DISCUSSION SUR L’AUTORITÉ DES PASTEURS DE L'ÉGLISE
Conformément à sa promesse, M. Stevens avait invité, quelques jours plus tard, plusieurs dames et messieurs, y compris le pasteur, pour passer la soirée chez lui.
Le commencement de la veillée se passa gai.
ment ; félicitations à l’égard d'Albert d’abord, puis chant et musique.
Vers les dix heures, le ministre, vieillard vénérable, ayant promis d'ouvrir la discussion, crut le moment favorable d'entamer la conversation sur quelques points de religion mis en doute par ses propres fidèles, puis finalement sur l'Eglise romaine,
Après avoir cité plusieurs passages de la Bible pour démontrer que toute secte, hors l'Eglise méthodiste, était entachée d'erreur, il ajouta :
— L'Eglise papiste est la pire de toutes.
—C'est vrai, dirent tous les invités en chœur.
—Q'e pensez-vous des preuves que je viens 4 de fair, jeune homme? reprit le vieillard en s’a- ‘| dressant à Albert. Î
Albert, assis près d'Eva et occupé à causer M avec elle, ne s'attendait pas à une pareille ques- î tion; cependant la politesse exigeant une ré- 4 ponse, il dit : :
— Je suis peiné, monsieur, de ne pouvoir vous À répondre, et vous me pardonnerez de n’avoir pas ù r
prêté attention à vos paroles, bien occupé que j'étais à causer avec ma sœur. » |
— J'en étais à prouver les erreurs de Rome, et j t j'ai cru m'apercevoir que, tout en causant avec ; v mademoiselle Eva, vous n’avez pas fait la sourde 4 oreille à ce que j'ai dit. n
—Dans l’un ou l’autre cas, je suis trop jeune M D pour me permettre de discuter avec vous. Jr
— Non, tu n'es pas trop jeune, dit M. Stevens ; à mais puisque tu n’as pas entendu notre vénérable 1 h pasteur, je vais te répéter ce qu’il a dit. Après # à avoir répété en grande partie les paroles du mi- "# v nistre, il ajouta :—Comme tu viens de le voir, le # IL Catholicisme ou plutôt le papisme, religion à la- k. ri quelle tu appartiens encore, est une erreur très M te
grave, une invention des hommes acharnés contre leur Dieu, un chemin de perdition pour ton
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âme, et toutes les accusations que nous venons de porter contre elle sont fondées. Eh bien:
qu'en penses-tu, mon fils ?
— Mon père, le respect que je vous dois m’empêche de répondre.
— Non, non, reprit M. Stevens, tu ne connais pas encore la glorieuse liberté que le protestantisme nous donne en matière de religion : chacun, jeune comme vieux, pauvre comme riche, ignorant comme savant, est libre d'émettre son opinion, de la faire prévaloir s’il le peut, quel que soit le point de doctrine ou le texte des saintes Ecritures. Ainsi, ne crains pas de manquer aux convenances.
—Oui, liberté glorieuse, ajouta le ministre.
Avec elle point d’esclavage, point de craintes, point de superstitions ou d’obéissance aux hommes.
— Ni à Dieu, je suppose, dit vivement Albert, heureux de répondre à un autre que son père adoptif, Je vous assure, monsieur, que vous ne venez pas de m’apprendre une nouvelle ; il y a longtemps que j'ai entendu parler de cette glorieuse liberté dont vous jouissez comme protestants.
— Bien au contraire, jeune homme, dit le ministre piqué de cette réponse ; dans le protestan-
34 ALBERT OU L'ORPHELIN CATHOLIQUE tisme tout est pour Dieu, dans le papisme, tout est pour le pape et les prêtres de l'Eglise de Rome ; à eux l’obéissance, à eux la liberté de penser, de parler, de discuter, d'émettre leur opinion ; à vous, fidèles, d’ohéir sans protestation, sans liberté de vous objecter, sans liberté même de penser ; quelle que soit la doctrine qu'ils proclament, à vous, fidèles, de l’accepter comme vérité de foi.
