V. AvejToès et VAverroïs?ne ^ par M. Renan
fait plus cas aujourd'hui. L'ensemble de ces études ou exercices préliminaires menait bien jusqu'à treize ou quinze ans. Ces défilés une fois franchis, s'ouvrait devant l'adolescent le vaste champ des sept arts //èerawa?^ comprenant le Trivium eileQuadriviiim, Sous la rubrique du Trivium étaient classées la grammaire, la rhétorique et la dialectique. L'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique formaient un parallélogramme imaginaire désigné sous le nom de Quadriviiim\ Il va sans dire que, pour guider l'esprit vers ces hauteurs, l'enseignement élémentaire ne suffisait plus'. Pour ceux qui voulaient achever leur éducation, devenir des clercs, des scavants ou simplement voir du pays, s'ouvraient alors les portes des universités. A ce moment décisif, le jeune homme épris d'amour pour l'inconnu, impatient de remuer ou d'apprendre, bouclait sa valise, embrassait ses parents, et, monté sur une mule ou
1. Tirab., lett. III, 260; Ginguené , I, 149; Brucker, t. U\ , p. 597.
2. On a jugé inutile d'insister sur les corrections corporelles autorisées dans les écoles au moyen âge. La coutume de Souabe, la Souabe se trouve justement la patrie d'Albert le Grand, nous fournit cependant un exemple de sévérité trop curieux pour ôtre passé sous silence. « Le maître d'école pourra sans doute appliquer des coups de verge, 7nais aculcmenl douze coups de suite. » Y. Schwab. Landrecht, 183-184.
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bien à piecl, entreprenait un de ces longs voyages invraisemblables, perpétuel sujet d'étonnement pour qui s'est tant soit peu occupé du bon vieux temps, A voir ces gais compagnons du syllogisme se jouer ainsi des distances, des périls et des péages de toute sorte, on dirait cju'ils ont argumenté contre la nature, et qu'ayant nié la mineure qui concluait qu'ils n'arriveraient point, ils ont concédé la majeure qui affirmait qu'ils étaient fous.
« Le passage des cloîtres aux voyages, des voyages aux cloîtres, a dit c[uelque part l'un des descendants religieux d'Albert et l'un des ornements de ce temps-ci % donnait aux frères prêcheurs un caractère particulier et merveilleux. Savants, solitaires, aventuriers, ils portaient dans toute leur personne le sceau de l'homme qui a tout vu du côté de Dieu et du côté de la terre. Le frère que vous rencontriez sur quelque route triviale de votre pays, il avait campé chez les Tartares, le long des fleuves de la , haute Asie. Il allait maintenant en Scandinavie, peutêtre au delà, dans la Russie rouge : il avait bien des rosaires à dire avant d'être arrivé. Si, comme l'eunuque des Actes des Apôtres , vous lui donniez oc-
1. V. Lacordaire, Mém. pour le rciabL en France de l'Ordre des frères prêcheurs, p. 94.
casion de vous parler de Dieu , vous sentiez s'ouvrir un autre abîme, les trésors des choses anciennes et nouvelles dont parle l'Ecriture... » L'étudiant pauvre ou riche qui, lui aussi, renonçait aux joies du foyer : celui-là, misérablement vêtu, qui quittait l'humble maison de mortier et de bois qui l'avait vu naître, sombre logis où filait sa mère au coin du feu, oii lui souriaientses frères etses sœurs, où, jusqu'aux vieilles poutres noircies par la fumée, tout objet retenait son cœur par un aspect familier; celui-ci, fils des grands de la terre, qui, à l'âge où le sang coule plus bouillant, tournait le dos aux festins prolongés après la chasse au milieu des coupes et des luths,, aux palefrois, aux faucons, aux armes éclatantes, aux meutes hurlant dans le chenil, aux dames de son pays qu'il osait encore saluer à peine, et dont il guettait pieusement le sourire, ne connaissant encore de l'amour que ce qu'en content les fabliaux : l'étudiant du xiii^ siècle, en un mot, tout autant que l'ancien moine errant, nous semble mériter le regard indulgent de la postérité. Souvent il s'éloignait pour la vie, l'intrépide jouvenceau ; et qu'allait- il chercher au loin? la lumière. Amant platonique de la vérité, d'avance il lui vouait son âme et jusqu'à l'air de la patrie, il écartait toute douceur poui' atteindre au but. Ses cheveux blanchiront peut-cire à la poursuite
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de la divinité fuyante. Ehl qu'importe! S'il ne l'embrasse point tout entière, du moins il aura baise le pan de sa robe. D'autres poursuivront le cerf ou le sanglier dans ses domaines; d'autres iront maudire le chant de l'alouette sous le balcon du château voisin ; d'autres s'assoiront sur le siège qu'il a laisse vide et que l'aïeule contemple en pleurant. x\rrière tout cela, lui veut courir le monde et savoir !
