Job, IV
du bon sens : le bon sens rapproche et noue en une sorte de faisceau les grands talents de tous les temps, les talents les moins semblables. Cette belle parole de deux philosophes ne s'applique point seulement, ce semble, avec une parfaite justesse à la raison, dont la partie la meilleure demeure, en effets, obscure et cachée; dès que l'on se hasarde à lever les yeux sur le passé, (/lu' se compose encore moins d'évidences que le présent, involontah^ement, forcement, on s'en souvient. C'est que l'histoire aussi bien que l'intelligence laisse dans l'ombre la moitié de ses faits, et celle-ci produit même, sans en avoir pleine conscience, la moitié de ses actes. De l'existence hors ligne que nous essayons de recomposer et de présenter sous son vrai jour, séparé que nous sommes des milieux et des mobiles de ses évolutions par une énorme distance, nous n'apercevons assurément que les côtés moins lumineux : sa part la meilleure et la plus grande, avouons-le, nous échappe et nous fuit. Et pourquoi ne pas appuyer sur cet aveu ; pourquoi ne point pousser la franchise jusqu'à laisser percer la pointe des déceptions secrètes? Albert ne salue-t-il pas, au sortir de l'école de Padoue, la plus brillante des universités italiennes, Bologne? Savons-nous de source certaine comment il y pensa, comment il y vécut? Nullement. Voici que les portes du cloître de
Saint-Nicolas viennent de se refermer sur le moine. On peut parvenir encore, à la rigueur, à relever, à entourer de frais ombrages , à seule fin d'y reposer un instant les regards , la maison préférée de saint Dominique, et s'en aller rêver, par un effort de l'imagination, au pied de ses majestueux portiques. Mais une main invisible ne nous défendra-t-elle point toujours l'accès de la cellule, où, comme en un creuset, s'est élaboré, fondu, dégagé, ce je ne sais quoi de mouvant, de fragile et d'impérissable dont se compose le génie? Nous serait-il même donné de franchir le seuil interdit, que nous n'assisterions encore que de très-loin à ce combat, le plus beau spectacle que l'homme puisse cependant s'offrir à lui-même, la lutte de l'âme contre les passions, les étroits embrassements du sentiment et de la raison devant l'idée, la simple notion de Dieu. Qui nous soufflera le dernier, le premier mot de cet admirable drame? Aucune puissance humaine, hélas! Notre lot, à nous autres chercheurs, soupirerait peut-être un classique, sera donc éternellement de sentir à nos talons la morsure de Cerbère , et d'errer le long du Styx et du Léthé, parmi les ombres, sans jamais contempler Minos ! Albert le Grand étudie présentement la science divine^ la théologie. Eh bien! pourquoi ne point le suivre jusque sur cette cime ai^due? En
avant! ouvrier, courage! On se transporte, en effet, docilement, hardiment, sur les pas du Maître, au milieu des clameurs et des subtilités de l'École; on soulève , on annote la marge poudreuse des commentaires et des Sommes; on étale sur une chaire gothique d'un côté la Bible, de l'autre les chefsd'œuvre souvent vantés, bien que non moins souvent incompréhensibles, de vingt docteurs réputés naguère irréfragables : quelques gouttes de cette vie originale qu'a possédée chaque siècle tombent çà et là sur le parchemin rafraîchi et les figures que l'on ressuscite. Voilà qui semble fait : E pur se muoveï Point du tout. Et le grand homme, aux pieds duquel on agite, on regarde osciller tout un monde, sommeille-t-il pendant qu'on lui rend son auréole; en quel sens agit-il, vers quelle opinion penche -t- il, quelles émotions a-t-il bien éprouvées ; entre tant de fûts de colonne épars, en quelle forme le surprendre; sur quel système a-t-il jeté son dévolu? Encore une fois, sur toutes ces questions, doute, incertitude, mystère ^ C'est ainsi qu'en dépit des plus constants efibrts, de l'impétueux désir de connaître ou de l'àpre et persévérant labeur, ce qui nous intéresse et nous
1. « A dream which is not ail a dream. « Un rêve qui n'esl point tout \à fait un rêve. » \ — V. Byron, le Rêve. Miscell. poems.
touche particulièrement dans le passé, ce qu'on en pourrait appeler le suc ou la moelle, se dérobe, en fin de compte, à l'analyse, et que, pour nous consoler de cet échec, il ne nous reste plus qu'à contempler les vivants , moins indifférents sans doute, mais non moins impénétrables que les morts.
