Cette attitude qu'j prise Lafayette dans le drame politique a dû sans doute provoquer la surprise, mais elle impose aussi Tadmiration. Elle est à la fois conlemplalive , héroïque, et raisonnable. Dans le drame politique et religieux du moyen âge, le rôle qu'a joué Albert le Grand, le caractère qu'il a soutenu, présente à notre sens, tout bien considéré d'ensemble et soigneusement pondéré, une singulière analogie avec le rôle qu'a joué, le caractère qu'a soutenu Lafayette. Initiateur par excellence, Albert n'est point non plus le personnage qui agit. Mêlé à tout, il semble retiré de tout, et alors même qu'il paye de sa personne au milieu de la scène, alors qu'il se hasarde, et que, tout en cherchant des solutions sages au moyen de transactions risquées, il va de l'avant et se compromet , on dirait encore qu'il n'assiste qu'à un spectacle.
MOUVEMKNT RiaiGIEUX. 61
un fond clair, parsemé d'arbres surnaturels \ Eux aussi, pauvres arbres du tiers ordre, anachorètes à leur façon, ils semblent vouloir se dépouiller de toute parure, affiner, replier leurs feuilles, ne point s'abandonner au vent à la légère, avoir renoncé aux gais rayons de soleil, à la mousse inutile, aux pampres trop pressants ou trop folâtres, en un mot s'effacer, se mortifier dans le paysage pour faire plaisir à Dieu -. Deux traits peindront saint François dans sa jeunesse, alors qu'il appartenait encore au siècle. Il passait, certain jour, à travers champs, à cheval. Un lépreux lui demande l'aumône. Le lépreux tend la main, François ne se contente point de lui donner tout l'argent qu'il a sur lui, il se précipite sur ses plaies et les couvre de baisers. François continue sa route, tourne la tête et n'aperçoit plus personne. Nul doute quil liait embrassé Jésus-Christ ^. François entre une autre fois dans une chapelle, s'agenouille aux pieds du crucifix, et, tandis qu'il
'1. « Saint François : front petit..., yeux noirs et sans malice..., nez droit et fin..., col grêle..., doigts longs..., jambe maigre, pied petit; de chair peu ou point. » V.Th. Cellano.
2. Voir les tableaux de l'école d'Ombrie : galeries de Dresde, du Louvre, de Rome et de Sienne.
3. V. Saint Bonavenlure. On peut consulter la traduction française de RI. Bertliaumier, curé de Levet et membre du tiers ordre. Bibliolhèque franciscaine.
s'abandonne à l'oraison , les yeux pleins de larmes , une voix descend de la croix. A trois reprises la voix répéta : « François , va et répare ma maison qui chancelle j, comme tu le vois, tout en ruines. » François tombe en extase. Puis, revenant à lui, il se prépare à obéir et combine les inoyens d'exécuter V ordre qu'il a reçu... C'est saint Bonaventure, son disciple et son historien, qui raconte au long ces détails, et il ajoute que saint François connut plus tard par V avertissement du Saint-Esprit la signification exacte des mystérieuses paroles. L'Eglise du Christ n'était plus moralement que décombres, en effet, à la fin du xii^ siècle. En ces quelques années de sécheresse, de doute et d'angoisses mortelles où la masse des imaginations catholiques, après les heures d'épanouissement allègre et d'éblouissement ineffable qu'elles traversèrent lors des espoirs de la première croisade, retomba, des trois croix du Golgotha , une seule demeurait chancelante , abîmée pans l'ombre, égarée, perdue, — ne venait-elle point de passer entre les mains des infidèles? — celle du milieu ^ — Hardi, François ! La relèveras-tu , la croix, la replanteras-tu? souffla l'Esprit à son oreille. — Oui, je la relèverai , je la replanterai, se dit Fran-
1. Prise de .lérusalem , par Saladin; les chrétiens perdent la vraie croix (1187).
MOUVEMENT RELIGIEUX. Cûi
çois, et François vis-à-vis de lui-même a bien tenu parole. Mais cette croix qu'il a relevée, qu'il a reconquise, dont il se pare, qu'il agite en chantant et dont le fardeau lui pèse si peu qu'il converse^ chemin faisant, avec les passereaux et les tourterelles, est-ce bien là la même croix dont le Fils de l'homme n'a voulu porter le bois qu'un seul jour, au Calvaire, mais dont, en revanche, il a laissé l'impérissable, l'immatériel exemplaire au fond des cœurs? Voilà ce qu'il appartient à la foi , non à l'indifférence ou à l'incrédulité, de décider.
A partir de l'entretien ou du monologue auquel on vient d'assister, l'âme tout e?i émoi, tout ébranlée du petit marchand d'Assise n'appartient plus à la terre, ou plutôt elle ne s'appartient plus, et, sous sa frêle enveloppe, elle médite quelque chose de prodigieux, une révolution dans la piété, Jésus dans le jardin des Oliviers soupirait, s'adressant à son Père : Mon Père, éloignez de moi ce calice. Voyez, l'homme et le Dieu s'harmonisent, se fondent et se pondèrent en sa personne par des dégradations de valeur et de force, en des finesses d'alliage, des délicatesses et des précisions d'équilibre vraiment exquises; il va remonter au ciel, mais il a affronté la mort ; il a accepté le supplice, mais il a souffert, il a gémi, et, pour nous montrer le bon chemin jus-
qu'au bout, quand il ressuscite, il emporte jusques au haut des airs un peu plus qu'un souvenir de la terre avec lui, ce corps que les approches du sépulcre ont couvert d'une sueur de sang et qui, vainqueur et glorieux, ne se laisse point cependant tellement pénétrer par la lumière, que sous les splendeurs éthérées on ne découvre point encore la trace des clous, et sous le manteau du second Elie, l'humanité. Aussi , ceux qui croient en Jésus peuvent-ils suivre Celui qui s en retourne, tout entiers, jusqu'au Calvaire, et par delà le Calvaire espérer le reconnaître et se reconnaître eux-mêmes en lui dans l'autre vie. Mon Père, mon Père, de grâce, à moi ce calice ! A moi ! j'ai soif ! s'écrie saint François, parlant à Jésus. // a soif! Entendez -vous? Lui , le serviteur et le disciple , il ne se sacrifie point à la grandeur morale; ce n'est ni un martyr ni un héros : il est mieux ou moins que cela: c'est un courtisan maniaque, acharné, rayonnant, jaloux de toutes les douleurs, et quand une fois elles l'ont agréé et convié à leurs tristes hymens, on dirait, à en juger par ses transports, du Bien-Aimé du Cantique des cantiques , aspirant tous les effluves de l'amour et les parfums de la grenade et de la vigne en fleur entre les bras de la Sulamite.
