Quando l'imperador che sempre régna
Provide alla milizia ch' era in forze.
A sua sposa soccorse
Cun duo campioni ; al cui fare, al cui dire Lo popol disviuto si raccorse.
Dante, Paradiso, c. xii.
Daiile reconnaît dans ces vers le péril où se trouvait l'Église
Nous ne saunons juger, à vrai dire, que d'après quelques rares et faibles indices du degré d'irritation auquel en étaient arrivés les partis de l'autre côté du Rhin , lorsque notre héros le traversa. Dans les écrits du docteur universel, d'autre part, quelques lambeaux de ses Sermones^ deux ou trois phrases seulement indiquent l'attitude qu'il lui convint de prendre ou de garder, lui moine et philosophe , vis-à-vis du peuple et vis-à-vis de Rome. Nous ne nous trouvons point cependant assez à court de preuves et dénué de renseignements pour renoncer à suivre Albert le
catholique au xiii^ siècle, et il avance hardiment que, si le peuple disvialo si raccorse, l'Église vit s'opérer ce miracle de rapatriement des peuples sous son aile grâce à l'intervention providentielle et quasi miraculeuse des duo campionij, saint François et saint Dominique. Si Dante entend désigner par la sposa la communauté chrétienne, Dante est dans le vrai : Dominique et François ranimèrent, renouvelèrent, en effet, l'esprit chrétien dans l'Église. Si Dante applique à l'Église de Rome, à la papauté l'épithète de sposa , ce qui, du reste, semble peu probable, vu ses tendances impérialistes, Dante n'a point tout à fait tort, mais il n'a plus complètement raison. Les Ordres religieux n'ont point manqué, cela est chose certaine, de favoriser en tout lieu la politique envahissante, absorbante des successeurs de saint Pierre; mais leur zèle — zèle de commande, question de vie ou de mort au début, question d'ignorance, de convoitise, d'amour-propre, de fanatisme ou d'intérêt mal entendu, lors de la période de décadence — n'a point produit partout de grands effets. En Allemagne, en particulier, les réguliers se trouvent avoir travaillé en définitive pour un iautre roi que pour celui qui trône au Vatican.
Grand sur ce terrain. Moine, il dut nécessairement, on le devine, ne point oublier, ne point paraître négliger tout à fait le côté politique de sa mission; philosophe et chrétien , il dut s'imposer une loi stricte, au contraire, celle de ne jamais servir que les intérêts généraux de l'Église et de l'humanité. Mais comment se comporta-t-il en ces extrémités périlleuses, et par quelle singulière bien que sereine et presque olympienne puissance de se contenir ou d'observer a-t-il su demeurer d'aplomb sur ses lourdes sandales^ tandis que tout s'ébranlait autour de lui? Le rôle , on en conviendra , était difficile à soutenir, et un génie médiocre eiàt probablement penché tout entier, au mépris flagrant du bon sens et du droit, soit du côté du peuple, soit du côté de Rome. Avec ce calme et cette siireté de vues qui, à meilleur titre peut-être encore que ses immenses travaux, lui ont mérité, croyons-nous, le surnom de Grand, Albert, loin de se montrer l'humble instrument d'un pouvoir de plus en plus tourné vers les choses terrestres, loin de s'émouvoir à l'aspect de TAllemagne furibonde exaltée par les émissaires du mécréant^ Albert se recueillit, ne prit conseil que de ses inspirations personnelles, et, sans se déclarer en aucune sorte l'homme de Grégoire IX ni subir le moins du monde la pression de Frédéric, marcha fièrement et simple-
ment dans la seule voie que son christianisme désintéressé comme sa froide raison lui ouvraient : il déclara la guerre aux vices, aux mollesses, aux torpeurs du clergé en général , et du haut clergé en particulier ^ : (( L'esprit impur attaque, infecte simultanément, CES JOURS- CI (hODIe), ET d'UNE TERRIBLE
FAÇON, LE VAISSEAU DE l'Eglise % » déclare Albert dans son quatrième sermon après l'Epiphanie. Si nous comprenons bien sa pensée, le fils de Dominique, en répétant de la sorte, deux cents ans après Tan 1000, l'exclamation désespérée de l'apôtre : Seigneur j, sauvez-nous^ 710US périssons ! n'entendait point faire allusion aux ennemis du dehors qui harcelaient la barque de saint Pierre, car il les passe complètement sous silence et ne semble seulement point les connaître. (( On vit en ce temps , raconte le savant auteur de VHistoire diplomatique ^ des inconnus parcourir l'Allemagne sans être inquiétés, et prêcher publiquement en chaire qu'aucun homme vivant, fùt-il évêque, fùt-il pape, n'a le droit d'interdire la célébration des offices divins. Les prêtres souillés de péchés mortels, disaient-
1 . On chercherait en vain dans les écrits d'Albert aucune allusion directe ou indirecte à Frédéric, empereur, à Grégoire IX, pape.