Entre les vivants et les morls, il convient peutêtre de placer les anciens ' : les anciens ne vieilliront jamais. De l'antiquité grecque et romaine coulent à grands flots la jeunesse et la vie. A mesure que nous rentrerons dans la liberté morale, le voile transparent qui l'enveloppe laissera voir chaque jour plus de beautés, et cette aïeule au front sans rides nous apparaît déjà en ce siècle autrement maternelle et riante qu'à nos ancêtres du moyen âge, qu'à nos pères de la Renaissance. Le moyen âge lui a emprunté l'art de raisonner; la Renaissance, le goût et la science du Beau : nous commençons aujourd'hui à converser familièrement avec elle. Pour ne parler ici que du moyen âge, personne n'ignore l'influence sans pareille qu'exerça alors Aristote sur la méthode théologique et sur toute science en général , influence qu'étendit et précisa maint commentaire d'Albert le Grand ^ Ce
1. Consulter Jourdain, Mémoire sur les traductions latines d' Aristote. Voir aussi Averroès et VAverroïsme, par M. Renan.
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qui semble avoir été moins observe, c'est qu'en réalité l'autorité d'Aristote balança sur bien des points celle de l'Eglise, et que l'Eglise, sans précisément céder, après l'avoir à plusieurs reprises frappé d'anathèmes et avoir interdit la lecture de ses œuvres par des excommunications réitérées, de guerre lasse, se l'associa et fit entrer le loup dans la bergerie, dans l'espoir un peu chimérique qu'elle l'emploierait à garder son troupeau \ Après avoir d'abord redouté sa méthode, Rome raisonneuse la lui emprunta, et, ne pouvant parvenir enfin à trouver une manière qui lui fut personnelle, elle eut recours au style du Stagirite, pour exprimer sa pensée. Les exigences de l'œuvre que nous avons entreprise vont nous entraîner bientôt loin des matières sur lesquelles pesa d'une façon toute spéciale l'intellectuelle royauté d'Aristote : de l'universitaire et mystique Italie on va bientôt remonter au nord de l'Europe, en Allemagne, et assister sur un terrain
\. Les prélats de France, par une décision motivée et solennelle, ordonnent de livrer les ouvrages d'Aristote aux flammes et défendent de le lire sous peine d'excommunication. (Y. an. 1209. Felib., Hist. de Paris, t. I, p. 251. IHst. litlér., xiii« siècle, Institut.) — Robert de Courçon renouvelle le ve^o en 121 5, et ne fait grâce qu'à la Logique. (V. du Boulay, t. IIF, p. 82-83.) — Simon de Brie revient une troisième fois à la charge au nom du saintsiége. (V.Hist. litl., xiii* siècle.)
