‹ Albert le GrandChapitre 29 sur 83 · SEGO, DISTINGUO · texte numérisé non relu

SEGO, DISTINGUO

On peut, du reste, à l'aide d'indications glanées çà et là, sans toutefois négliger le point de vue intellectuel — nous prendrons le soin de rappeler tout à l'heure de quelles sortes de matières il y était traité — et pour satisfaire aux archéologues, aux curieux, essayer de donner un aperçu de l'aspect matériel sui generis que dut oiïrir une classe de théologie au xiif siècle. Qu'on imagine donc une salle basse, un carré long ; au milieu d'un des plus petits côtés du carré, la porte d'entrée; puis, en face de la porte, à égale distance des deux angles, une chaire de forme particulière, très -profonde et très-haute. Cette chaire éveille à la fois l'idée d'un trône et d'une de ces chaises moitié siège, moitié prison, où l'on enferme encore quelquefois les enfants, dans les campagnes. Tomber en avant, ils ne le peuvent, les pauvres petits : une sorte de barrière fixe les maintient et les retient; marcher et se mouvoir à leur aise, ils ne le sauraient point non plus : la machine roulante et pesante les protège et les suit , comme plus tard les guidera, les embarrassera peut-être le regard, la consigne ou la menace du maître ou du pédagogue. Le meuble en question pouvait contenir deux per-

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sonnes, le docteur, l'aspirant au grade de licence. Le premier, le docteur, dominait le public et, bien entendu, son disciple; le second, le futur docteur, assis au\ pieds du inagisler, prenait des notes ou feuilletait les livres de la loi sur une tablette ^ Que faisait le docteur? Le docteur expliquait le texte, qu'il chargeait aussi son subordonné de développer. Quelquefois encore une question subtile étant mise sur le tapis, il lui laissait engager l'argumentation avec un des simples écoliers, quitte à intervenir, en temps et lieu, dans le débat. Il s'interposait alors entre les deux champions , à la façon de ces prévôts d'armes qui , dans les duels entre Burschen de Bonn ou d'Heidelberg., parent les coups de pointe illicites ou trop dangereux. Nul ne pouvait enseigner la théologie à moins de l'avoir étudiée pendant huit années

\. Pour cette description d'une chaire de théologie au moyen âge nous avons eu recours d'abord à nos souvenirs de voyage, puis aux excellentes indications du D^'Sighart. (V. Albertus]Ma- GNus, Seiîi Leben und seine Wissenschaft.) A Ratisbonne, dans l'aile d'un bâtiment qui faisait autrefois partie du couvent des frères prêcheurs, on montre une salle qu'on appelle la salle Alberline, et où, paraît-il, Albert le Grand aurait solennellement enseigné la théologie. Dans cette salle se voit une sorte de trône en bois sculpté, avec les figures de saint Vincent Ferrier, d'Albert le Grand et de saint Thomas grossièrement tracées sur les planches de chêne. On en a pris le dessin au crayon , et on le reproduit ici à la plume.

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consécutives, et de compter au moins trente-cinq ans révolus ^ «... Gomme les livres coûtoient beaucoup à écrire et que la gravure n'étoit point usitée comme à présent, rapporte judicieusement un vieil auteur, il y avoit sur les murs des peaux étendues, sur les unes desquelles étoit représenté, en forme d'arbres, le catalogue des vertus et des vices, Pierre de Poitiers, chancelier de Notre-Dame de Paris, est loué dans un nécrologe pour avoir inventé ces espèces d'estampes à l'usage des pauvres étudians "... »

Les étudiants en théologie se partageaient en deux grandes catégories distinctes : les Bihlici, les Bibliers, surnommés les Practici^ les Pratiques, lesquels se bornaient sagement à méditer devant la lellre, lisaient, relisaient, soulignaient, n'inventaient point, et ne se livraient que fort rarement aux divagations spéculatives; les Senteniiarii , les Sententieux, ou, si l'on veut, les Tlieoretici , les Théori-

1. V. da Boullay, t. III, p. 81. « Ward denMagislern einebestimmte Kleidung vorgeschrieben. » — Raumer, t. YI, Hohenslaufen, p. 502.

2. Consult. l'abbé Lebœuf, cité par VHist. liltér., xiii« siècle, p. 488. L'abbé Lebœuf ne fait d'ailleurs que traduire le chroniqueur Albéric : « Petrus Pictavinus, cancellarius Parisiorum , excogitavit arbores historiarum Veteris Testament! in pellibus dopingere. » Albéric, p. 442.

ques, gens moins timides. Ces derniers commentaient le plus doctement, le plus témérairement, le plus subtilement possible \ les Sentences de Pierre Lombard, découpaient les matières théologiques par chapitres et par ailicles et appliquaient irrévérencieusement les procédés de l'analyse à Celui dont jamais aucun art ne saisira ni ne détaillera les perfections , ne précisera , ne rendra palpable ni môme compréhensible Tinconcevable, Timmatérielle beauté, ne limitera non plus l'étendue ni ne cataloguera les attributs, Celui cjui se donne aux cœurs simples, Dieu ^ Un mot, en passant, du livre des Sentences

1 . Opusculum magnœ sublililalis, tel est l'éloge que décerne Pierre de Gand au commentaire de saint Bonaventure sur les Sentences. (Henricus de Gandavo, De illust. Ecoles, script.) Saint Bonaventure est cependant le seul de tous les théologiens du XIII* siècle, il faut lui rendre cette justice, qui ait mêlé un peu de grâce et de suavité à l'aridité fastidieuse des argumentations, des distinctions et des controverses. On pourrait dire de son œuvre que le miel de saint François d'Assise y corrige çà et là l'acidité du vinaigre scolastique.