2. « ... Diabolus navem sanctse Ecclesiae mirabiliter infestât et impugnat. » — Alberti Magni Opéra, in-fol., éJil. Jammy,t. XII, pars secunda, p. 43-45. Serm. IV post Epiphan.
ils, sont indignes d'accomplir le mystère de l'Eucharistie; seuls, nous et nos amis, nous venons vous enseigner la vérité et la foi, selon la justice... Qu'il
NE SOIT PLUS QUESTION DU PAPE... PricZ plutÔt pOUr
le seigneur empereur Frédéric et pour son fils Conrad ; ceux-là sont les parfaits et les justes \ » Imperturbable, paraît- il, au milieu de ces furieuses harangues prononcées par des gens sans aveu, le docteur ne semble point s'être beaucoup inquiété non plus des séditieux propos et des excitations à la révolte émanant du fait des séculiers, — Que le pasteur romain fasse paître ses Italiens! proclamait, par exemple, pour ne citer qu'une des violentes tirades d'un des ancêtres de Luther, au xiii^ siècle, l'irrévérent évêque de Freisingen, que lepasleur romain fasse paître ses Italiens : nous^ qui sommes constitués par
i. Il va sans dire que ces provocations à la révolte trouvaient de l'écho parmi les populations de l'Allemagne au xiii« siècle. Dans la ville de Ratisbonne, cefle-là même oij Albert le Grand revint plus tard comme évêque, les rancunes impérialistes, la haine du pouvoir spirituel et temporel des papes , la conduite scandaleuse des clercs avaient si fort transporté et indisposé contre Rome les nobles et les bourgeois que « nul ne pouvait se montrer dans les rues portant sur ses habits les insignes de la croisade prêchée contre Frédéric, et que celui qui osait le faire était livré aux tourments et à la mort.» — V. Lettre d'Innocent IV, ap. Raynald.,yl?i7irt/. eccles. ad ann. X, XII : Huillard-Bréliolles, Vie et correspondance de Pierre des Vignes , p. 203.
Dieu les gardiens fidèles de ses brebis, nous écarterons de nos troupeaux les loups couverts de peaux d'agneaux \ — Un fragment détaché du commentaire d'Albert le Grand sur l'Évangile de saint Luc va nous édifier, du reste, sur ses sentiments, et par la vigueur du style non moins que par la hardiesse de l'idée révéler chez lui l'écrivain, en même temps qu'il offrira à nos méditations l'exemple d'un penseur et d'un penseur religieux, ne craignant point de montrer du doigt, deux siècles avant la Réforme, l'une des causes honteuses du grand déchirement , l'appauvrissement de la sève chrétienne au cœur des princes de l'Église. L'impression de souverain mépris que lui inspiraient les désordres, le luxe et la dureté de cœur des prélats allemands , ses compatriotes; la large et saine compréhension des enseignements de Dominique ; l'indignation , une douleur austère et contenue ; la prévision vague , et comme l'annonce prophétique d'une épuration, si ce n'est prochaine, au moins urgente, dans les mœurs et les rangs de l'épiscopat , on retrouve tout cela dans la matière
1. Alb. de Béham, ap. Avenlin. Annal. Boyor., p. 540. — Fie et correspondance de Pierre des Vignes, p. 203. — « Sume hune crepitum venlris et vade Romam, » dira Luther, avec cette grossièreté de langage qui le caractérise. — V. Audin, Histoire de Luther.
d'une dizaine de lignes ensevelies, perdues sous six cents pages d'interprétation morale et dogmatique.