MOUVEMEiNT RELIGIEUX. 65
Quel contraste, quel abîme de dissemblances entre le modèle et la copie ! François ne se résigne point à la pauvreté; elle l'attire, elle le subjugue, elle le fascine, il l'épouse; et, attendu qu'on ne saurait avoir trop d'égards pour la compagne de son choix , il prend pour lui les épines et ne lui ôte point sa couronne. Que dis- je? le saint lui trace, pur caprice, une sorte de sinueux sentier entre les myrtes et les cytises. François élève la pauvreté à la dignité d'un dogme. Il lui accorde ce luxe étrange : Dame Pauvreté ne maniera ni la bêche ni le rabot, elle mendiera. Ne comprend -on pas dès lors la profondeur du mot de Bossuet : François fut peut-être le plus désespéré amateur de la pauvreté qui ait été dans l'Eglise, C'est qu'il y eut en réalité tout à la fois des langoureuses ardeurs de l'amant et des retours désolés du paria au fond de ce grand cœur avide, auquel rien ne suffit pour témoigner de son humble tendresse au Créateur, même l'infini des opprobres. Son immodéré désir de plaire ne saurait naturellement se calmer, la supplique s'adressant à l'Invisible : de rage, se croyant rebuté, François se roule dans la poussière, pour faire au moins pitié, s'il ne plaît pas. Rien ne le réconforte, rien ne le contente, rien ne l'assouvit, ce gourmand d'amour et de honte. Quand le mystique s'est immolé sur je ne sais quelle claie à je ne sais quel
idéal poursuivi par saccades entre un cilice et des roses, il estime néanmoins n'avoir encore rien fait pour son idéal. N'ai -je point risqué ce rapprochement : un cilice et des roses ? François d'Assise ne me désavouerait pas. Le Dieu immuable et le Dieu sur la croix, le Dieu vivant et le Dieu cadavre. Dieu sous quelque face que le présente la théologie transcendante aux regards comme à la pensée, ne saurait en effet complètement absorber ni tenir constamment suspendue une organisation mortelle. Parvenu aux cimes de glace de cet Oreb imaginaire contre lequel la foudre sentimentale frappe en pure perte, l'amour qui n'a point été payé d'amour se transforme, se revenge tôt ou tard, et se répand, puisque aussi bien il faut descendre et s'apaiser, sur tout ce qui peut témoigner ici-bas de la bonté, de la force, des splendeurs de l'être parfait dont le spectacle de la création met en quelque façon à notre portée la clémence et la beauté. Et que se produit-il alors en dernier lieu? Quelque chose comme un fait de physique tout ordinaire. Les vapeurs qu'a longtemps poussées, foulées, condensées à des hauteurs incalculables l'extase, retombent soudain du ciel, tantôt sous forme de pluie fine , tantôt en tièdes et abondantes ondées sur les coteaux et les vallons ^
1. On ne saurait, à vrai dire, se défendre d'admirer certaines
MOUVEMENT HFLIGIEU.X. 67
Après qu'il s'est meurtri les genoux contre le marbre des autels, frappe le front sur les dalles du cloître, enfoncé dans la poitrine les clous du crucifix, après qu'il a médite sur la vie future et la Passion avec une intensité qui l'abat, François éprouve, comme de juste, le besoin de se récréer, retourne de temps en temps vers la nature un visage inondé de pleurs, et, tel que ces monts dont parle l'Ecriture et qui bondissent comme des bélierSj, il s'arrache enfin à la contemplation et bondit. L'exaltation grave du Séraphin se
suaves paroles de saint François, quelques-uns de ces élans romanesques où la grâce de l'expression le dispute à la chaleur d'une émotion vraie, ses effusions de tendresse charmantes pour tout ce qui souffre, vole ou gémit; rappelons quelques traits de sa vie qu'on laisse à dessein dans l'ombre. Un jour, aux fêtes de Noël , saint François rassemble le peuple dans une étable et imite le bêlement d'un mouton en traînant le mot Bethléem. Une autre fois , pour faire pénitence d'avoir rompu le jeûne, il ordonne qu'on le renverse , dépouillé de tout vêtement, dans les rues, et qu'on le frappe à coups de corde, en annonçant à haute voix : Voilà le gourmand. Il s'enfuit en Egypte, espérant le martyre : le Soudan s'en divertit et refuse d'obéir à ce caprice. François se roulait parfois dans la neige au grand ébahissement des enfants et des femmes qui riaient d'abord, puis finissaient par luttera qui toucherait le plus tôt le pan de sa robe. Il était si transporté quand il parut devant le pape, dit son biographe, qu'il pouvait à peine contetiir ses pieds et tressaillait comme s'il eût dansé... — Consulter saint Bonaventure, Vie de saint Fra7içois ; 'ïh. Cellano, Vie de saint François.
résout tout à coup en joie enfantine, la sévérité de l'ascète en sourire. Ne venons-nous point de contempler une sorte d'Ecce homo? Voici tout à coup un concert champêtre qui s'élève, un murmure d'abeilles, des notes de musette, les cris perçants des agneaux à la mamelle , ou bien encore le bruit lointain et cadencé des chars ployant sous les gerbes d'épis.
Il y a, du reste, avouons-le, dans ces retours de V austère au gracieux et au plaisant, les noces de Cana de saint François, un charme réel auquel on ne saurait tout à fait se soustraire, et rien n'est suave, aérien, ailé, comme les ébats de cette âme unique au lendemain de ses déceptions ou de ses aridités fugitives. On comprend vite qu'il a du passer vers ce temps-là sur les tempes de la Psyché mystique comme une molle haleine printanière émanée des rives du Bosphore ou du Gange, et l'esjDrit entre désarmé , mais dérouté, dans une sphère d'émotions indéfinissables et de dévotes fantaisies, dont l'agrément et l'imprévu ne rachètent point toujours la yo?/ew5C^e profane. L'idée religieuse, çà et là, leur prête son voile et leur sert de prétexte, bien qu'elle y soit, à proprement parler, presque totalement étrangère. Vous souvient -il de ces mosaïques de Florence, sur marbre noir, au nn'lieu desquelles se détachent un ou deux brins de jasmin.
quelques feuilles légères, une branche de lilas? Quoi de plus brillant et plus frais ! Ainsi se détachent sur l'idée religieuse les astragales et les enroulements des gaietés franciscaines. Elles séduisent l'œil, à vrai dire, elles tranchent sur le marbre noir; mais ce ne sont là que morceaux rapportés , et plus l'agencement des détails saute agréablement aux yeux par la limpidité des couleurs et l'élégance du trait , moins tient de place en réalité le fond chrétien. Vous souvient-il encore des tableaux d'Angélique de Fiésole? Plusieurs sans doute comptent comme œuvres d'art et quelques-uns même comme œuvres de piété; mais les scènes et les attitudes auxquelles le peintre du mysticisme en liesse se complaît ne fontelles point rêver au tendre, ai/ jo/z plutôt qu'au divin? Les pipeaux de Tircis et de Mélibée n'auraient -ils point modulé par hasard les soupirs et les ris étouffés de l'églogue derrière la toile bénie, et sous ces robes de bure dont les plis voilent la chair aux reflets nacrés des novices dansant sur l'herbette émaillée de marguerites Florian ne pourrait -il point ramasser à la rigueur un bout de ruban pour la houlette de ses bergers? Telle est l'impression que laissent, à tout prendre, les compositions de Fra Angelico, et personne ne niera cependant qu'il lui ait été donné d'exprimer avec autant de vérité et même avec au-
tant d'élévation que possible cet étrange et passionné mouvement qu'imprima aux âmes de son siècle Vincomparable saint François d'Assise. Grâce à lui, la pastorale alternera bientôt avec la méditation des mystères; grâce au rival de Dominique, la prière se laissera confondre désormais sans scrupule aucun avec la poésie, sa cousine. Celle-ci , la païenne, fit mine, il est vrai , de suivre la dévote au pied des autels ; mais parce que celle-là, la dévote, lui avait promis tout bas, l'heure de l'office une fois coulée, de s'en aller, le long des taillis et des haies, mordre avec elle à la grappe des choses créées \ Qui, le premier, en somme, a donné la clef des champs à la prière? Saini François. — Voilà assurément qui semble fort honnête, voire même fort galant, n'eût point manqué d'observer le rigide, froid et compassé dixseptième siècle, mais cUiin goût et d'un expédient douteux, — N'en déplaise à messieurs de Port-Royal, ce ne fut peut-être point, en ces temps tumultueux, sanguinaires et dissolus du moyen âge, d'un pasteur malavisé de mener , à seule fin de lui dégourdir un peu les ailes et de la disposer à se mieux recueillir au retour, de mener la prière aux champs. Il ne fal-
1. Voir, sur les parties liées de la religion et de la poésie au xiir siècle, les Chevaliers-Poëtes de l'Allemagne (Minnesinger): Walther, Godofroid de Strasbourg, et particulièrement Frauenlob.
lait point cependant , nous en conviendrons volontiers, la laisser battre la campagne '...
