‹ Albert le GrandChapitre 65 sur 83 · SCIENTIA OMNEM HOMINEM IN SUI TEMPORIS .ÏTATE PR.ECESSIT · texte numérisé non relu

SCIENTIA OMNEM HOMINEM IN SUI TEMPORIS .ÏTATE PR.ECESSIT

— Viia S. Thomœ, Acta SS. martii, t. I, p. 663. (V. Commentaires sur Aristote; Philosophie de saint Thomas, par iM. Jourdain, p. 92.)

senterait-il le bon goût, l'acquit ou la profonde expérience, il ne convient de voir là qu'un incident sans portée , péché véniel , au bout du conapte. Le cas échéant, le maître avertit, interrompt le coupable ; à un autre plus modeste ou moins ferré sur ses auteurs, de prendre la parole à son tour : le coupable s'assoit absous, irrité , confus , et tout est dit. Que si néanmoins la fâcheuse disposition persiste, et si, par malheur, l'irrévérencieux et suffisant écolier se trouve doué, par hasard, de facultés exceptionnelles et que ces facultés extraordinaires croissent avec l'âge, sans que le glorieux s'amende ou se corrige , ah ! pour le coup, on aura peut-être raison de s'inquiéter. Dès lors, il est fort à craindre, en effet, que les sorties déplacées , le manque de convenance et de tact , la triste et sotte manie qui consiste à pousser sa pointe envers et contre tous, — légèretés, violences sans conséquence aucune et parfaitement inoffensives chez le jeune homme surveillé, retenu, — il est fort à craindre, pensons-nous, qu'elles n'entraînent, n'abaissent et n'égarent, du moment qu'elles se reproduisent avec aggravation chez l'homme fait, la personnalité tout entière. Ce qui ne fut qu'une simple imperfection chez l'enfant, pourra bien devenir quelque chose comme l'inclination maîtresse et le signe distinctif de l'individu. Viendra le jour où, ne relevant plus que de sa

méthode et de son talent, l'homme se comportera vis-à-vis de la»nature ou de la raison comme l'écolier s'est conduit vis-à-vis de son pédagogue. Pourvu qu'il ne lui prenne point fantaisie d'intervertir derechef l'ordre des facteurs , c'est-à-dire, au lieu de recevoir humblement la leçon de la nature et de la raison, nos deux institutrices éternelles, de se poser arrogamment vis-à-vis d'elles comme se trouvant en puissance et en droit de la leur donner î Cette accusation de lèse-majesté envers la nature, on n'hésitera point à en charger saint Thomas, le type le plus parfait du docteur.

Nous ne prétendons point, sans doute, avancer qu'entraîné par la suffisance et une confiance immodérée en lui-même, l'outrecuidant élève d'Albert ait le moins du monde démérité du bon sens, — saint Thomas d'Aquin s'élève au contraire, çà et là, à des considérations d'une extrême justesse et il déploie communément une force de raisonnement considérable; — nous ne prétendons point non plus lui imputer à crime d'avoir méconnu les lois générales qui président à l'organisation des êtres et aux mouvements de l'univers ^ , — nul , sauf Albert , n'a tenté de sou-

i. « Saint Thomas a écrit sur les principes de la nature, sur la nature de la matière, sur le mouvement du cœur, sur la physique mystérieuse; partout sa doctrine consiste essentiellement à

lever le voile qui dérobait sur ce point, comme sur bien d'autres, la vérité vraie aux penseurs du moyen âge; — mais nous garderons toujours rancune à l'Ange de l'École, parce que, selon nous, saint Thomas a contribué plus qu'aucun logicien du moyen âge, tant par ses affirmations intrépides que par son art particulier d'interpréter et de déduire, en s'attachant plus à la lettre qu'en demeurant fidèle à l'esprit, à fortifier, à accréditer cette tendance fatale entre toutes , tendance pernicieuse , antiphilosophique au premier chef, celle de soumettre à la convention dogmatique les réalités positives de la nature et de la raison. Ouvrez la Somme, la fameuse Somme, au hasard; que vos yeux s'arrêtent , au bas de n'importe quel verso, sur n'importe quel raisonnement suivi : vous remarquerez que Thomas d'Aquin part imperturbablement d'une majeure plus ou moins discutable, puis conclut sans scrupule, en dehors ou bien à côté du vrai, après avoir consciencieusement et triomphalement établi une foule de vérités accessoires , du reste parfaitement indilïérentes. Il s'agit de prouver, par

trouver dans les divers aspects des corps célestes les causes de la génération et de la corruption, à représenter toutes les propriétés et facultés des corps terrestres comme les résultats des formes qui leur sont imprimées par les astres ou par des vertus supérieures aux astres, par des substances intellectuelles » V. Discours sur l'état des lettres j xiii* siècle.

