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sorte de jurisprudence immorale rédige une sorte de code qui, sous prétexte de délicatesse, invente à la grossièreté des nuances et divise le cœur en compartiments. Il est permis de prendre pour quelque temps une autre amante, afin d'éprouver la première... L'époux divorcé peut fort bien devenir V amant de sa femme mariée à un autre... Le véritable amour ne saurait exister entre époux... Ces sentences ou ces arrêts , formulés par des dames souveraines , Ermangarde, comtesse de Narbonne, Éléonore de Guienne, la comtesse de Champagne , ont régenté quelque temps une société aïeule de la nôtre, et l'on conçoit à la rigueur qu'ils aient pu être acceptés dans un pays où les allées droites tracées par Le Nôtre ont promené l'uniformité à travers bois et jardins, pendant plus d'un demi-siècle, et imposé les goûts cérémonieux de Versailles à la nature. Nous avons d'ailleurs toujours eu la manie du système en France et nous tracerions volontiers un itinéraire aux nuages. Chez nous, race plus vive que sentimentale, la passion se montre d'ordinaire l'humble servante de l'esprit. Bien mieux, elle est elle-même affaire de mode. Un coup d'État change la façon de soupirer des galants : une pièce de théâtre, un roman, le succès d'un gouvernement absolu, peuvent leur persuader de ne plus soupirer tout haut. Agréable prétexte à somptueuses équipées, inépuisable sujet de conversations oiseuses ou fines, motif à pastorales et à chansons, soit qu'il nous pique, nous ruine ou nous amuse, ce n'est presque jamais l'amour sans fard et sans apprêt, qui passe, règne et s'esquive sous notre ciel à la fois mobile et tempéré; c'est Venfant espiègle et mutin. Le souffle de la Renaissance, un moment, rend ses ailes à l'amour; mais à peine les déploie-t-il que le doigt des mignons s'en empare et dé-
licatement les torture. Devant le tribunal où siège Éléonore de Guienne, on les lui a rognées; on les lui découpera sur les fauteuils de Rambouillet. L'amour nous distrait, nous autres Gaulois, plus qu'il ne nous émeut; il nous séduit plus qu'il ne nous possède. Son inoffensive inconstance baisse pavillon devant nos variations littéraires ou politiques; il écoute très-docilement les oracles tombés des lèvres de nos hommes de plume ou d'État. On dirait qu'un de ses triomphes est de se tenir au courant, et qu'il est triste ou gai selon la mode. Que d'autels dressés sous son invocation autour de Paris, en Anjou et en Touraine, sans que jamais les plus magnifiques lui aient sacrifié autre chose que le superflu, quelques rubans ou le bien d'autrui! Aux foyers, famour ne s'assoit chez nous qu'à la dérobée, toujours piésent à toutes les fêtes : car on l'invite, car il va partout; — on ne saurait, en effet, se divertir sans le prier. N'est -il point, à tout prendre, d'aussi bonne maison que les plus vieilles, et de merveilleuse ressource quand on ne sait que faire? Voilà pourquoi peut-être on cause en France. Chacun abandonne tout juste assez de son cœur à la passion pour que cette flamme légère profite à l'esprit. Bien avant nos voisins, plus graves ou plus naïfs, nous avons trouvé la politesse en tournant le dos à l'idéal, et l'élégance aux dépens du devoir ou du bonheur ^
1 . Pierre de Barjac, chevalier et poëte, prend ainsi congé de sa dame qui venait de le remercier : cette strophe ne peut-elle point, à la rigueur, passer pour une formule ?
(' Dame, j^ viens franchement devant vous prendre congé pour toujours. Grand merci que vous avez daigné me permettre d'être heureux de votre amour aussi longtemps qu'il vous a plu. Maintenant, puisqu'il ne vous plaît plus, il est juste que vous puissiez prendre un autre ami qui vous soit meilleur que moi,ei j'y consens. » (V. Fauriel, t. I,p. 545.)
in APPENDICE.