‹ Albert le GrandChapitre 66 sur 83 · HUMAIN , NE LUI FUT, EN SOMME , NI INDIFFÉRENT NI · texte numérisé non relu

HUMAIN , NE LUI FUT, EN SOMME , NI INDIFFÉRENT NI

ÉTRANGER. On u'cu pourrait point dire autant de saint Thomas d'x\quin. Aussi les désignera-t-on volontiers à l'avenir, comme cela a été déjà fait quelquefois, pour abréger, l'un sous le nom de I'élève, l'autre sous le nom du maître. Nous n'admettons point, en effet, entre Albert et Thomas le moindre soupçon d'égalité.

L'EMPIRK KT LA PAPAUTK. 397

Entre leurs deux génies, non plus, rien de commun, si ce n'est peut-être Thabitude des mêmes procédés en Logique. Mais Ton peut fort bien ne point se ressembler et porter un habit de la même étolTe.

— All tue monrs and friars rejoiged o\ er the DEATii OF THE GREAT ENEMY , — racoutc l'iiistorien anglais qui, moins surchargé de besogne, plus prudent, ou moins ambitieux en ses desseins que Vestudiant françois qui écrit ces pages, s'est ménagé assez de loisir pour suivre l'empereur Frédéric II Hohenstaufen , le Giaour de Germanie, l'indocile, le mécréant, le maudit, jusqu'au pied de son lit de mort.

(( DOWN TO HELL IIE WENT, CrieS OUe, TAKING WITH HIM NOUGHT BUT A BURDEN OF SINS ! — GOD, CricS

another, loored down from iiis throne , saw that

THE BARK OF PeTER WAS SHATTERED , AND SNATGHED

AWAY THE TYRANT^ » Daus nombre de couvents, rapportent encore les chroniques, en signe de victoire et d'allégresse, les cloches sonnèrent à toute volée : Rome célébra de la sorte la défaite de l'Antéchrist... Mais

I. « Tous les moines et frères entrèrent en liesse lorsque survint la mort du grand ennemi. » — « 11 a été précipité au fond des enfers, s'écria l'un, n'emportant avec lui que son fardeau de péchés. — Dieu, s'écria un autre, regarda à ses pieds, sous son trône, et voyant la barque de saint Pierre en détresse, de ses propres mains, il enleva le tyran. » —V. Kington , Life of Frédéric tfie Second, emperor of the Romans, t. TI, p. 508.

n'anticipons pas sur les événements et revenons humblement prendre notre feuille de route rue de Stolk , dans la maison des frères prêcheurs de Cologne. L'année de grâce 1245 vit s'ouvrir aux bords du Rhin le chapitre ordinaire annuel présidé par le nouveau général de l'Ordre, Jean dit le Teutonique. Après avoir fait le recensement de son armée spirituelle et réglé les affaires les plus pressantes, frère Jean ouvrit cet avis, savoir qu'on ne saurait vraiment trop attacher d'importance à tout ce qui regarde la France et Paris, et qu'il convenait de renforcer, et sans plus de retard, ce poste magnifique , point culminant et rayonnant. (( Paris, boulevard des philosophes, » a hasardé quelque part Albert. L'Université de Paris jetait, en effet, au xiTT'' siècle, un éclat sans pareil : au moyen âge comme aujourd'hui, c'est là seulement, à Paris, que se consacraient les gloires et que s'achevaient les talents. Jean le Teutonique dit à Thomas d'Aquin, Yélève, et à Albert le Grand , le maître : Mes fils , allez a Paris !

Sous quelques-uns de ses aspects, au milieu des vicissitudes de sa vie publique et comme en des sphères distinctes, mais voisines, en Italie, en Allemagne, — c'est en France qu'on va passer à pré-

sent, — nous venons, ce semble, de considérer d'aussi près que possible l'extraordinaire personnage dont Vombre lumineuse — ainsi chantait volontiers l'immortel amant de Bcatrix — vers nous aussi, sereine et tutélaire, a daigné s'avancer, s'incliner et nous arracher aux morsures du lion et de la louve, nel mezzo DEL CAMMTN Di NOSTRA viTA. Par mouts et par vaux, au milieu de paysages abrupts, à travers les forêts touffues, per una silva oscura, selvaggia, et jusques au bord de certains précipices qu'ont effleurés ses sandales, n'avons-nous point pieusement accompagné maître Albert? Tandis que mugissait à nos pieds y infernale tourmente, tandis que nos regards plongeaient dans les fondrières et le chaos où durant cinq siècles a lutté l'esprit humain, s'est-on un seul instant voilé la face, a-t-on chancelé, cédé au doute, perdu l'espoir? Non, elle ne nous a jamais fait défaut durant le voyage, la croyance en des jours meilleurs, et c'est cette foi qui nous a soutenu le long des voies tourmentées, ténébreuses, qui des hauteurs de l'antiquité grecque et romaine conduisent aux riantes avenues de la Renaissance. Grâce au secours que bénévolement nous a prêté le maître, trois sphères ont été de la sorte successivement parcourues : la sphère du mouvement rehgieux, celle du mouvement des écoles, le cycle de l'empire et de la papauté. Et voici