neuf à des conflits presque exclusivement politiques entre deux majestés , deux ambitions rivales , l'Empereur et le Pape. De Tordre des idées, qu'on s'attende donc à passer brusquement à l'ordre des faits; de l'enceinte aristocratique et restreinte des classes de théologie , au spectacle des grandes agitations populaires suscitées dans la chrétienté par les proclamations d'un Frédéric II et les brefs d'un Grégoire IX. Mais les idées, elles aussi, n'ont-elles point leur généalogie? On n'aime point à prendre congé d'elles sans s'être édifié sur leur filiation et leurs origines. Pour les guider et les soutenir en théologie, deux modèles, deux types de théodicées — l'une si ailée, si radieuse, si divine que plusieurs bons esprits ne peuvent supporter cette opinion que son auteur n'a point eu connaissance des enseignements de la Genèse, la théodicée de Platon ; l'autre essentiellement rationaliste, sans ailes et sans élan, n'appuyant la preuve de l'existence de Dieu que sur une base syllogistique,la théodicée d'Aristote — se proposaient simultanément avec leurs deux caractères foncièrement opposés à l'esprit inquiet, troublé, des contemporains du docteur universel. Sans balancer, la masse des théologiens catholiques s'est déclarée ouvertement , au moyen âge , pour le système du précepteur d'Alexandre. Sur quelles raisons a bien
PU s'appuyer ce colossal parti piiis^? — Hoc erat demonstranduDi, — voilà ce que vous eussiez déjà dû démontrer j, — me cric, ce semble, de sa voix rude et perçante, F un de ces docteurs inflexibles dont je me persuade quelquefois avoir réellement suivi les cours et transcrit les leçons, là-bas, jadis, dans quelque ruelle obscure de la montagne Sainte-Geneviève, ou sous les arcades du cloître de Saint -Nicolas, tant il est vrai que l'on revit avec les temps qu'on traverse !
(( ... Platon représente spécialement l'un des deux procédés de la raison humaine, le principal, celui qui monte à Dieu - . » Platon établit d'abord, comme
1. « Si depuis plus de cinq cents ans nos plus célèbres docteurs rapportent leur éducation philosophique à l'école d'Aristote, il faut se rappeler que tous les Pères rapportent la leur à l'école de Platon. » V. Thomassin, prœf., t. II, n. X.
2. V. p. Gratry, De la connaissance de Dieu, t. 1 , p. 72. — Nous venons de citer cet important passage de Thomassin : Si depuis plus de cinq cents ans nos plus célèbres docteurs rapportent leur éducation philosophique à l'école d'Aristote^ il faut se rappeler que tous les Pères rapportent la leur à celle de Platon. Nos théologiens catholiques actuels, tout en professant un profond respect pour leurs confrères du moyen âge, n'en ont pas moins complètement abandonné leur méthode et n'usent plus des arguments de l'École. Cela est déjà un progrès. // ne leur reste plus qu'à se défaire de l'esprit scolastique, ce qui semble plus malaisé. Quoi qu'il en soit, le P. Gra-
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point de départ, cette première vérité incontestable , bien autrement solide, selon nous, que la proposition syllogistique la plus serrée, et non point seulement appuyée sur le témoignage individuel, mais mise en lumière par le consentement unanime de tous les peuples, savoir : dans les profondeurs, dans les cimes de notre être, de notre âme, réside un sens, LE SENS DU DIVIN, a Cette partie de l'âme, enseigne textuellement Platon, est celle qui habite la région la plus élevée de nous-mêmes, et qui, par sa parenté céleste, nous élève de la terre et fait de l'homme un fruit du ciel plutôt que de la terre : ce qui est profondément vrai; car, en ce point oii est F origine même
try, dans son plus solide et plus considérable ouvrage. De ta connaissance de Dieu, ne dissimule point ses tendances : it est bien réetlonent platonicien. L'auteur des Sources s'agite ici dans le vrai ; il remonte avec une candeur et une humilité parfaites le vieux fleuve où se sont plongés les Pères de l'Église, et par ce seul acte condamne non moins sévèrement que nous les faux pas et les cinq cents ans d'aberration de ses maîtres en science divine. Nous trouver d'accord avec lui sur un point est une trop grande bonne fortune pour que nous ne tentions pas d'en profiter. Aussi, dans notre examen sommaire des deux théodicées, nous abritons-nous d'autant plus volontiers derrière l'autorité que ce dernier croyant en la théologie s'est acquise aujourd'hui sur un certain public que, par une heureuse inconséquence, felix cutpa, il conclut contre la méthode syllogistique, qui fut celle de saint Thomas, et pendant plusieurs siècles celle du commun des docteurs favorisés de Rome et des papes.
