‹ Albert le GrandChapitre 10 sur 83 · Date de la naissance du Dante · texte numérisé non relu

Date de la naissance du Dante

d'ailes séraphiques et le suave frémissement des lyres d'or, les lèvres errantes sur les traces de sa Béatrix.

Albert, curieux de s'instruire, n'avait nulle raison, ce semble, qui pût le retenir en Allemagne où n'existait alors aucun centre d'études. L'université de Prague, la première qu'aient connue nos voisins , n'a été fondée qu'en ioiS. Pourquoi jeta-t-il le dévolu sur Padoue plutôt que sur Bologne? On l'ignore. A Bologne on enseignait le droit : Padoue avait la réputation de posséder les meilleurs professeurs, spécialement versés dans le Trivium et le Quadrivîiim, Cette dernière considération influa peutêtre sur les décisions d'une intelligence naturellement tournée du côté des manuels de logique, plutôt que vers les aridités des Pandectes. Toujours est-il qu'Albert de Bollstadt, vers l'année de grâce 1212, prit congé de son père et de sa mère , dit adieu aux rives du Danube qui ne devait plus désormais le voir errer, reparaître en vainqueur sur ses bords que lorsque de dompteur de coursiers il devint évêque, un demi-siècle plus tard, évêque de Ratisbonne : Albert s'achemina vers Padoue. Le futur maître de saint Thomas avait alors dix-neuf ans.

Albert, s'arrachant à la Souabe bavaroise pour gagner l'Italie, s'engagea sur la route qu'on prend

encore aujourd'hui si , de Munich ou d'Augsbourg , on se dirige par le Tyrol sur Botzen et de Botzen sur Trente et Venise. Les montagnes rendent éternels les premiers chemins frayés. Elles ne permettent guère le caprice à l'homme, parce que, en ce genre, elles se sont tout permis. Qaon se figure donc le fils des seigneurs de Bollstadt, celui qu'on appellera un jour le docteur universel^ la stupeur et comme Vépouvantement du siècle ^ franchissant le Tyrol , maudissant ses âpretés sans charmes, au début; saluant sur le sommet du Brenner son lac fécond en truites : Albert, en effet, même tout jeune, dut se rendre compte , prendre note de toutes choses ; enfin , dès qu'il approchera de Botzen, sentant son âme s'épanouir en même temps que ses membres se détendre et s'échauffer. Les Romains connaissaient ce passage du Tyrol; Albert le Grand, Luther et Gœthe l'ont tenté tour à tour. Un chemin de fer, ouvrage prodigieux de hardiesse , s'aventure à l'heure qu'il est entre ses neiges et ses rocs. On voit que le sentier aura été foulé par bien des pas avant de se couvrir de rails. La route ancienne, dont nous avons tenu à suivre à pied les méandres, serpente, à mesure qu'on

1. Vir in omni scientia adeo divinus, ut nostri temporis slupor et miraculum congrue vocari possit. — Ulric EngelberL, de Summo Boiio.

descend du côté du Milanais, au milieu de touffes de figuiers , de guirlandes de vigne et de roses ; c'est un ruban suspendu sur un bouquet. Mais le Tyrol fait payer cher ses faveurs m extremis , et , tandis que sa mule trébuchait au milieu des froidures éternelles, Albert dut se tourner plus d'une fois en pensée vers l'âtre flamboyant dans le manoir des Bollstadt.

Il paraît étabh que de l'an 1212 jusqu'à l'an 1223, date de son entrevue solennelle avec Jourdain de Saxe et de sa profession dans l'Ordre de Saint-Dominique, Albert ne quitta point l'Italie et ne s'éloigna guère de Padoue. Les sources auxquelles nous puisons d'ordinaire ont besoin ici d'être éclairées, pour ne point dire suppléées par le bon sens. Que nous montrent-elles, en effet? le curieux et sérénissime docteur purement et simplement occupé, durant ce flot de vie qui s'écoule de la jeunesse à la maturité, d'argumentations banales ou livré aux combats spirituels. N'est-ce point prêter un faux air de vraisemblance à ce dicton grossier qui eut cours au moyen âge : Albert le Grand fut un âne avant d'être un grand philosophe et redevint un âne avant sa mort ? Cette facétie fait allusion à certaine apparition de la Vierge, dont on parlera tout à l'heure. Nous ne saurions admettre, pour notre compte, qu'Ai-