L'ItaHe, nous reviendrons d'ailleurs à loisir sur le caractère de son initiative, l'Italie a brillé de trèsbonne heure d'un merveilleux éclat dans les lettres et dans les sciences. En l'an de grâce l'2i'2, époque à laquelle les conjectures les plus sensées placent le voyage d'Albert en Italie, les universités de Verceil, deTrévise et de Naples n'étaient point encore constituées, la célèbre école de Padoue n'avait point encore reçu sa forme défmitive, seules Bologne et Vicence dressaient leur chaire au soleil; mais partout, des sommets neigeux des Alpes aux cratères du Aesuve, fermentait déjà le bon levain, et les esprits plongeaient dans ce crépuscule fait de germes, d'effluves et de lueurs, qu'un poëte peindrait mieux qu'un critique. Ce qu'il y a de particulièrement vif, d'attrayant et d'enlevant dans ce grand mouvement qui, de Milan à Naples , se prépare , Milan , qui renaît de ses ruines
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à la fin du xii' siècle en sacrifiant à la liberté politique \ Naples, qui va bientôt se séparer en deux camps, l'un qui continuera de pencher nonchalamment du côté de l'île des Syrènes, l'autre qui saluera de mille acclamations le retour imprévu des Muses favorise par les munificences de l'empereur Frédéric II % c'est c|ue la renaissance intellectuelle en Italie coïncide, coup de théâtre, croyons-nous, unique, avec l'explosion du sentiment religieux. Il s'en faut de beaucoup, du reste, qu'au moment où l'on va la surprendre, elle soit entrée en pleine possession d'elle-même et c|u'elle ait conscience de son génie. Ne dirait-on point, à l'entrevoir ainsi un peu roide sous la cotle de mailles, et seulement rieuse sous le heaume, d'une Minerve qui ne pense pas encore, ou, si elle pense, qui n'ôte point son cascjue pour penser? Tout entière, à cette heure martiale, aux desseins belliqueux, elle murmure à la hâte, en se jouant, quelques insignifiants refrains d'amour et ne parle même
Anzi girar la liberta mirai
E baciar lieta ogni ruina, e dire
Ruine si, ma servitu non mai.
Passerini, Comp. lir., t. III, p. 331.
2. La création de Tuniversité de Naples, par Frédéric II Hohenstaufen , donna une impulsion extraordinaire aux beauxarts et aux lettres dans toute l'Italie méridionale.
point correctement sa langue \ Sa langue! Mais au commencement du xiii'' siècle, la langue de Machiavel et de Pétrarque n'est point fondue, n'est pas faite. Elle flotte indécise entre le latin, qui ne peut point mourir , et l'idiome qu'illustra sans l'immortaliser Sordello. L'élégance provençale précipite d'éclatantes voyelles dans son cours, la Sicile lui apporte son tribut de paillettes mauresques, la pompe virgilienne ombrage ces mots mêlés et semble un voile de pourpre étendu sur des cascatelles. L'harmonieux chaos attend un maître : on le pressent déjà, il s'annonce , mais Valtissimo poeta ne paraît encore qu'à l'horizon ^ A lui seul revient l'honneur d'avoir fait entendre à sa patrie dans toute sa splendeur et pureté un gracieux et parfait langage, mélange exquis de langueur et de délicatesse, et qu'il semble avoir été chercher au sein des sphères éthérées , entre des battements
1 . Voici les vers attribués à Ciullo d'Alcamo, cités comme les plus anciens vers italiens connus :
Rosa fresca aulentissima, Capari in ver l'estate, Le donne te desiano Pulcelle e maritale Traheme deste focora Se teste a bolontate.
Per te non aio...