(( Loué soit Dieu, mon seigneur, pour toutes ses créa-
1 . II s'est produit au commencement de ce siècle un événement non moins extraordinaire, d'infiniment moins grave conséquence assurément que celui auquel on fait allusion ici, et qui lui fait toutefois pendant. Nos pères ont assisté bel et bien à la reconduite de la prière au pied des autels de par le fait de la poésie. Chateaubriand , par ses Martyrs et son Génie du Christianisme, Lamartine, par ses Méditations , ont ramené leur génération du côté de l'église. Malheureusement, eux non plus ne furent point précisément des hommes foncièrement , sérieusement religieux. Aussi , que subsiste-t-il aujourd'hui de leur initiative artistique, littéraire, sentimentale, nullement philosophique? 11 n'en reste rien ou presque rien. Leur œuvre n'a point cependant laissé d'être opportune et instructive , à ce point de vue qu'elle a prouvé, ce semble, assez clairement que désormais \e sens religieux ne saurait plus être ravivé dans les masses par le clerc, et que seule aux abords du temple la voix du laïque , vir liber, a quelque chance d'être entendue. L'exemple du P. Lacordaire est bien significatif et concluant. S'il eut pour lui l'oreille de la jeunesse et parvint à remuer les âmes en ce siècle, en les faisant souvenir de Dieu, pensez-vous que ce fut chez lui le prêtre qui remporta cette difficile et méritante victoire? Non pas; ce fut le poëte et le chrétien libéral qui triomphèrent. Le commun du clergé l'a si vivement et si amèrement senti que, plutôt que de suivre les errements du P. Lacordaire, et comme lui de commencer à dépouiller le vieil homme, il X endura, le laissa faire, mais ne fit rien pour lui , applaudit Vimprudent orateur sans bouger de sa stalle, et, plutôt que d'entrer dans la voie sûre et droite qu'il lui ouvrait en toute largeur et sincérité de conscience , haussa les épaules et détourna la tête. Cum in profundu?n venerit, contemnit.
hirefi , et en particulier pour notre frère glorieux le soleil, » s'écrie saint François dans son cantique au soleil; et croyez bien que s'il eût rencontré Mars ou Saturne sur sa route, il eut d'abord baptisé ces païens, puis leur eut conseillé de prendre les insignes du tiers ordre. Une fois en veine de fraterniser avec les astres, il donne le baiser de paix à noire sœur la lune; mais les étoiles sont peut-être jalouses, et toute la voie lactée reçoit son salut, — Oh ! que n'étiezvous là présent, vous, M. le grand Arnauld, vous et les vôtres^ en Jansenius , et quelle rude semonce n'eussiez -vous point administrée, séance tenante, à ce libertin , lequel , au lieu de s'attacher à prouver que l'immense majorité des hommes sera probablement damnée , se fût laissé clouer en croix pour une étoile et mettre en morceaux pour la voie lactée I — ... Mais la nature est impassible, hélas! elle ne s'émeut point quand on la célèbre ou l'implore, et elle ne répond pas quand on la presse de questions. Raison de plus pour que le fondateur de l'Ordre des frères mineurs engage avec elle une conversation sans fin. François, quand le soleil s'est dérobé à ses hommages et tranquillement s'est couché, quand la lune lui tient rigueur ou semble se retirer, offensée, sous la nue, adresse de longs discours, de sérieux compliments aux vents et à l'eau , encourage ceux-
MOUVRMKNT RF.LIfilRUX. 7:^
là à bien soudler, celle -ci à toujours couler fraîche et pure, et, chose merveilleuse! les vents et l'eau semblent obéir. Aussitôt , saint François de battre des mains et de s'avouer ravi. N'est-ce point puéril, mais aussi n'est-ce point touchant? L'infortuné fratello éprouve un tel besoin d'aimer et de s'abandonner en un milieu sympathique, que, plutôt que de s'exposer h tomber sur quelque fâcheux qui lui fausse ou lui brusque compagnie, il se rabat sur les éléments, les flatte , leur commande, sachant bien d'avance cju'ils seront dociles, puis s'applaudit. « Ywant a hero, » dira lord Byron en ce siècle; et lui aussi , don Juan superbe, insatiable et désolé, combien de fois ne pritil point à témoin l'auditoire favori de saint François, la mer et les monts , les champs et les bois, de ses amertumes et de ses dégoûts ! Mais dans cette revue générale de la création n'allions-nous pas oublier les petites hêtes du bon Dieu? Nouvel Orphée, le fils du marchand d'Assise s'en prend tour à tour aux moissons et aux vignes, aux rochers et aux chênes, aux chevaux et aux loups, jusques aux mouches et aux cirons, les convoque et les interpelle, non plus aux sons de la lyre, mais aux cris de son incommensurable charité , et donne à tous ces êtres infimes une partie à faire dans l'hymne universel \
1. Consulter, pour tous les détails qui précèdent, saint Bona-
Un jour, comme François s'entretenait de Dieu avec ses compagnons , des hirondelles firent entendre un tel ramage qu'elles couvrirent le son de sa voix. (( Mes frères et mes sœurs ^ dit le saint aux oiseaux, taisez - vous ^ taisez- vous, jusquà ce que nous ayons fini de parler de Dieu. » 0 prodige! à peine eut-il ordonné, les hirondelles gardèrent un profond silence , et l'on dit même qu'en cet endroit les hirondelles ne causent plus guère entre elles que tout bas^. Une autre fois saint François s'approche d'une cage où étaient renfermées des tourterelles. « Tourterelles ^ mes chères petites sœurs,, simples, innocentes et douces, pourquoi vous êtes -vous laissé prendre ainsi^ ? » Peu lui importe, du reste, à ce fantasque, de quelle façon s'échappe la flamme intérieure qui le consume : tantôt il se roule dans la neige , tantôt
venture et Thomas Cellano. (^Fratres mei aves j^multiwi debetifi laudare creatorem.. . Segetes, vineas, lapides et sylvas et omnia speciosa camporum... terramque et ignem, aerem et ventum ad divinum movebat amorem... Omnes crealuras fratris nomine nuncupahat : frater cinis, soror musca^ etc., etc. » — Th. Cellano, Vie de saint François.
\ . Wading, passini. Dandolo, 343. La légende a des variantes. « Quum primum fari cœpisset, in vico suburbano obslrepantes forte ranas silero jussit : atqiie ex eu negantur ibi ranœ coaxare. »
2. V. M. de Montalembert, préface de la Vie de sainte Elisabeth.
jMOUVEMENT KELIGIELX. 75
il chante. Saint François chante. Ecoutez. Est-ce un cantique? Est-ce une romance?
(( Dans le feu ramour m'a mis, l'amour m'a mis dans le feu.
« Mon nouvel époux m'a mis dans un feu d'amour, lorsque, petit agneau tout brûlant d'amour, il m'unit à lui par une union indissoluble; puis il me plaça dans une prison, et là il traversa mon cœur tout entier.
((Dans le feu l'amour m'a mis, l'amour m'a mis dans le feu.
(( Je me meurs de douceur, n*en soyez point étonnés : les coups qui me sont portés viennent d'une lance trempée dans l'amour. Le fer en est long et large. Sachez qu'il a cent brasses d'étendue et il m'a traversé tout entier.
(( Dans le feu l'amour m'a mis , l'amour m'a mis dans le feu. »
L'ode continue de la sorte indéfiniment et les strophes s'enchaînent les unes aux autres avec monotonie , stimulées de temps en temps par le refrain qui les pousse en avant, le refrain, un accord de guitare ou bien un coup de discipline. Puis , selon
l'usage de tous les amants vraiment épris , le troubadour du Christ^ — c'est en ces termes que se permet d'apprécier saint François un grave et lettre catholique ^ — en arrive bien vite aux confidences, aux retours sur lui-même, aux plaintes... Les plaintes, lorsqu'elles sont harmonieuses et douces, ne sontelles point encore un hommage indirect, une façon détournée de se rendre au nouvel époux '/
(( Le cœur, l'intelligence, la volonté , le goût , fai tout perdu! Toute beauté n'est à mes yeux qu'une fange immonde. Délices et richesses, tout n'est pour moi que peste. In arbre d'amour chargé de fruits ravissants est planté dans mon cœur : lui seul me nourrit; c'est lui qui en moi opéra un tel changement^ en jetant sans retard à la porte ma volonté, mon sens et ma force.
(( Je voudrais aimer plus, si plus était en mon pouvoir ; mais que puis-je faire encore? Mon cœur déjà n'est })lus à moi. Quels que soient mes désirs, je ne puis donner (3lus que moi-même. J'ai donné mon cœur pour posséder celui qui m'aime, celui qui a opéré en moi un changement si merveilleux. 0 beauté ancienne et nouvelle, lumière sans mesure dont la splendeur est si délicieuse!...