de notre âme, là, le divin tient suspendue à lui notre racine, notre principe, et relève f homme entier \ » Mais cette sorte de clef de voûte de Fàme, et nous ne faisons autre chose ici que commenter la doctrine platonicienne, cette clef de voûte a besoin d'être soutenue elle-même par la beauté, la pureté morales, et plus on approche en effet de la perfection, plus l'amour de la vertu et de la justice nous délivre des liens terrestres, plus Dieu alors devient saillant en nous. Se dérober à l'ombre , n'est-ce point déjà voir? Se recueillir, n'est-ce point entendre cette voix qu'étouffent les grossières convoitises et les passions brutales , cette voix qu'entendait distinctement Socrate lorsqu'il parlait de son démon? Oui, chacun de nous porte au fond de ce qui constitue intimement sa nature , plus ou moins épanoui en des clartés plus ou moins vives, selon son degré d'élévation dans l'esprit, plus ou moins nettement accusé selon la valeur et l'ingénuité de ses élans, le sens de l'Immortel et du Vrai. Et tantôt ce sens gît comme pantelant, obscur et noyé, lorsque nous laissons envahir la région sacrée par les vapeurs de la vie matérielle; tantôt ce sens acquiert par nos généreux
4 . ...TcÛTo 0 Sri cpaasv cî/.eTv u.h r,[jh^) STr'âV-po), Trpo; Si 7rt'* èv oùpavw 0'j"j'"^£v£'.av à-o Y^; xy.oi; al'peiv w; ovTa; tt'jTov eux t'y^étov, àXX cùpâvtov^
opôoTara xé^cvteî. — Timée de l'iaton, 89 et 90.
actes une intensité, une amplitude indéfinies : il peut se faire qu'à force d'avoir repoussé l'absurde et anéanti le vulgaire, l'àme, vivant sanctuaire, ne recèle plus en définitive que le divin. « Ecoute dans ton fond, reprend à son tour le grand Bossuet : écoute a Vendrait oit la vérité se fait entendre^, oit se recueillent les pures et simples idées. )> L'éveque de Meaux ne semble-t-il pas avoir dérobé le secret de ce langage à la fois philosophique et éloquent à l'un des convives du Banquet ou à l'un des interlocuteurs du Timée? Mais, de grâce, ne nous laissons point distraire par les imitations, les amplifications modernes en face de l'original antique, a II y a dans l'àme, ajoute Platon dans la République j, en développant et parachevant l'exposition de sa théodicée, des qualités C|ue l'on obtient par l'exercice et l'habitude, absolument comme le corps se donne par l'exercice certaines forces et certaines aptitudes. Mais ce en quoi la raison montre son origine divine et prouve quelle vient de plus haut que nous, c'est en ce qu'elle ne perd jamais sa force , 3Iais devient utile ou nuisible SELON LE SENS OU NOUS LA DIRIGEONS \.. Dégagez les âmes de ces lourdes masses attachées aux plaisirs de la table et aux voluptés du même ordre ; ôtez
\. Platon, De republicaj 518, E.
ce poids qui déprime le regard de l'esprit vers tout ce qui est bas. Aussitôt et dans la même âme, le regard, rendu libre, se tourne vers ce qui est et y voit clair aussi bien quil y voit présentement dans tout ce qui l'occupe ^ »
Rien n'est donc plus certain, au dire de Platon, l'âme possède en puissance, ou, si l'on veut encore , à l'état latent, la notion de Dieu. Cette conscience innée, indéfiniment extensible, du Bien et du Beau suprêmes serait ainsi non pas seulement le soutien et l'aliment journaliers de notre être, mais elle en est comme la racine et l'impérissable fondement, et cette sorte de conscience à part deviendrait enfin susceptible — pour peu que nous ne transgressions point la loi morale, que nous nous dégagions de plus en plus des obstacles intermédiaires et que nous nous fécondions, si l'on peut parler ainsi, par la pratique de tout ce qui semble honnête et noble, par l'élimination du mal et de l'injuste — de sentir,
DE CONCEVOIR PROGRESSIVEMENT DANS l'ÉVIDENCE ET
DANS l'amour. Mais si Vâme se dégage en Dieu et se meut en lui par ce seul fait qu'elle s'épure et le cherche, l'intelligence ne parviendra pas moins sûrement à lui par le moyen de la dialectique. La