—Ïl est vrai que nous obéissons à nos pasteurs ; mais non dans le sens que vous dites ; si nous les écoutons, c'est parce que nous croyons à une autorité enseignante, et que cette autorité est capable de nous diriger sûrement au port du salut.
— Vous obéissez, non à une autorité enseignante, mais à une autorité absolue, tyrannique, qui, loin de vous conduire au port du salut, vous jette corps et âme dans les bras de Satan.
—Permettez-moi de vous dire que vous ne connaissez pas le catholicisme, monsieur. Mais, admettons pour le moment que vous dites la vérité, il vous sera facile de le prouver. Cependant il faut s'entendre, il y à un principe à établir; vous ne nierez pas, j'espère, qu'il faut une autorité enseignante dans l'Eglise de Dieu ?
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—Je n’admets pas une autorité qui dit: je parle, obéissi:z.
— Quelle autorité admettez-vous donc?
—J'admets la nécessité pour l'Eglise d’avoir des ininistres pour prêcher la parole de Dieu.
—Auxquels nous devons obéir, n'est-ce pas?
—Non dans le sens que vous, catholiques, prétendez.
— Je ne connais qu’une manière d’obéir, monsieur ; vous dites que vous n’admettez pas une autorité qui dit : je parle, obéissez. Qu'admettezvous donc?
— J'admets l'autorité d’un pasteur pour prêcher la parole de Dieu, pas plus que cela.
—C'est-à-dire des ministres pouvant seulement ouvrir la Bible et prêcher sur un de ses textes sans avoir l'autorité de dire : ce que je vous prêche est la vérité.
—Le ministre de l'Evangile peut toujours, en s'appuyant sur la Bible, prouver ce qu’il prêche.
—Tout homme peut en faire autant, monsieur ; si je vous comprends bien, vous n’accordez aux ministres de l'Evangile, vous ne vous accordez à vous-même, comme l’un d'eux, qu’une autorité qui n’est pas une autorité, une autorité de nom seulement et agissant sans être autorisée, une autorité factice, sans.
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—Comment cela? dit le ministre en l’interromvant.
—AÀ vous de répondre, monsieur, je n’ai pas d'autre définition d’une autorité à laquelle nous ne devons pas obéir.
—-Je le répète, le ministre de l'Evangile peut prouver ce qu'il dit en s’appuyant sur la Bible.
—C'est-à-dire suivant l'interprétation qu'il en donne, dit Albert en souriant ; c’est pour cela, je suppose, que nous voyons autant de ministres prêchant à autant de sectes différentes.
—Le ministre de l’Evar ile jouit et use d’une certaine autorité : c’est celle de prêcher l'Evangile en exhortant les fidèles à se conformer à ses enseignements ; mais 1l ne s’arroge pas celle que réclament les prêtres de l’Église de Rome, une autorité divine et infaillible.
—-Je sais pourquoi le ministre protestant ne réclame pas pour lui une autorité div'ne et infaillible ; c'est parce qu’il n’en a jamais été investi.
— L'autorité divine et infaillib'e n'appartient qu'à Dieu.
—Je le sais tout aussi bien que vous ; tout vient de Dieu, mais il est également vrai que Dieu peut, dans sa toute-puissance, conférer une partie de cette autorité à qui bon lui semble.
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—Dieu n’a jamais donné une telie autorité aux hommes.
—Vous ne connaissez donc pas la Bible ?
—Vous allez un peu trop loin, dit le ministre E en rougissant ; c’est vous, catholiques, qui, ne la lisant jamais, ne la connaissez pas.
—Voulez-vous me permettre une question ?
—Certainement.