«... Mon cœur s'est fondu comme la cire. // a pris l'em- 2)reintc du Christ. Non, jamais écliange semblable ne s est rencontré. Pour revêtir Jésus-Christ, mon cœur tout entier
i . Gorres.
MOUVEMiiiM i;i:ligieux. 77
s'est dépouille, il s'est transformé; son cri est l'ainoLir : il le sent. Mon âme s'est anniliUée, tant elle s'est ploiujèe dans ces délices.
((Autrefois je savais parler, et maintenant je suis devenu muet; je voyais, et aujourd'hui je suis aveugle. Non, jamais abîme semblable ne s'offrit à mes yeux; Je me tais et je parle : je fais et je sais encliainè ; je m'élève vers les hauteurs et je descends à la fois; je tiens et c'est moi qui suis tenu; je suis dedans et dehors en même temps; je poursuis et je suis poursuivi. Amour sans mesure, pourquoi me rendre insensé,
POURQUOI me faire MOURIR DANS UNE FOURNAISE SI EMBRASÉE M ! »
Devant une confession si complète et des aveux si précis en dépit de leur incohérence, aurons-nous bien à présent le courage, au nom de la raison , de la conscience et de la dignité chrétiennes outragées, au nom de Celui qui remet sans doute tous les péchés, pourvu qu'on Vaime, mais qui ne saurait néanmoins, pensons-nous, avec une indulgence et une faveur égales , voir monter vers sa personnalité divine d'un côté les fumées de Tivresse et les flammes de la passion délirante, d'un autre côté l'adoration sereine et réfléchie des âmes pures, aurons-nous bien
1. V. Œuvres de saint François ^ Biblioth. franciscaine. Traducliuii d'un membre du tiers ordre.
le courage ou l'inconséquence de prononcer même un semblant de réquisitoire contre un accusé qui nonseulement ne reconnaît aucun juge, mais qui se vante encore de s'en passer? Non certes; pourquoi se condamner à une besogne non moins ingrate que vaine? et plutôt que d'en appeler à la loi en face d'un esprit qui n'admet, lui, ni la loi ni la mesure, plutôt que de nous efforcer à remuer des idées et des images conformes aux principes généraux de décence , de proportion et de beauté aux pieds d'un sage qui n'a été apparemment reconnu pour tel que précisément parce qu'il ne le fut pas , nous ne saurions , ce semble , mieux faire que de nous borner à rappeler les décisions fort nettes et catégoriques de la cour de Rome à ce propos. A quoi bon s'ingénier, encore une fois, quand le saint-siége a décidé? Rome, après mûr examen, a admis le troubadour du Christ parmi les Salomon de la céleste Jérusalem, et elle le présente encore aux catholiques comme un type de perfection achevée qu'il importe de voir se populariser et se reproduire, comme un admiiable modèle devant lequel devront se ceindre les reins et se prosterner les croyants \
1. Peut-être sera-t-on édifié d'apprendre que, sous la Restauration et le gouvernement du roi Louis-Philippe, le tiers ordre de Saint-Fran(;ois a langui et semblait presque éteint en France.
Tout inconsistante, cvaporce, ouverte aux rêveries folles et livrée aux nuageuses imaginations qu'elle apparaisse, bien qu'elle se dérobe par certains de ses cotés extravagants à l'examen comme à l'analyse, on conçoit cependant qu'une nature exceptionnelle telle que celle de François d'Assise ait mis en désarroi les imaginations de ses contemporains. A une puissance d'exaltation pareille supposez seulement un peu de suite en son désordre, un peu d'obstination dans le parti pris , donnez une direction savante , et vous soulèverez des montagnes. Quoi de plus étrange et de plus saisissant en définitive que cette figure d'ascète aux formes déliées, aux yeux caves, au mielleux sourire, annonçant le prochain royaume de Dieu à son siècle, promettant à l'homme de l'admettre, pour peu qu'il veuille bien le suivre, en la société des créatures bienheureuses, et d'un geste convaincu montrant le paradis, tandis qu'à ses genoux s'étale, rampe, éclôt, murmure et s'épanouit toute une faune transfigurée et comme une flone sur-
Depuis l'avènement du second Empire, le tiers ordre areprls, et comme on disait autrefois au moyen âge, à l'heure qu'il est, il fleurit. Selon des renseignements que nous tenons de source certaine, on peut évaluer à Irenle mille personnes, appartenant à toutes les classes de la société, les laïques et les séculiers , tant à Paris qu'en province, affiliés au tiers ordre de Saint-François.
80 ALBERT LE GRAiND.
naturelle? Çà et là, entre des banderoles et des guirlandes, les yeux baissés, pressant sur leur gorge voilée d'innocentes fauvettes ou tenant modestement en laisse des loups apprivoisés, s'ébattent, s'enlacent à sa voix des chœurs de nymphes pudiques que sans doute il prétend protéger et défendre contre les attaques de Pan, leur ancien maître, mais que celui-ci reconnaît bien sous leur béguin pour s'être pâmées jadis aux sons de la flûte dans les classiques vallons de Tempe ou sous les lauriers de l'Eurotas. Nul doute que sans ce cortège dans le goût de l'Albane, mais travesti , sorte de triomphes auxquels prennent part, sous prétexte de grossir la procession, au grand complet, toutes les grâces de la mythologie païenne , François n'eût point prévalu. Mais il est un autre élément de succès matériel qui ne lui fit point non plus défaut. La papauté prit garde, comme de juste, de contrarier un mouvement qu'à vrai dire elle eût voulu pouvoir imprimer aux âmes chrétiennes , s'il ne se fût point ainsi produit grâce à l'initiative personnelle. François, rien qu'à l'idée de comparaître devant le souverain pontife, ne pouvait contenir sa joie folle, relatent ses biographes , et , admis en la présence
du pape, IL AGITAIT SES PIEDS COMME S'iL EUT DAJNSÉ.
Quelle recrue inespérée pour Rome que celle de l'âme aveuglément dévouée du petit marchand d'Assise en
un temps où ses prétentions au pouvoir temporel et spirituel étaient déjà discutées, où, par suite môme de je ne sais quels vagues retours attendris vers l'éden de la primitive Eglise, un autre petit marchand de Lyon, Pierre Yaldo, personnage dont la ferveur, la foi et le goût déclaré pour la pauvreté firent également sensation et donnèrent lieu à la secte des Vaudois ou Insabatés, Pierre Valdo affectait, lui, de ne se soucier que médiocrement de la suprématie du saint-siége et dans le pontife n'applaudissait point César ! On comprendra de reste que le saint-siége ait pardonné ses écarts à François à seule fin d'utiliser son influence. Quoi qu'il en soit, tel qu'il a été peint, saint François domine moralement l'époque qu'intellectuellement vivifie Albert le Grand. Nous reprochera-t-on de naus être attardé quelques instants devant ce révolutionnaire hors ligne, à la fois repoussant et sympathique ^ ?
1 . Rien ne saurait jeter plus de jour sur la gravité do certaines questions que de démontrer par des chiffres l'importance que quelques-unes se sont arrogée autrefois. On constatait un peu plus haut ce fait, que, dans la société actuelle, la sève franciscaine circule encore, quoique l'arbre soit bien dépouillé. Il plaira sans doute d'assister à une sorte de revue des légions dont disposa l'Ordre des frères mineurs aux xiii* et xiv^ siècles.
