‹ Albert le GrandChapitre 25 sur 83 · Sarti, t. I, p · texte numérisé non relu

Sarti, t. I, p

ICO ALBERT LE GRAIND.

transporte sous un beau ciel, dans des rues larges, ombragées de tours, de forme bizarre et bordées de palais et d'arcades ; qu'il plaise enfin à l'imagination de secouer, pour ainsi dire, au milieu de ces rues, sous ces arcades, des gestes, des couleurs, des mouvements, des attitudes, des expressions, des bruits, des chants, en un mot la gerbe des choses disparues, et l'on aura ravivé tant bien que mal la Bologne des anciens jours.

Les étudiants bolonais se partageaient en deux grandes compagnies distinctes, les citramontains et les ultramontains^. Les premiers formaient dix-sept, les seconds dix-huit nations, et chacune de ces deux grandes catégories était présidée par un recteur, successivement choisi parmi les membres de chaque nation. Dans les assemblées générales et annuelles que nécessitait le choix du nouveau recteur, on procédait ainsi c{u'il suit. Les étudiants votaient avec des jetons blancs et noirs : ils s'en servaient comme on se sert aujourd'hui des bulletins ou des boules qui, selon une convention tacite, signifient oui ou non, et, procédant du reste à la façon des nobles de Venise, ils choisissaient dans leurs rangs un certain

1 . Voiles Burgerrecht auf der Univcrsiliit liatton mir die fremden Studenlen der Heclile. — Raumer, t. VI, p. blO, Universilàt Bologna.

MOt)VKME^T DKS KCOLKS. IGl

nombre d'électeurs du second degré. Ceux-ci, leurs délégués de pouvoirs, prenaient d'abord conseil du recteur sortant aussi bien que des chefs des nations, discutaient, s'entendaient, tombaient d'accord et proclamaient alors le nouveau président de l'université. Le premier étudiant venu n'était point apte à se porter candidat : certaines garanties d'indépendance ou d'honorabilité étaient expressément requises de tout aspirant à cette haute dignité, et je ne sache point qu'on ait jamais dérogé aux usages. Pour pouvoir être nommé recteur, il fallait avoir pris ses inscriptions à l'université de Bologne, n'être point marié , ne point être moine, compter au moins vingt- cinq ans révolus et posséder quelque bien. Qui n'avait point, pendant cinq années consécutives et à ses frais , suivi les cours de la faculté de droit , ne devait point songer à se mettre en avant. La juridiction du recteur s'étendait sur tous les maîtres et professeurs sans exception, et, particularité qui paraîtra peut-être invraisemblable , ces mêmes maîtres et professeurs n apportaient point leurs suffrages aux assemblées générales. Les maîtres ne prenaient point part aux élections et ne se mêlaient point de gouverner l'Etat.

Qu'il nous soit permis d'attirer l'attention sur un fait trop peu connu , et suivant nous si digne de l'être I. Il

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qu'on pourrait l'appeler une clarté. L'université de Bologne présente dans son ensemble un caractère très-tranché, tout l'opposé de celui qu'offre l'université de Paris : l'Italie et la France, les deux mères nourricières de l'Europe, n'ont point sucé le même lait. Quelles tendances affecte, en effet, en remontant jusqu'aux temps les plus reculés, l'enseignement, sur la montagne Sainte -Geneviève? Des tendances autoritaires et absolues. Nos docteurs concentrent entre leurs mains la science et les arts, mais le pouvoir aussi. Ils savent, ils sentent que leurs chaires sont adossées au trône, et ceux qu'ils instruisent semblent tantôt leurs clients, tantôt leurs sujets. Le sort en est jeté : nous avons adopté la forme monarchique, et il n'est point jusqu'aux Muses qui ne crient chez nous : Vive le roi! En Italie, au contraire, le chef de la république des lettres se renouvelle chaque année ; ici , les étudiants choisissent qui les régit, et celui qui commande n'est autre que Velu des nations. Les nations se reposent sur leur mandataire du soin de choisir et de déposer, s'il le faut, les maîtres, et le dictateur temporaire sort lui-même en certains cas d'une urne qui n'a point reçu son vote. Où sommes-nous à Bologne? Sur le terrain de la liberté. Bologne et Paris, pour instruire l'homme et l'élever, se tournent donc, en plein moyen âge,

MOUVEMENT DES ÉCOLES. lOJ

vers deux idées pour ainsi dire ennemies, et font graviter les intelligences autour de deux pôles dont ellesiTiemes attendent leur forme et le salut. Les deux premières universités du monde se sont proposé , dès le xiii^ siècle , deux types de constitution scolaire devant lesquels dès lors la chrétienté médite , et qui trouvent leur réalisation complète dans l'ordre social et politique des deux peuples qui ont voulu créer l'homme à leur image, conformément à l'exemplaire des choses divines que les peuples portent en eux, eut peut-être hasardé Platon. Et voyez -vous à quelles conséquences pratiques et dernières poussent forcément des inclinations si diverses? A Bologne, la libre, la ville qui regarde par-dessus la Rome des papes vers Brutus et l'idéal antique , quelle faculté triomphe? la faculté de Droit. A Paris, la ville de l'autorité, celle qui penche du côté de César et qui en réfère de temps en temps à l'infaillibilité des souverains pontifes pour savoir comment elle doit» décider, si ce n'est penser, quelle faculté domine? la faculté de Théologie \