Le texte de l'Évangile de saint Luc que le docteur explique est celui - ci : .,, Et il y avait à la porte du riche un certain mendiant nommé Lazare, lequel était couvert d'ulcères. Il eût voulu se rassasier des restes qui tombaient de la table du riche, et personne ne lui en donnait. Et les chiens venaient, et ils léchaient ses ulcères,.. — Et les chiens venaient et ILS LÉCHAIENT SES ULCÈRES. — « Cette parolc trouve son application naturelle dans ce temps -ci, développe Albert le Grand. Les bons chiens de chasse, ce sont les frères prêcheurs, qui n'attendent point que les misérables et les affamés viennent les quérir près du foyer, mais qui vont à eux. Ils lèchent les ulcères de leurs propres péchés; ils aboient la parole de Dieu. Et Dieu les a suscités, parce que les vieux chiens
(canes ANTIQUi), ce SOxNT CES PRÉLATS JUGÉS d'aVANCE PAR LE PROPHÈTE ISAÏE, CHIENS MUETS QUI NE SAVENT PAS ABOYER, CHIENS IMPUDENTS ET OBSCÈNES ET QUI NE
SE SENTENT JAMAIS REPUS. Lcs bons chiens de chasse au contraire ont toujours entre les dents la salutaire rage de inordre et de rétorquer pour le service du Très- Haut \ Aboyez donc et employez la douceur et reve-
1. On sait que remblème de l'Ordre de Saint-Dominique est un chien portant une torche dans sa gueule. — Jeanne d'Aza rêva
nez vivement au morceau cii toute patience et lumière de doctrine... Mielx vaut un chien vivant qu'un LION MORT \ . . » Assez d'occasions se représenteront malheureusement d'elles-mêmes dans la suite de ce récit de secouer la dépouille du lion mort, c'està-dire de constater parmi les princes de l'Église, au moyen âge , l'avilissement des caractères et la corruption 5 pour que l'on doive se contenter pour le moment d'avoir relaté l'opinion du docteur universel à cet égard. Quand nous le peindrons plus loin, vers la fin de sa carrière, prenant possession du siège de Ratisbonne et s'installant dans le palais dévasté de son prédécesseur, nous étudierons de près , à loisir, le type courant de l'évêque allemand au xiii'' siècle. Albert de Pottigau, évêque de Ratisbonne, celui-là même dont Albert le Grand ramassa , non sans dégoût, la crosse, et remboursa les gros emprunts faits à certains usuriers juifs, Albert de Pottigau dispute la palme à Conrad de Hochstraden , archevêque de Cologne : tous deux se valent, tous deux sentent le lion mort, et aucun des deux n'échappera aux morsures des chiens vivants,
lumière sous forme de torche et fidélité sous forme de chien, at-il été dit au livre P*" d'ALBERT le Grand, Mouvement religieux. i. V. Alberti Magni Opéra, édit. Jammy, in-fol., t. X. Comment, in S. Luc, cap. xvi, p. 214.
Peut-être, grâce aux sources abondantes auxquelles nous avons été puiser à pleines mains, peutêtre est-on parvenu à se former de la lutte de l'empire et de la papauté, aussi bien que de ces personnages dont les figures ne manquent certes point de relief, Frédéric II et Grégoire IX , une imagination plus nette que celle cjue laissent d'ordinaire une narration sans aperçus, ou des aperçus sans tableaux, et, qui sait? tout en ne songeant qu'à accompagner Albert dans son expédition en Germanie, peut-être avonsnous éclairci, chemin faisant , plusieurs points obscurs en sa docte compagnie. Quoi qu'il en soit, il est temps , ce semble avant de jeter notre bâton de pèlerin sur la route de France , de revenir nous reposer quelques heures, en compagnie de notre héros, dans le paisible monastère de la rue de Stolk , à Cologne, où s'est éteint frère Henri et où professe à présent maître Albert. Le couvent des dominicains de la rue de Stolk vient de recevoir un nouvel hôte, saint Thomas.