« Saint François, de son vivant, rassemble cinq mille moines à Assise. Trente-cinq ans plus tard , à Narbonne, on trouve, en dé- 1. 6
« Nul homme autant que François ne se rapprocha de si près de Jésus, » Telle semble avoir été l'opinion de la masse du peuple, du commun des réguliers et des séculiers, au moyen âge. De cette proposition, à notre avis erronée, blasphématoire, découle tout un système religieux , et nous avions d'abord conçu le dessein de l'exposer et de le combattre en cette loyale et consciencieuse étude. Qui sait? En poursuivant ce dessein, nous eussions peutêtre plus clairement, si ce n'est plus sûrement, atteint
nombrant les forces de l'Ordre séraphique, qu'il y avait déjà en trente-trois provinces huit cents monastères et au moins vingt mille retigienx. Un siècle plus tard il y en avait cent cinquante mille. » — V.iM. de Montalembert, préface àQ Sainte Elisabeth. — Le nonnbre des personnes affiliées au tiers ordre est incalculable ; il atteignit peut-être le quart de la population totale dans le midi de l'Europe. Quant à l'influence politique qu'exerça le bataillon sacré, qu'on en juge par l'énoncé de ce document : « Les frères mineurs et les frères prêcheurs, écrivait Pierre des Vignes, chancelier de l'empereur Frédéric II, à l'empereur, son maître, se sont élevés contre nous dans la haine; ils ont réprouvé publiquement votre vie et votre conversation ; ils ont brisé vos droits et nous ont réduits au néant... Et voilà que pour énerver encore plus votre puissance et vous priver du dévouement des peuples, ils ont créé deux nouvelles confréries qui embrassent universellement les hommes et les femmes; tous y accourent et à peine se trouve-t-il une personne dont le nom n'y soit inscrit. » Hist. de saint François, par M. Emile Chavin do Malan.
notre but. Mais n'cùt-oii pas pu nous accuser, non sans justesse, d'avoir précisément glissé dans l'écueil où tomba plus d'un adepte de l'Ordre séraphique, ce qui s'appelle , s'il s'agit de religion , la contemplation indéfinie, s'il s'agit de philosophie ou de littérature, la longueur ou la redite? Des entrailles. mêmes de l'Église surgit, fort heureusement pour nous, un rival à saint François d'Assise, et ce rival fut saint Dominique. Sans doute l'œuvre du fou de la croix a eu plein succès, et cela fut chose fatale, et, grâce encore à l'appui que lui prêta ouvertement le saintsiége, il a pu séduire, tout en demeurant, au pied de la lettre, orthodoxe, révolutionnaire de fait, la chrétienté qu'il faillit désenchanter pour longtemps de l'honnête, du sérieux et de l'utile. Encore une fois cependant, il entra dans le plan de la Providence de susciter un rival à François , et ce rival fut Dominique de Guzman. C'est lui qui se chargera par ses actes et ses paroles de donner quelque poids à nos griefs, et, rien que par la dignité de son maintien, de gagner le gros de notre cause. Quelle attitude a prise saint François dans l'Église? François porte la besace en gravissant le Calvaire et s'enivre au pied de la croix du sang divin. Dominique, lui, au contraire, en descend, gardant à peine à ses sandales quelques grains de poussière, montrant une gravité, une pu-
reté, une sérénité sans égales, puisant dans la méditation de la Divinité la force de dominer la matière et le pouvoir d'enseigner, et, quand il a courbé le front devant le Maître dont les paroles sont une source de vie, le relevant bientôt calme et radieux pour montrer aux hommes d'où peuvent s'échapper encore la lumière, la science et la justice.
Albert le Grand ayant fait profession dans l'Ordre des frères prêcheurs, il semble que nous nous agitions toujours à l'ombre du fils des Guzman en accompagnant notre héros. Nous ne nous arrêterons donc pas en ce lieu à loisir, et ne ferons, poui' ainsi dire, qu'évoquer, que saluer à la hâte une auguste mémoire partout errante , souvent rappelée dans les pages qui vont suivre. Il est toutefois important, avant de la laisser en pleine liberté surnager, puis disparaître, selon le flux et le reflux du récit, de lui prêter dès à présent quelque relief, de lui assigner fermement sa place et d'indiquer ainsi, dès le début, sous quels auspices se fit moine Albert.
Quando lo 'mperador che sempre régna , Provide alla milizia cli era in forse. . .
A sua sposa soccorse
Con duo campioni ; al oui farc, al cui dire Lo popol disviato si raccorse . .
« Quand Vempereur r/ui règne toujours, dit Dante, au douzième cimnt du. Paradis, voulut sauver V armée en péril,,. . il envoya au secours de son épouse ses deux champions : par leurs actes, par leurs discours, ceux-là ramenèrent le peuple dans la bonne voie,., » L'auteur de la Divine Comédie désigne clairement en ces vers saint François et saint Dominique , et nous comprenons l'enthousiasme sans partager complètement l'illusion du grand poëte. Que si l'Église courut, en effet, quelque péril avant la \eï\ue des deux champions , duo campioni , l'un des deux , saint François, n'a réellement fait que rendre la situation plus critique, plus tendue , et l'autre, saint Dominique , frayant une route , il est vrai , trèsdifférente de celle de son émule, n'est cependant point parvenu à conjurer la scission violente , le déchirement imminent que Dante n'a point pressenti. C'est que , tout en infusant au corps chrétien un sang nouveau, aucun des deux saints n'a osé porter la main sur la plaie secrète, cachée, à Rome, sous la tiare. Il leur a manqué, pour renouveler réellement l'Eglise, la pieuse audace, l'esprit d'opposition austère de quelques-uns des prophètes hébreux. L'heure devait sonner tôt ou tard où , pour avoir voulu réunir sous sa main les clefs de saint Pierre au glaive de Constantin, la papauté égarerait
jusqu'à ses clefs et perdrait la moitié de ses possessions spirituelles, en punition de ses terrestres convoitises. Dominique et François, nos deux champions j, avant d'aller étonner le monde par leurs prouesses, eussent donc du, ce semble, se tourner d'abord vers la reine empourprée des sept collines et lui tenir à peu près ce discours : « Nous voici., nous, les deux chefs : nous allons combattre et nous dévouer pour votre cause; nous voici : nous sommes des hommes de bonne volonté. Mais de grâce, o reine ! revenez méditer aux catacombes, et montrez -vous moins superbe et plus chaste!,., » Dominique, en particulier, vint certainement en aide à l'idée religieuse en péril. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, nous n'entendons point faire allusion à de vains et ruineux efforts pour conserver au saint-siége une désastreuse omnipotence. On ne prétend faire allusion ici qu'à de solides travaux qui eurent un but plus noble., celui d'agrandir l'horizon des âmes, à l'impulsion éminemment féconde et salutaire qu'il donna aux intelligences en général. Encore , s'il prêta ainsi main-forte à l'édifice qui croulait de toute part, ne fut-ce point le jour où , rencontrant à Rome saint François, en habit de mendiant, il courut vers ce pauvre étrange et l'embrassa. Ce jour-là , la pensée déchut et fit amende honorable devant la guenille ;
ce jour-là l'esprit s'humilia devant la chair ; ce jourlà encore, Hercule rechercha Déjanire; l'aile eut une sotte envie, celle de traîner le caillou \ Parce que le fondateur de l'Ordre des frères prêcheurs est mort étendu sur la dure, ne but quelques gouttes de vin qu'après dix ans d'abstinence et sur l'ordre exprès d'un évoque, n'usa guère de chaussures et , prétendon , ne leva jamais les yeux sur une femme , il ne s'ensuit pas non plus qu'il ait droit à l'admiration, aux respects. Ces singularités, ces détails, n'ont, selon nous, rien ou presque rien de commun avec la mâle, la correcte élévation morale. C'est parce qu'il pria, agit et pensa noblement, surtout parce qu'il agit et pensa en vue des hommes et de Dieu , que Dominique demeure à la fois un grand homme et un grand chrétien ^
1 . Voir, sur cette fameuse entrevue de saint Dominique et de saint François, saint Bonaventure, Th. Cellano, Vie de saint François; le P. Touron, Lacordaire, Vie de saint Dominique ; M. de Montalembert, préface de Sainte Elisabeth.
« Die Dominikaner làugnen dièse Zusammenkunft, remarque Raumer; gewiss aber ivar der erste Plan ihres Ordens niclit auf Entsagimg ailes Eigenthiuns und auf Betteln gerichtet.» V. Raumer, t. III, p. 456, Gesch. der Hohenstaufen.
2. Bien qu'il ne soit point absolument nécessaire d'appuyer les aperçus qui précèdent par de longs développements, il convient cependant de s'expliquer.