2. « Scholastici nostri aut noiunt aut nesciunt modum congruum in discendoservare; et idcirco multosstudentes, paucos sapienles invenimus. » Hugo de Saint-Victor, Oper., 111, 7. — V. Bulœus, t. II, p. 143.

Dans un pamphlet du xiii* siècle, sorte de protestation contre la direction déplorable que prenait dès lors le haut enseignement, on lit ces vers latins qui certes ne manquent ni de bon sens ni de mérite, et qui prouvent une fois de plus que jamais, en aucun

de Pierre Lombard, sorte de recueil, jadis fameux, des opinions des Pères de l'Eglise sur mille questions quodlibétiqueSj, sur les vérités de dogme ou de tradition , ou plutôt sorte de tremplin indéfiniment élastique sur lequel ne recula devant aucun étalage d'équilibre périlleux et de souplesse la brillante école des théoriques. L'ouvrage de Pierre Lombard se divise en quatre parties. Il y est naturellement traité dans la première de Dieu, cause de toutes choses, et de la sainte Trinité. Dans la seconde on considère surtout la création, on s'étend sur les rapports journaliers du monde visible avec le monde invisible, et particulièrement sur ceux de l'homme, roi de la création, avec l'éternel principe. Pierre Lombard expose ensuite l'ensemble des décisions dites obligatoires sur la rédemption, sur la foi, sur l'espérance et la charité , sur les sept dons du Saint-Esprit, sur les dilTérentes espèces de vertus , sur les variétés innombrables du genre péché. Les sacrements défilent enfin pro-

tomps , l'absurde ne triompha sans rencontrer quelqu'un qui lui ail dit son fait :

Nonne circa logicam si quis laborabit

Spinas atque tribulos illi germinabit?

In sudore nimio pancm manducabit.

Vix tamon hoc illi garrula lingua dabit.

In arenam logicus friiatra semen serit ,

Nain melendi tempore fructus nullus erit , etc., etc.

(\Vii(jht polilical soiujs of Emjland, p. 207.)

cessiomiclicmciit, sur le dcniicr plan, au fond du théâtre, devant le chrétien stupéfait, et la toile se baisse sur les fins dernières,

La ligne de démarcation très-nettement accusée, paraît- il, entre les étudians pratiques et les théoriques subsista, comme de juste, quelque temps entre les maîtres, et les uns prirent ouvertement le titre de Bibliers, les autres celui de Sententieux. Mais, peu à peu, l'esprit de distinction à l'infini et d'investigation sans limites ayant gagné du terrain, l'épithète de théologien à Bible prêta à rire dans les écoles. Vint le jour où l'on tourna le dos avec mépris aux humbles et placides pèlerins, pieusement agenouillés devant le texte, systématiquement attardés devant chaque parole de l'Évangile. Honnis soient les Bibliers ! répétèrent bientôt à l'envi clercs et laïques. Aussi le chœur des théologiens se débattait-il plaisamment, luttait- il avec frénésie devant l'arche, quand Albert le Grand parut. Rome toutepuissante laissait faire et s'applaudissait. Parce qu'à Babel on l'encensait , Rome bénissait triomphalement Babel. Entre les Bibliers et les Sententieux, les Pratiques et les Théoriques , Albert le Grand n'eut donc point à opter : il fut enrôlé parmi les Sententieux, d'office, et, vu ses aptitudes universelles, il sortit aussitôt des rangs. Mais qui sait, s'il ne se

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fut point prononcé comme théorique j, en science divine (la théologie s'appelait alors science divine), qui sait si, par la suite, il lui eut été permis de se montrer çà et là pratique en histoire naturelle, éclectique en philosophie? Qui sait s'il ne consentit point volontiers à perdre quelques heures à disputer dans les ténèbres parce qu'il entrevoyait, cet obstacle franchi, la lumière? — Ceux-là mêmes qui servaient Dieu nont point été stables, murmure Job sur son fumier, et Dieu a trouvé du dérèglement jusque dans ses anges \ — 11 était peut-être inévitable que le religieux courbât la tête devant l'idole officielle pour qu'on laissât passer l'homme, et que le moine achetât de la sorte, un peu cher, il est vrai, le droit d'interroger en paix la nature.

« La raison ne se compose point seulement d'évidences : sa partie la meilleure et la plus grande est obscure et cachée, » a fort raisonnablement dit Sénèque. (( La philosophie se compose de choses que tout le monde sait et de choses que personne ne saura jamais, » déclare de son côté Voltaire qui se rencontre ici avec Sénèque, non point du côté de l'esprit, l'esprit, quoiqu'on ait souvent répété le contraire, sert rarement de trait d'union, mais du côté

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