Thomas d'Aquin adolescent arrivait alors du fond de l'Italie. Gomme le cerf altéré dont il est parlé dans l'Écriture et qui s'élançait avidement à travers bois et vallons vers les profondeurs où ruisselle l'eau fraîche, Thomas était accouru, remontant du midi au nord, attiré par la gloire et la science d'Albert : il venait
s'instruire h son ombre et se pénétrer de sa doctrine. N'est-ce point le moment ou jamais de présenter l'un à l'autre le maître et l'élève? Aussi comptons-nous bien ne point manquer une occasion si naturelle de les mettre tout de suite en rapport. Ne convient-il point en même temps d'indiquer dès leur première entrevue, et, pour ainsi dire, à vol d'oiseau, quels points de contact ont pu exister en apparence, quelle ligne de démarcation fondamentale se traçait en réalité entre deux intelligences supérieures unies seulement en Aristote, et, alors même qu'elles gravitent autour de ce centre commun où se sont rencontrés tant de grands esprits, décrivant des courbes inégales ? Mais qu'on ne s'attende point en ce lieu à de minutieux détails, à des digressions parasites sur les tempéraments divers, traits de mœurs et particularitez du maître et de Vélève, dont les vies, sans jamais se mêler, vont d'ailleurs se trouver désormais presque continuellement reliées par des voyages entrepris côte à côte et par les jours difficiles, tantôt remplis d'épreuves, tantôt marqués par des triomphes, qu'ils traverseront bientôt de concert à l'université de Paris. Ce n'est point, à coup sur, après une station passablement longue en Allemagne , à la veille du départ du docteur universel pour le plus beau royaume après celui du ciel, et quand le bourdon de Notre-Dame résonne déjà à
nos oreilles, que nous attarder outre mesure à l'hospice de Sainte- Marie -Madeleine, voire même nous établir sur les bancs de l'école provisoire fondée dans l'étroite rue de Stolk, à Cologne, pourrait avoir encore quelque charme et présenter quelque intérêt. Une courte halte , le temps juste de secouer la poussière de nos souliers et de contempler Albert et Thomas face à face, puis nous reprenons, contre vent et marée, à la grâce de Dieu, le cours de notre odyssée circulaire autour de l'ancienne Europe. Veuillent les astres favorables, Mars et Vénus, que la barque qui porte Albert aborde sans encombre à Vfsle de la Cité !
Thomas d'Aquiri, lorsqu'il vint chercher les leçons d'Albert le Grand au milieu des neiges et des brumes de cette ville que Pétrarque a sans doute parcourue l'été , puisqu'il la célèbre et ne s'y livre qu'à de joyeux propos, Thomas d'Aquin n'avait pas vingt ans. Son enfance s'était écoulée sur la cime aride du mont Cassin : Thomas avait respiré l'air de l'orgueilleuse abbaye de ce nom. La première école qui lui inspira l'ardeur et le goût passionné de l'argumentation fut l'université de Naples. A Naples, Pierre Martinus lui enseigna les principes de la logique, Pierre d'Hibernie développa devant lui ses idées, probablement assez vagues, assez pauvres et confuses, en
fait de sciences naturelles \ Inutile de rappeler que Thomas d'Aquin était de haute naissance et qu'avant de revêtir l'habit de Dominique il eut à lutter contre la tendresse, la raison ou les préjuges de sa famille, question délicate qu'il ne nous appartient point de décider, attendu que le souverain pontife crut de son devoir d'intervenir et de la ti'ancher d'autorité ^ Jean leTeutonique, le nouveau général de l'Ordre, — n'allions-nous point oublier d'annoncer que Jourdain de Saxe vient de mourir et s'en est allé rejoindre frère Henri? — Jean le Teutonique recueillit avec bienveillance, comme on peut bien le penser, le noble néophyte, encore tout rougissant des embûches contre la vertu de pureté que lui avait tendues le démon ^ ; le saint homme accepta sans tristesse, sans scrupule aucun, le diamant brut que lui donnait à polir et à façonner le pape Innocent; mais, jugeant sans doute l'ouvrage d'assez grosse conséquence pour n'être confié qu'à un ouvrier d'une adresse ou d'une force ex-
i. V. Rohrbacher, Hist. de l'Église catholique ^ i, XVIll, p. 496.— D*" Sighart, Alberlus Magnus.