Lorsqu'une œuvre religieuse ou profane, pensons-nous, tend ^
Dominique de Guzman naquit en 1170, en Espagne , à Galaruega, d'une race où la plus haute noblesse s'alliait à une piété vive. Sa mère, Jeanne d'Aza, eut un songe singulier quelque temps avant que son fils ne vît le jour. Elle rêva lumière sous forme de torche et fidélité sous forme de chien ^ A mesure que l'enfant grandit, il ne démentit point les
enrichir ou féconder l'âme humaine en lui offrant la vie sous des aspects plus larges, en la poussant vers le beau, le bien, le vrai , ou même tout simplement en l'agitant, en l'émouvant et la forçant à secouer la torpeur vulgaire, cette œuvre est bonne, et par conséquent chrétienne, à moins qu'il ne plaise de jouer sur les mots. Que si, au contraire, le réformateur, le révolutionnaire, ou le chef d'Ordre vise à retrancher à l'àme quelque vertu naturelle, prétendrait-il même l'épurer, au lieu de l'affranchir et de l'alléger, il la mutile, il l'abaisse, il la déprime; par conséquent, son initiative est funeste et elle ne saurait nullement se rattacher, sous quelque prétexte que ce soit, à l'initiative de Jésus-Christ. Notre- Seigneur n'a point, apparemment, entrepris de raviver dans nos cœurs l'amour du ciel et des biens futurs pour nous dépouiller dans cette vie et nous pousser vers l'autre les mains vides de bonnes œuvres. Jésus est venu nous accroître : Verbe et progrès sont deux termes identiques. Ce n'est donc plus, pensons-nous encore, aux patriarches qui, ce semble, n'existent plus, que doivent s'appliquer à présent les paroles de l'ancienne loi : Croissez et multipliez ; c'est aux puissances indéfiniment extensibles de l'amour et de l'esprit.
i. Vidit enim se gestare canem in utero qui ardentem in ore faculam bajulabat : egressus autem ex utero totum mundum ignibus de ore suo procedenlibus incendebat. Théodore, ch. i.
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présages. Grâce aux soins de sa mère et d'un oncle, prêtre vénérable, son éducation fut des plus délicates et des mieux soignées. Une caresse le menait au pied des autels, une main ferme, une raison souriante le reconduisaient au foyer ^ Les premières impressions de l'enfance infusent à l'esprit sa teinte, si l'on peut parler ainsi. Elles ne le composent point, mais elles le pénètrent, et, dans la suite de la vie, quand, au lieu de recevoir, l'esprit donne à son tour, il exhale la froidure ou la chaleur selon qu'auprès du berceau aura sifflé la bise ou lui le rayon de soleil. Dès l'âge de sept ans Dominique ne discerna point seulement, paraît-il, le bien du mal, mais le réel de Tidéal -. D'ailleurs, la gravité n'excluait point chez lui la grâce, ni la soumission le vouloir. L'obéissance, n'est-ce point en quelque sorte, chez l'enfant, l'innocence de la volonté? Dominique connut longtemps celle-là. Il n'y renonça que lorsqu'il lui fallut commander lui-même, et Dieu sait alors sous quelle suavité tendre il sut
1. Gumiel d'Vsan, archiprèlre qui demeurait près de Calaruega, vir purissimis moribiis, prudenLia, gravilate, relù/ione conspicuus. V. Malven, c. i, p. 14.
2. Lectulum quoque proprium tener existens ssepe do oruit, stratusque mollitiem declinans, super nudam humum inraiitilia membra composuit. ïhéod., c. i, n. 14; Vie de saint Domiiuque. par le P. Touron.
voiler l'autorité. Quant à l'autre innocence, celle-là qu'on ne saurait penser retenir sans l'avoir déjà vue s'envoler, il semble , assure-t-on, avoir toujours ignoré qu'on pût la perdre et ce n'est guère qu'à cette condition qu'on la garde ^ A ciuatorze ans ses parents l'envoient à Valence, ville épiscopale du royaume de Léon. Valence, qui devait bientôt passer sa gloire et ses élèves à Salamanque, était alors la première école d'Espagne. Le fils de Jeanne d'Aza suivit pendant dix ans les cours à cette école. Il fit, racontent ses biographes et nous nous le persuadons sans peine, les délices de ses maîtres et l'admiration universelle. Dominique, dès son jeune âge, possédait déjà cette qualité rare, apanage exclusif des hommes d'une vraie puissance, celle de ne point pencher tout entier soit du côté du cœur, soit du côté de l'esprit. Entre les deux plateaux du moi humain il conserva l'équilibre, parce que des deux côtés de la balance ses facultés étaient égales. L'étude ne dévorait point sa charité; l'aumône ne rognait point ses livres. On raconte de ce temps écoulé à Valence une histoire charmante. Une famine désola l'Espagne. .Yon content de donner ce qu'il possédait, même ses vêtements, il vendit jus-
1. Virginitatis suae decus illibatum usque ad Bnem... conserv.wit. B. Jordanus.
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qu'à SCS auteurs annotés de sa main. Et comme on s'étonnait quil se privât des moyens d'étudier, il prononça cette parole, la première de lui qui soit arrivée à la postérité : <( Pourrais-je étudier sur des peaux mortes quand il y a des hommes qui meurent de faim^ ? » Tout d'un coup le fléau diparaît. Le pieux écolier poursuit ses travaux et s'accoude derechef devant ses parchemins.
Est-ce que saint François, par hasard, a jamais connu cette commisération élevée pour la souffrance et cette passion de s'instruire près de celle de s'apitoyer? Les misères auxquelles il semble compatir, et qu'au fond il jalouse, trouvent au contraire en lui une proie facile au lieu du secours ou du remède. A peine a-t-il touché aux loques, qu'il y prend goût. Voitil passer des lépreux : il se range aussitôt parmi les lépreux. Est-ce à dire qu'il pense guérir ces misérables en endossant leur livrée? Non pas. François se drape dans les guenilles, et, vêtu comme ceux qu'il envie plus encore qu'il ne plaint, il court baiser des plaies, puis entonne, les lèvres encore mal essuyées, quelque délirant refrain d'amour. Le trait relaté plus haut doit servir à distinguer deux tempéraments reli-
1 . V. Lacordaire, Vie de saint Dominique ; Thierry d'Apolda c. I, iT" 17 et 18.
02 ALBKRT LK GRAND.
gieux très-distincts qu'on se plaît ou s'obstine ordinairement à confondre.
Dominique, vers cette époque, eut le malheur de perdre sa mère, Jeanne d'Aza \ Il la pleura de tout son cœur, et ayant éprouvé quel abîme de solitude laisse au fond de nous-mêmes, une fois brisé, le plus délicieux, le plus sacré des biens terrestres, il se précipita dans le sein de Dieu,
Certaines natures d'élite, ce sont les plus fines et les plus tendres, si ce ne sont pas les plus fières, ne sauraient se relever des atteintes de la douleur qu'en se réfugiant hors du réel , source intarissable des ennuis, et, guéries de la croyance au bonheur par une seule et unique blessure, d'un vol léger et rapide gagnent ces hauteurs, où recueillies, et comme repliées sur elles-mêmes, elles se soustraient du moins aux déboires, aux mécomptes, aux froissements de toute heure, si elles ne trouvent point toujours la paix. Elles planent alors, mais sans indifférence, et n'en écoutent que moins distraites les soupirs et les plaintes
\. A Gumiel, près de Calaruega , s'élevait un monastère de l'ordre de Cîteaux; c'est là que fut ensevelie Jeanne d'Aza, dans le lieu de sépulture des Guzman. « En dos arcos desla capiila fueren depositados los nobles y devotos senores de Félix de Guzman, y D. Joanna de Aza, padres del glorioso S. Domingo, foiidador de la orden de Praedicadores. » Inscription de la chapelle des Guzman.