exemple, que Dieu donne le mouvement à la volonté. Gomment s'y prendra saint Thomas? « Dieu donne le mouvement à la volonté, établit saint Thomas dans sa Sommey premièrement parce qu'il est le bien suprême auquel elle aspire; secondement, parce quil est la cause de cette puissance de vouloir, » Or voici par quelle filière d'arguments l'Ange de l'Ecole prétend conduire à la démonstration ces deux propositions mères, dont l'une tout au moins, la seconde, soulève les plus formidables objections, a De même que l'entendement, professe l'élève d'Albert le Grand, est mù par l'objet qu'il comprend etpar l'être qui lui a donné la faculté de comprendre, de même la volonté est mue par son objet qui est le bien et par l'être qui lui a donné la puissance de vouloir. Tout bien, quel qu'il soit, peut mouvoir la volonté; mais il n'y a que Dieu qui la meuve d'une manière suffisante et efficace... En effet, un moteur ne peut mouvoir un mobile que quand sa puissance active surpasse ou du moins égale la puissance passive de l'objet qu'il meut. La puissance passive de la volonté s'étend au bien en général, car son objet est le bien universel, de même que l'objet de l'intelligence est l'être universel. Tout bien créé est un bien particulier ; Dieu seul est le bien universel ; Dieu donc est le seul objet qui remplisse la volonté et lui donne une impulsion suffisante. Pareillement, il n'y

A QUE Dieu qui puisse nioDUiRE la faculté de vouloir. Car, que signifie ce mot de vouloir, sinon l'inclination de la volonté au bien universel? Or, il appartient au premier moteur de porter la volonté vers le bien universel, de même que dans les choses humaines il appartient au chef de la nation de diriger tout en vue du bien de la communauté'^ ,)) Nul besoin de multiplier les citations à l'infini. L'Œuvre de Thomas d'Aquin , considérée dans son ensemble , produit la même impression que les fragments qu'on en distrait, et l'on constatera, en passant, que ses qualités, comme ses défauts , montent d'un degré dès qu'il se trouve en présence de difiicultés franchement théologiques ^

1. V. saint Thomas, Summa, qusest. cv, art. 4; ap. Jourdain, Philosophie de saint Thomas, 1. 1, p. 245.— Selon la loi que nous nous sommes imposée, lorsque nous faisons allusion à un texte qui nous déplaît, nous ne nous en fions pointa notre tniduction, nous avons recours à la traduction d'autrui. Cette traduction est de l'auteur de la Philosophie de saint Thomas.

2. La question de Vorigine du mal, traitée à fond par saint Thomas dans sa Somme, montre mieux encore à découvert que la question du libre arbitre le tempérament intellectuel de l'Ange de l'École. Nous ne croyons point, du reste, nous trouver ici en désaccord dans notre appréciation avec celle de M. Jourdain, si expert et si savant en ces difficiles matières. « ... Sur tous ers points (Qu'est-ce que le mal? quelle en est la cause? Pourquoi Dieu l'at-il permis?), reconnaît l'auteur de la Philosophie de saint Thomas, SAINT Thomas n'est encore que l'écho de la tradition CATHOLIQUE ; il u'inveute pas sa doctrine, il la reçoit des mains

En Thomas pressez donc le philosophe, il en sort le théologien; pressez Albert théologien, vous obtenez le philosophe : tel est, après un long et mûr examen, notre sentiment.

Considérés sous ce point de vue, on avouera que le maître et Vélève — et nous ne croyons point nous abuser sur leurs situations respectives — ont parfaitement pu s'apprécier l'un l'autre et se saluer seigneurs dans le royaume de l'esprit , voire même se contempler avec une sorte de déférence et de curiosité respectueuse, et demeurer toutefois étrangers l'un à l'autre. Nous ne pensons point, par exemple, que Thomas ait jamais compris Albert qui l'a lancée et cette heureuse inadvertance, felix culpa, a sans doute sauvé Thomas qui, s'il eCit prétendu suivre Albert le Grand sur le terrain des sciences naturelles, ne possédant point ad hoc les aptitudes voulues, n'eut probablement montré qu'une capacité des plus médiocres. Qu'est-ce que Thomas, I'élève, en un mot? — Thomas ne fut qu'un magnifique organe de la tradition servi par le syllogisme. Hors de l'exposition et de la définition, néant. En lui, point d'entrailles ; des ailes acérées, toujours tendues. Devant lui, nul

de l'Église , et il se contente de la résumer avec une merveilleuse exactitude.))— N. iM. Jourdain, Théodicée de saint Thomas d'Aquin, t. I, p. T6'\ .