1 . Le moment n'est point encore venu de s'étendre sur la nature, les grandeurs, les inégalités heureuses et le libéralisme quand nyême de I'esprit français, dont les traditions ont toujours été si noblement gardées par l'université de Paris, si fidèlement, que l'on pense involontairement à la Sorbonne, dès que l'on songe au

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La première fois qu'Albert, sortant du cloître de Saint-Nicolas, s'en alla suivre les cours qui se professaient , pour ainsi dire , à sa porte , le nouveau

gé7iie de la France. Ce n'est point d'ailleurs œuvre de critique que nous tentons ici : nous taillons dans le bloc. On s'expliquera plus loin [Albert le Grand, t. II) sur ce charmant défaut de logique de notre génie national , toujours plus large et plus libre au fond que ne le feraient supposer nos institutions et nos lois. Ne pourrait-on pas appliquer à notre patrie ce mot qui a été dit d'un philosophe : Son esprit fat plus indépendant que ses écrits? Les coups de crayon ou jugements qui suivent, et qui sont recueillis dans les anciens historiens de l'université de Paris, présentent peut-être une sorte d'actualité en regard de l'université de Bologne. Les caractères des nations composant l'université de Paris ne sont indiqués, il est vrai, que par un trait; mais on trouve intéressant de constater que, sauf le caractère du Breton, lequel a mis depuis longtemps de ïeau dans son vin et n'est plus cet être léger, vif à l'excès, dont le moyen âge admira la pétulance, les autres caractères offrent aujourd'hui les mêmes défauts ou la même prise au ridicule quau tejups où croissait dévotement li petit roy Lois. « ... Les étudiants natifs de l'Isle de France sont des fanfarons, des glorieux et des femmelettes... 11 n'y a que les gens d'Allemagn'e pour se mettre bêtement en colère et profiter des jours de fêle pour déclamer de longues harangues décousues... Qu'estce qu'un Romain? le bouleversement et le désordre incarnés... Quant aux Bretons, ils sont nés la cervelle à l'envers, inconstants et étourdis... Les Poitevins, vrais paniers percés, ne savent vivre qu'à la bonne franquette... Qui a l'air d'un troupeau d'oies? les Bourguignons... L'Anglais boit, s'enivre et boit toujours... Le tyran DxMus n'est point mort : tout Sicilien cache un petit tyran... Les Brabançons! oh, les Brabançons! uviri sançjuimim, ruptarii, incendiarii, raplores.)) — V. Bulœus. t. II, p. G88.

MOUVKMKNT DES KCOLKS. 105

fils de saint Dominique dut ressentir, ce senable, cette même impression qui fait, dit -on, cligner la paupière aux prisonniers lorsque l'éclat du jour pénètre vivement, h flots, dans leurs prunelles condamnées à l'ombre. Passer de la quiétude et du repos au mouvement à outrance, du parfait silence aux clameurs et aux applaudissements de l'école, de Tol^éissance et de la soumission du reclus à la discussion en plein soleil ; pendant des semaines et des mois, peut-être, n'admirer que des mains jointes et des genoux plies, puis revoir tout d'un coup l'homme sous son autre face, la tête haute, quelquefois même l'arme au poing ; tomber d'un asile oii l'on prie, où l'on se courbe, où l'on se frappe humblement la poitrine, dans une arène où la pensée, tantôt comme une martyre livrée aux bêtes, se voile et gémit, tantôt plane, enlevant les intelligences à sa suite; par moments se trouble, puis s'illumine, et, dans ses transformations successives, ici se défend , plus loin attaque, et, toujours poursuivie des approbations de l'un , des négations de l'autre, ne prend conseil en somme que des règles qu'elle s'est données, du but qu'elle veut atteindre, ou de l'opinion de ceux qu'elle agite : voilà de ces brusques contrastes auxquels l'esprit le plus résolu, un instant rephé loin des soins d'ici - bas, doit trouver, en effet, quelque âpre saveur, tout en éprouvant

quelque saisissement. L'émotion, en certains cas, n'est que passagère, je le sais; les flèches de la tentation s'émoussent, on le comprend, contre toute organisation perpétuellement en travail : les idées ne suspendent point leurs évolutions sereines parce que, à telles heures, le sang afflue au cœur plus violemment. Il est évident aussi que plus on regarde les choses de haut , plus les aspérités charmantes , les appas de la terre perdent de leur lustre et de leur modelé. N'importe! Du seuil du monastère de Saint- Nicolas des Vignes à celui de l'université de Bologne, eût avancé et prouvé quelque casuiste du vieux temps, il y eut place pour une apparition du malin, et qui sait si sur le front sans rides du rehgieux de la veille, au spectacle des passions du siècle auxquelles on l'invitait à dire adieu, une lueur fugitive n'a point couru? (( Albert , rapporte avec sa lourdeur et son emphase ordinaires l'un de ses biographes, Rodolphe, Albert, durant son séjour au couvent de Saint- Nicolas, fut un véritable amant de la sagesse, même dans son apparence extérieure. Il ne recherchait point la gloire périssable du temps et mettait tous ses soins à rassembler dans le jardin de son âme les fleurs de toutes les vertus ^ » Au lieu de nous tendre gauche-

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