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de ceux qui, comme elles, avant l'essor libérateur, gémissent au milieu des prélendues jo/e^ du monde. Les joies du monde ! Mais ne seraient-elles point, par hasard , une invention de ceux qui n'en sont pas ou (lui n'ont point vécu? Sous quels lambris dorés ontelles jamais élu domicile? Hantent-elles les champs, les palais, les chaumières ou la rue? A qui sourientelles? Est-ce au mérite? Est-ce à la gloire? Est-ce à la vertu? Serait-ce, par hasard, à la richesse? Qu'on me les montre , de grâce , ou qu'on me les nomme , ces joies. Tl me souvient bien en avoir souvent entendu parler sous la voiite sonore des cathédi'ales, dans les temples ou le long des corridors des cloîtres; mais dès que je rentre dans la vie commune, je les cherche et je ne les rencontre point. Dominique, ne les connaissant, lui non plus, probablement que par ouï-dire, en fit cependant, selon l'usage, le sacrifice. Peut-être avait-il aussi compris d'instinct que, pures chimères, elles n'existent que sur les tablettes des fanfarons d'héroïsme. Quoi qu'il en soit, l'ardent élève à l'école de Valence eut bien vite épuisé le programme des arts libéraux. Il commença pour lors d'approfondir la théologie, non point cette science, selon la définition de Fénelon, essentiellement discursive^ qui n'est à proprement parler qu'une logique raisonnant sur les dogmes sacrés, mais celle-là,
je l'imagine, qui, sans s'écarter du fond des dogmes, les identifie avec les vérités philosophiques. Cette théologie ne diffère de ce qu'on est convenu d'appeler là théodicée que sur ce point, d'ailleurs fondamental. La première commence par la foi, par les textes, pour arriver à la connaissance du Dieu révélé; l'autre se passe de l'Ecriture, et prétend remonter sans guide intermédiaire au soleil des âmes, l'intermédiaire serait-il un de ses reflets. Sans opter entre la lettre et l'indépendance absolue, les grands esprits du christianisme ont su rester orthodoxes sans délaisser la raison , et , scrupuleux sans étroitesse, ont distingué dans la lumière naturelle quelques-uns des mots inscrits sur les tables de la loi^ Nous pensons ne point trop nous abuser en rangeant dans cette catégorie d'esprits le fondateur de l'Ordre des frères prêcheurs.
Distingué par l'évêque d'Osma , Dominique fut choisi par lui pour remplir les humbles fonctions de sous -prieur dans une sorte de maison religieuse soumise à la règle de Cîteaux, que ce prélat avait fondée. A la tête de cette maison religieuse brillait alors Diego de Azevedo, personnage d'une rare ap-
1 . Telle fut quelquefois la méthode de saint Anselme et dont on trouve des traces dans saint Au^uslin et Orisène.
titude à surveiller les progrès d'une sainteté naissante, et, qui plus est, vertueux sans rudesse. Qui sait? Bien que prêtre et prêtre régulier, peut-être, Diego de Azevedo fut-il capable d'amitié^ sentiment qu'étouirent ou du moins entravent singulièrement les liens monastiques, n'en déplaise aux romantiques du cloître , qui , du dehors, ne refusent aux reclus aucune douceur sous les verrous. N'est-il point vraiment assez singulier que certaines pieuses imaginations laïques se soient souvent appliquées à représenter les lieux où règne la soumission sans réplique et l'isolement sans épanchements familiers, comme son royaume ou son asile? Non, l'amitié n'est point une fille du sanctuaire ni du couvent, elle ne saurait vivre qu'à la condition de respirer le grand air, et ceux qui ont une fois franchi certain seuil ne saluent plus la profane qu'à la dérobée. Plusieurs finissent même par ne plus la reconnaître : ils l'ont ensevelie pour jamais dans le suaire de leur liberté perdue ^ Quoi qu'il en soit, Dominique, déjà célèbre,
1 . Il suffit, du reste , de réfléchir aux résultats immédiats et pratiques de certaine règle ordinairement formulée ainsi : Raro umis, nimquam duo, semper 1res, pour comprendre que l'amitié ne saurait aisément exister dans les couvents. Pour peu qu'on y ait mis le pied, ou bien qu'on ait entendu des révélations sincères, on sait que l'amitié y est proscrite, montrée au doigt , presque haïe, et cela doit être : l'amitié est un vol à la communauté , une
se soumit avec une bonne grâce parfaite aux volontés de son évêque, et c'est là, à Osma, que pendant neuf ans d'une retraite austère, au milieu d'oraisons mêlées d'études et de travaux suivis d'oraisons, donnant d'ailleurs libre carrière à son goût pour saint Paul , dont le génie fougueux convenait au sien, que, dans le recueillement et la calme floraison de sa force , le futur apôtre passa cet été de la jeunesse qui décide de toute la vie. Parfois, le long des arcades du monastère d'Osma , durant le silence des nuits , de ces nuits bleues et limpides comme il en tombe des lunes d'Espagne sur un sol aride et des rocs rougeâtres, on entendait au fond d'une cellule s'élever, se prolonger, rapporte Jourdain de Saxe, comme un SUAVE RUGISSEMENT. Le cœur qui rugissait ainsi demandait sans doute à Dieu les dons et la force nécessaires pour se dévouer utilement aux hommes, et il respirait à ce dessein l'ardeur du lion prêt à s'élancer. Dominique de Guzman avait alors trente-quatre
ans V
Qui peut se vanter d'une parfaite liberté d'esprit?
menace latente pour l'autorité, une insulte à la fraternité entendues d'une certaine façon.
1. Pernoclandi in orationibus mos erat ei creberrimus... interdum et inter orationes a gemilu cordis sui rugilas et voces solebat emittere. V. B. Jordanus, c. i, n" 10.
Ne s'attcndrait-on pas à la rencontrer plus entière chez ces Spartiates ou ces délicats, qui , dédaigneux des obligations ordinaires , en ont invente de nouvelles, qui, ne prenant conseil que de leur foi en un Dieu rémunérateur, ont résolu de tout sacrifier à la vie future, et qui , fondateurs de sociétés où le corps reçoit la consigne de n'être rien ou peu de chose, l'âme un accroissement extraordinaire de ses plus vives facultés, ne semblent plus devoir offrir que peu de prise aux délétères influences? Les faits ne sont point ici d'accord avec nombre de ces idées qu'on nomme des idées reçues ,, apparemment parce qu'elles n'ont plus cours et qu'on ne les accueillera plus : la politesse est faite. Il est en réalité plus facile de mortifier sa chair que de préserver sa raison. Dans le plan primitif de l'Ordre des frères prêcheurs approuvé par Honorius III, en 1216, grandiose ébauche conçue sans doute à Osma, alors que le jeune Dominique méditait aux pieds du Sauveur, entre saint Jean et saint Paul , on respire je ne sais quel air d'intelligence dégagée et de charité vaillante. Contre ces ampleurs originelles de la règle dominicaine les remaniements postérieurs n'ont point tout à fait prévalu. Elle demeure encore à l'heure qu'il est un monument de sagesse et de piété, d'austérité sans étroitesse, et d'élévation sans dureté.
On dirait d'un édifice hardi de proportions sévères, mais larges , et laissant tomber la lumière sur des lignes d'une simplicité savante. Le hasard a voulu toutefois qu'entre Jésus -Christ et Dominique, François vînt à passer. Par ses haillons, sa mine chétive, son dénùmcnt absolu, François étonna le fils des Guzman, et justement parce que le naturel était exquis chez le gentilhomme^ les inclinations pures, les façons nobles et aisées, la brutale, la folâtre rusticité du villain le piqua, réblouit\ Rien de fréquent d'ailleurs comme ce résultat inopiné des contrastes, et l'on se prend assez volontiers d'engouement pour ce dont on s'estime, presque toujours à tort, incapable. Plus l'esprit est fin, plus le cœur est droit, plus ils se défient d'eux-mêmes ; toujours en peine du sublime
1. N'avons-nous point fait mention plus haut de l'enlrevuc fortuite de saint Dominique et de saint François? Non-seulement Dominique se précipita dans les bras de saint François, disent les historiens, mais encore, dans une effusion de cœur non moins irréfléchie que touchante, il lui proposa de fondre en un seul leurs deux Ordres. Saint François s'ij refusa. A partir de ce moment l'Ordre des frères prêcheurs entre dans une voie nouvelle : Dominique modifie ce qu'il a créé, suivant un peu en cela le goût du temps, CQ qu'on appellerait aujourd'hui la rcligio?i à la mode. Mais dans le plan primitif la pauvreté absolue n'était point de règle et la mendicité encore moins. V. Uolstonii, codex iv, 1 ; Malven, 144; Malespina, 93; Murât, Antiq.ital., t. V, p.392; Mumachio, 388; Raumer, t. III, }). ^bO^ Geschichte der IIohe?istaufen.