L'EMPIRt; ET LA PAPAUTÉ. 393

horizon ; une cime, et une cime de glace. Absorbe par un travail constant, souvent stérile, sur des questions de dogme ou de métaphysique, Thomas s'épuise à rouler le rocher de Sisyphe de l'argumentation orthodoxe au pied du trône pontifical. Qu'est-ce au contraire qu'Albert le Grand, le maître? — Albert nous est apparu purement et simplement comme un libre citoyen du monde, vm liber, dans un temps où l'idée de citoyen et l'idée de liberté n'existaient point encore avec le sens qu'on leur prête aujourd'hui. A cette époque de parti pris effréné, nébuleux, le soleil tournait encore autour de la terre , prenons garde d'oublier ce détail, à seule fin de ne point contrarier Josué. Théologien transcendant, maximus in Iheologia, — ainsi l'a salué du moins le moyen âge, — loin de se borner à l'exposition de la doctrine officielle , Albert abandonne au contraire ce soin à Thomas, qui du reste s'en acquitte à souhait, et, quant à lui, s'écartant du chemin battu, au lieu de sans cesse argumenter sur place et de se consumer à rétorquer, à distinguer et à prouver, il s'aventure , il secoue la poudre de l'École, il en franchit hardiment le seuil, il s'ingénie sous la chape de plomb, il interroge, il se recueille, et à peine a-t-il résolu quelque question, qu'il cherche au delà. Tout l'intéresse, cet étrange scolastique, tout l'attire, tout éveille chez lui l'atten-

tion, depuis Tinsecte qui rampe sous ses pieds jusqu'aux astres du firmament. Ne le voyez-vous point s'arrêter curieusement, ce moine sui generis, au sortir d'un débat sur le mystère de la sainte Trinité ou d'une dispute à propos des universauxj, ne le voyezvous point s'arrêter en la compagnie de nobles châtelains et de châtelaines, pour étudier tout à son aise le vol et le dressage des faucons ? Tandis que Thomas pesamment, le sourcil froncé, chemine, roulant, ruminant quelque abstrait problème à ses côtés, Albert se courbe pour cueillir des fleurs, des plantes rares, ou pour ramasser un minéral. La bible du docteur devient insensiblement un herbier, la cellule du régulieî' s'emplit de collections de coquillages et de débris fossiles. Il paraît certain qu'il fabriqua des automates. Le fils de Dominique prend note à Hildesheim de l'apparition d'une comète ; à Venise il examine froidement, au milieu de la stupeur des gens qui l'entourent, certain bloc de marbre aux veines bizarres, lequel représente exactement l'image d'une tête couronnée. Notre placide héros n'y voit point un sinistre présage comme la foule, — car plus d'un bon patriote trembla, raconte-t-on, ce soir-là, pour l'avenir delà sérénissime République; — sérénissime lui-même, Albert explique, tant bien que mal, le prodige et ne s'appuie que sur des raisons natu-

relies. Que dis -je? Albert est architecte; il s'occupe de mécanique et de métallurgie; il se connaît en gemmes et en pierres précieuses; bien mieux, le philosophe est alchimiste, et il ajoutera plus loin plusieurs chapitres à VHisloire des animaux d'Aristote. Albert s'est livré avec passion aux recherches zoologiques, et il se plaira, un jour, à décrire une pêche à la baleine dans les mers du Nord, un autre jour à surveiller les palais flottants des castors qui n'avaient point encore émigré au xiii^ siècle et n'avaient point encore abandonné les bords du Rhin. Albert pénétra, nous aurons lieu de nous en assurer, — nous le suivrons en ces lointains parages, — jusque dans l'ancienne Prusse idolâtre : au retour de ses excursions hardies dans le nord de l'Europe, il nous fera part de ses observations politiques recueillies au milieu des païens. Les élucubrations des Lavater, le système de Gall ne lui apprendraient probablement rien ou peu de chose, s'il revenait parmi les vivants, car on retrouve en germe dans son OEuvre quelquesunes de leurs théories. Albert le Grand fut, en outre, médecin à sa façon, et médecin physiologiste : ce chrétien de haute race ne connaît point les vaines pusillanimités des croyants étroits , malintentionnés ou pudibonds. Pour lui, comme pour le praticien moderne, tout ce qui tient de près ou de loin à la science,

tout cela est déjà sacré. L'austère et pieux religieux ne baisse point les yeux devant l'organisme intérieur de la femme; il n'hésite point, en dépit des exclamations, des rougeurs, des lamentations indécentes des réguliers et des séculiers ses confrères, à étaler sur l'autel de l'inquisition expérimentale, autel dont il fut peut-être le premier pontife, les chairs décolorées de cette Eve mystérieuse, source de tout mal^ prétendaient follement ses confrères, source de la vie^ répondra gravement le docteur. Après avoir commenté l'Évangile de saint Luc ou de saint Jean, notre héros distille; tandis que dorment sur sa table les livres des Prophètes, quitte à les relire, en temps et lieu, tout au long, à loisir, il sacrifie aux choses profanes. Entre Vêpres et Matines, Albert manipule avec dextérité des acides, ou bien encore le voilà qui suit d'un regard profond les aspects ondoyants et divers qu'affecte la matière incandescente en fusion dans ses fourneaux. Rien de ce qui est divin, rien de ce qui est

Page 1