que de ce pas nous allons pénétrer bientôt dans l'enceinte du vieux Paris, dans le temple de l'esprit gaulois... lo NON 80 BEN RiDiR COM 10 v'iNTRAi... Comment ai-je bien pu tenter F entreprise?,., en vérité, je ne saurais le dire... Mais à quoi bon ces regards, ces retours en arrière, lorsque l'on se voit si fort avancé? Plus d'une région reste encore à explorer, en la docte compagnie d'Albert : nous n'avons encore accompli, paraît-il, que la moitié de notre course. Il nous reste encore. Dieu merci, à converser avec quelques grandes âmes... — Et quelle est donc, ô mon guide et mon maître, la sphère grandissante qui, chancelante et comme noyée en des vapeurs confuses, se montre là-bas, soutenue, poussée par des génies pâles, au front radieux, sanglant, et avec des chaînes aux mains et aux pieds? Les génies fendent l'air d'un vol lent et cadencé , et ces mots tombent de temps en temps au milieu du crépuscule : Courage! courage! En avant! la lumière est proche!,,. N'est-ce point la sphère du mouvement scientifique? — Oui, mon fils. — Et cette autre... et cette troisième, celle-là resplendissante entre toutes? — Il ne suffit point d'aimer ce qui est grand et beau, mon fils; il faut savoir modérer ses ardeurs et son impatience, marcher d'un pas ferme et toujours égal , et surtout ne point se risquer avant l'heure : demeure à ma droite, mon

fils, et ne prends ton élan qu'à bon escient. — Hélas ! hélas! maître Albert, comme il est long et périlleux ce voyage^ et si je me retourne, voilà que je n'aperçois plus que dans le lointain ma jeunesse , et ces nuits sereines où le cœur bat à tout rompre, et ces matins où l'esprit sourit aux idées qui passent, et ces vingt ans que j'avais lorsque vous m'êtes pour la première fois apparu!!... — Eh bien, n'allions -nous point céder à la lourde et sotte envie de nous asseoir à moitié chemin , aux appréhensions vaines, à la mollesse, aux conseils de la prudence vulgaire! Fi donc! Un dernier effort, et en avant!... Peut-être serat-il doux plus tard, quand, par-delà les régions nouvelles où le guide va nous entraîner, s'offrira la perspective d'un ciel pur, peut-être sera- 1- il doux alors de soupirer à l'oreille de la Muse ce vers du sombre compagnon de Virgile :

E quindi uscimmo a riveder le stelle,

Et de là nous sortîmes pour revoir les étoiles.

Quelques idées fort simples sur les nouveaux devoirs de l'écrivain ont déjà été présentées, sous une forme vive et sans apprêt, dans une note de ce livre de bonne foy où l'on s'est, en effet, plus étudié à persuader sans rehuler, a donner nettement la sensation du vrai, sans que le lecteur soupçonne ce qu'il en a pu coûter de labeur et de recherches, qu'à faire étalage d'érudition et de savoir... Le public sérieux, avons-nous hasardé, s'est immensément ÉLARGI... Une nouvelle manière va s'inaugurer... A quoi bon, aujourd'hui, faire parade d'érudition? Impossible, en cette fin de siècle, d'écrire sur n'importe quel sujet élevé sans avoir beaucoup lu et beaucoup pensé... Il ne s'agit plus seulement de plaire à une élite... Il faut s'adresser directement au peuple et f^.iie en sorte d'en être compris... Inutile de s'attacher à l'ingénieux, au clairobscur, au joli... L'ÈRE DES RÉTICENCES, DES SOI S-ENTENDUS ET DES FINESSES EST CLOSE... Il FAUT ORGANISER L\ LITTÉRATURE

COMME Carnot ORGANISA LA VICTOIRE... Nul ue scra surpris qu'ayant conçu notre plan et achevé notre œuvre en présence de ces idées, nous n'ayons point cru nécessaire de nous conformer à tous les us et coutumes de nos devanciers et sous l'un de ces deux tilres sacramentels —

Introduction, Préface — jugé opportun, par exemple, de faire passer le public au milieu des débris et des échafaudages de ces vastes chantiers de construction d'où ne sort point toujours un palais, mais d'où l'on s'évade malheureusement trop souvent, lorsqu'on a eu l'imprudence de s'y engager, non moins mécontent de soi-même que de l'auteur. L'heure est venue, croyons-nous, de rappeler à notre génération que Vart cHcrire n'est point du tout un métier, encore moins un passe -temps, mais l'art peut-être le plus délicat et le plus difficile, et que nul n'a le droit, sous prétexte qu'il sait tenir une plume, de ne point la tailler.

Cela dit, il ne déplaira peut-être- point à quelques solides ou curieux esprits de nous suivre jusqu'au bord de ces carrières d'où nous avons été extraire nos matériaux et où traînent encore, si l'on peut parler ainsi, sur le sol fouillé et remué, quelques blocs abandonnés, les uns entamés, car ils ont fourni leur statue, les autres in> formes encore et dégrossis à peine. Nous n'y attachons, quant à nous , que fort peu d'importance : aussi nous proposons- nous de les offrir pêle-mêle aux regards, en gros taz , séparés seulement les uns des autres par une sorte d'annonce ou d'étiquette. Mais qui sait? Peut-être quelque oisif généreux, indigné, inquiet, en peine de luimême et se cherchant lui-même, comme on en compte tant parmi cette vaillante jeunesse qu'ont découragée, sans toutefois l'abattre, dix-huit lourdes années de pouvoir absolu, peut-être quelque frère inconnu, passant par là, s'arrêtera-t-il devant ces fragments épars, voudra-t-il bien leur prêter quelque vie,

Grandiaque effossis mirabitur ossa sepulcris.

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