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et du parfait , ils s'en laissent parfois remontrer par le bizarre et l'insolite. Ce ne fut, on ne saurait trop le rappeler, qu'à la suite d'une impression de cette sorte reçue par son chef, que l'Ordre des frères prêcheurs devint un Ordre mendiant ^
Il n'entre pas dans notre peiisée, ainsi qu'il a été dit plus haut , d'étudier sous toutes ses faces, ainsi que cela a été tenté pour saint François, la figure de saint Dominique; et quant à la physionomie de son Ordre, ce n'est qu'un peu plus tard qu'elle se dessine. Elle n'atteindra toute sa valeur d'expression que lorsque le fondateur de l'Ordre des frères prêcheurs se sera retiré de la scène, et que la bonne semence tombée de ses mains aura fructifié : on assistera plus loin à cette éclosion de la bo?me semence. Nous espérons néanmoins avoir assez hardiment sou-
4. Voir la règle de l'Institut des frères prêcheurs telle qu'elle fut présentée par saint Dominique à Honorius III. Consulter : Echard, vol. I, Script. Ordin. Dominic.;— Idée de V Institut de saint Dominique , ouvrage sans nom d'auteur, publié à Avignon avec la date M. DCC XVIII, libr. de Toulouse, rue Cassette. — Entre autres dispositions remarquables des institutions dominicaines, il faut citer celle-ci : Aucun frère prèclieur ne pourra annoncer la parole de Dieu qu'il n'ait préalablement étudié trois ans la théologie et professé trois autres années dans une chaire d'une certaine importance. Pour former de ces hommes d'élite, chaque province était tenue d'envoyer deux ou trois de ses sujets les plus distingués à l'université de Paris.
levé le voile, et sur le visage des deux champions avoir répandu assez de lueurs et de clartés , pour qu'on puisse désormais à première vue les reconnaître. Saint Dominique et saint François semblent, en fin de compte, s'être partagé l'humanité, au moyen âge, et tous deux personnifient réellement ridée religieuse telle quelle était comprise alors, telle qu'aujourd'hui encore elle est acceptée du commun des fidèles. A l'un la chair et le sang et les parties inférieures de l'àme : l'extase , les molles tendresses , le songe , les évanouissements, les vapeurs, les élancements de la passion mystique la plus absorbante, la plus osée, la plus effrénée de toutes. A l'autre la recherche du bien et du vrai , l'action oratoire , l'amour spiritualiste , le désir raisonné de la connaissance de Dieu. Souverains seigneurs de deux royaumes limitrophes , il n'est point extraordinaire qu'ils se soient un instant touché la main : ayant à opter entre saint François et saint Dominique, duo campioni, il est, ce semble, moins surprenant encore qu'xVlbcrt le Grand ait incliné vers Dominique.
Deux années ne s'étaient point écoulées depuis la mort du fils des Guzman , que son successeur et son ami Jourdain de Saxe, l'une des plus franches et sympathiques natures sur lesquelles put se reposer le dernier regard du grand serviteur de Dieu, Jourdain
de Saxe, second général de l'Ordre, vint à passer à Padoue (J223). « N'allez 'point aux sermons du père Jourdain j, disait familièrement le peuple, c'est une charnieresse qui prend les hommes. » Teuton comme Albert, comme lui de race chevaleresque, il était issu des sires d'Ebernestein, comme lui encore n'ayant jamais médit de la philosophie qu'il avait étudiée à l'université de Paris , montrant aux autres la croix en souriant, parce qu'il l'avait embrassée de même avec cette ardeur sereine, vraie marque des apôtres, frère Jourdain attirait chacun par ce charme particulier qu'on pourrait appeler la grâce de la conviction ^ . En parlant de Dieu, frère Jourdain ne disputait point, et il ne subtilisait guère, suivant en cela l'exemple du divin Maître. Jésus, on le sait, ne daigna que trèsrarement répondre aux doctes interrogations des pharisiens, les scolastiques de la synagogue, hommes épais, retors, incorrigibles qui, eux aussi, comme les théologiens du moyen âge, furent idolâtres de la lettre, A Jourdain de Saxe revient l'honneur d'avoir fait tomber le docteur universel dans ses filets.
Albert de Bollstadt, étudiant de dixième année à
1. B. Jordanus primus post S. Dominicum Ordinis praedicalorum Generalis, vir scientia, prudentia, pietatc valde insignisac niiraculis lam in vita quam post mortem clarus. — Spondan. in ann. eccl. ad an. 1236, n. x.
l'école de Padoue, traversait, lorsque Jourdain de Saxe y arriva , venant de Bologne , cette crise suprême, qui, pour les hommes de son rang et de sa trempe, ne se terminait au xiii^ siècle que de deux façons, aux pieds du crucifix, sous la robe du moine, ou bien dans les mêlées, sous la cuirasse. Que faire? Gomment employer ma vie, ma volonté, ma force, le peu que je puis savoir? Quelle pâture donner à mon cœur? Quel chemin suivre? Ces questions, tout le monde les adresse au sphinx invisible qui se présente au bord de la route, au défilé des trente ans. Plusieurs s'assoient sur la borne le front dans les mains, et, désenchantés déjà de l'avenir par les déboires du passé, perdant déjà leur sève par quelque blessure, les yeux éteints, sombres, hasardent quelques pas indécis, puis s'ensevelissent enfin, comme l'imprudent voyageur qui s'étend roulé dans son manteau sur les steppes glacés du Nord , dans cette exclamation mortelle : a quoi bon? Ceux-là, comme dirait Dante, nulle brise ne les remet sur pied, car c'est le plus souvent l'amour qui d'un revers de son aile les a jetés sur le sol, et les fouets des démons euxmêmes ne leur feraient point lever lesjambes\ Hélas!
1 r Ahi ! corne facen lor levar le berze
Aile prime percosse l
Dante, Infern .
MOUVEMENT RELIGIEUX. lO.i
plusieurs auront dormi sans doute sur l'épaule de Thaïs, la courtisane, laquelle, lorsque son amant lui demande : M'aimes-tu? répond : Ouij, immensément \ Quelques-uns n'aperçoivent pas le sphinx, passent tranquillement leur chemin, écoutent une voix intérieure et marchent. Le sphinx se venge tôt ou tard, car ils n'ont point résolu l'énigme. D'autres se tournent vers Dieu, c'est-à-dire le beau, le vrai, le bien, espèrent, attendent, le front levé vers le ciel. Une bonne parole, une douleur vaillamment portée, décident quelquefois de leur destin. Inaccessible, à ce qu'il semble , aux passions qui troublent ordinairement l'âme humaine, Albert n'avait peut-être qu'à se recueillir pour ouïr distinctement la bonne parole; toujours est-il que certain jour il crut l'entendre. Les hommes de génie ont des simplicités d'enfant. Ils sont si riches qu'au fond de la moindre coquille ils voient des perles : ils découvrent des sens imprévus à tout ce qui leur est dit. Un rien les charme, parce qu'un rien les fait penser. Absorbés en leur être intérieur, au dehors, aux yeux du vulgaire, ils paraissent se laisser guider par un fil. Albert , que tant de raisons développées plus haut amenaient sous
'I . Taïda la puttana , che rispose
Al drudo suo, quando disse : Ho io grazie Grandi appo te ? — Anzi miravigliose !
Dante, Inferno, c. xxiii.
le froc, céda sans peine, les ayant pesées toutes, aux discours entraînants du disciple de saint Dominique. Un soir, dans la chapelle des frères prêcheurs, à Padoue, comme Jourdain de Saxe descendait de la chaire, le fils des seigneurs de Bollstadt tomba aux genoux de frère Jourdain, le futur général de l'Ordre. « Père, vous avez lu dans mon âme, » murmura-t-il. Jourdain de Saxe rendit grâces à Dieu , le bénit , et lui donna le vêtement blanc de Saint-Dominique. Lorsqu'Albert sortit de la chapelle des frères prêcheurs, à Padoue, le monde ne comptait qu'un chevalier de moins , l'Église avait conquis le prodige ^ presque V épouvantement du siècle \
1. Vir in omni scientia adeo divinus ut nostri temporis stupor etmiraculum congrue vocari possit. — Ulric Engelbert, De summo B0710, t. III, C. IX.