bert ait passé tant de temps à l'école de Padoue sans se donner à lui-même quelque preuve de sa valeur intellectuelle et morale, autrement que dans des conversations avec le Malin, ou des disputes. S'il ne se mit point tout de suite à produire, s'il ne livra point au public quelques essais , quelques commentaires sur le texte d'Aristote ; s'il ne confia qu'à quelques rares intelligences choisies les premiers résultats de ses recherches en histoire naturelle, il en conçut du moins alors certainement le projet de classement général et l'ordonnance, traça le plan de son œuvre et dut commencer à réaliser ses grands desseins *. On objecte cette tradition qu'Albert aurait eu ce trait de commun avec son illustre élève saint Thomas , surnommé un jour par ses camarades, en classe de théologie , le grand bœuf muet de Sicile j, qu'il éprouva longtemps d'étranges difficultés au travail et qu'il dut se vaincre , l'emporter de haute lutte avant de parvenir à mordre à la science. L'âge où l'homme est le

-I. On entend particulièrement parler ici des traités mi-philosophiques mi-scientifiques d'Albert le Grand, qui sont le fruit des observations de toute sa vie. Compuls. : Alberli Magni Opéra, Lugduni , in-folio^ édit. Jammy, t. V; Parva naluralia : de Cœlo et Mu7idOj de Nalura locorum, de Generatione et Corruptione, Meteorum, Minerai ium , de Nutrime^Uo, de Animalibus, de Plantis.

plus distrait par les passions se trouve précisément celui que traversait alors Albert ; il a donc paru tout naturel aux timorés religieux, ses biographes, de rejeter sur la seconde moitié de sa vie, entre la prière, les heures vouées à l'enseignement et la prédication, tout le poids de ses graves ouvrages. Ces considérations sans portée ne nous feront point changer d'avis. Libre, indépendant, il l'était avant d'entrer en religion; entouré des hommes les plus capables d'entretenir en lui ce feu sacré que n'ont jamais éteint ni les Alpes ni le Tyrol ; ayant sous les yeux la mer, à Venise ; près de Padoue , les monts Eugènes, chaîne de collines volcaniques très-propice aux recherches de géologie et de botanique; intérieurement animé de ces nobles ardeurs qui n'abandonnent jamais l'homme vraiment doué et qui peuvent sommeiller quelque temps, sans doute, mais qui ne sauraient non plus demeurer complètement sans éclat , de vingt-cinq à trente ans, Albert dut nécessairement comparer, chercher, trouver, amonceler des matériaux, dicter, écrire, peut-être même faire des lectures publiques durant son séjour à Padoue. Ce qui nous affermit dans ce sentiment, ce sont les propres paroles du maître. Je

ME DISTINGUAIS DEJA DANS LES SCIENCES, dit Albert,

lorsque j, obéissant à un avertissement de la Vierge et à /'inspiration DE l'esprit- SAINT, f entrai dans

l^Ordre\ 11 est évident que le grand homme fait allusion à quelques succès plus sérieux que les applaudissements de l'école. Albert, lorsqu'il se fit frère prêcheur, était déjà montré du doigt comme un génie, et, pour être tenu pour tel, il ne suffisait point, ce semble, même au xiif siècle, de mener à l'écart une vie rigide et d'expliquer prudemment Pierre Lombard.

On sait quelles défectueuses traductions latines d'Aristote circulaient au moyen âge^ C'est cependant sur ces débris mutilés, altérés, souvent presque méconnaissables de la sagesse antique , que s'acharnaient les inteUigences affamées des fils des Barbares: instructif et touchant spectacle, qui nous montre les nouveau-nés du christianisme allant ressaisir à tâtons, par delà les cimes de la Révélation, l'un des flambeaux de l'esprit humain. Albert, que la gravité naturelle de ses mœurs éloignait des plaisirs, noua tout d'abord, dès son entrée à Padoue, ces rapports de familiarité étroite avec le maître des maîtres qui furent le constant honneur, l'une des mâles jouissances de sa vie. Bien que sen-

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