— Vous dites que vous connaissez la Bible, je veux vous croire, mails, dites-le-moi, croyez-vous | que la Bible est toute vérité ? Croyez-vous qu’elle Û contient le récit fidèle, exact d’une partie de la ï vie, des actes et des doctrines sublimes de notre divin Sauveur? que ses sentences sont le souffle de l'Esprit saint? qu’elle renferme des sermons, des écrits, des épîtres, etc., des apôtres de Jésus- Christ? En un mot, croyez-vous que la Bible est une œuvre divine et non humaine ?
— Votre question est étrange: j'y répondrai cependant. Je crois que la Bible est l’œuvre de Dieu et non des hommes ; qu’elle nous a été laissée par notre divin Sauveur pour nous éclairer et nous guider dans la bonne voie, et, comme
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règle de foi. Nous, protestants, répondons oui à votre question, mais vous, catholiques, donnez
une réponse négative en rejetant la Bible pour obéir à des hommes, à vos prêtres.
— À vous de prouver plus tard la dernière partie de votre réponse, monsieur; votre ardeur vous a fait outrepasser les bornes de ma question. Vous dites que la Bible est ine œuvre toute divine, j'espère ne pas vous vffen;er en vous disant que vous croyez tout le contraire, ou si vous y croyez, vous n’agissez pas suivant votre foi.
—Comment cela ? j’exige une explication.
— Parce que, ou vous ignorez complètement ses principaux enseignements ; dans ce cas, vous ne pouvez y croire ; si vous les connaissez, vous n’y croyez pas encore, parce que vous les rejetez comme vous rejetez toute chose indigne de votre confance.
—Vous allez prouver ce que vous venez de dire, dit le ministre avec chaleur ; je suis surpris de vos paroles.
—]J3 n'ai pas voulu vous offenser, monsieur.
—Vous ne m'offensez pas, mais vous poussez les choses trop loin.
—Dans votre intérêt, peut-être, monsieur.
Vous me permettrez bien de vous offrir mes excuses en vous priant de ne point continuer cette discussion.
—Non, non, dit le ministre d’un ton plus
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doux ; faites votre preuve ; je vous demande de
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tion.
—Tu dois faire la preuve de tes avancés, dit M. Stevens.
—C'est ce que je veux faire, avec votre per mission, mon père.
—Et je t'accorde la mienne avec plaisir, dit le ministre.
— Bien, monsieur, voici ma preuve. N'est-il pas bel et bien écrit dans la Bible que Jésus- Christ a constitué un ministère composé de ses douze apôtres, en tête desquels il a placé saint Pierre ; qu'à ces mêmes apôtres, il a donné un pouvoir grand et divin en leur commandant de diriger, d'enseigner, de baptiser les nations et de répandre les doctrines qu’il leur laissait lui-même?
— Je le sais tout aussi bien que vous.
—— Vous avouez donc que cela est bel et bien écrit dans l'Evangile? Vous devez avouer aussi que Jésus-Christ a commandé aux fidèles, c’està-dire à ceux qui seraient baptisés, enseignés et admis membres de son Eglise, de respecter et d'obéir à ses apôtres, constitués ses ministres.
—-Qu'est-ce que cela a à faire avec votre preuve que nous rejetons la Bible ?
— Tout à faire d'après moi, vous venez d’a-
vouer que la Bible est l’œuvre de Dieu, qu'elle est toute vérité, qu’elle doit être notre règle de foi ; vous avouez au5si qu'il es! écrit dans cette même Bible que Jésus-Christ a constitué un ministère muni d’un pouvoir spirituel et divin, auquel tout fidèle doit obéir. Cependant vous disiez tout à l’heure : Point d’obéissance aux hommes, pasteurs ou non, point d'autorité qui dit : Je parle, obéissez ; liberté à moi, protestant, d'émettre mon opinion sur tout article de foi enseigné par ces ministres, liberté à moi de l’accepter ou de le rejeter ; ce qui équivaut à dire : point d’autorité autre que la mienne, arrière tonte autre qui, au nom de Dieu ou par Dieu, voudrait s’imnoser à moi.
—Cela est faux, dit le ministre avec aigreur.
—Veuillez me dire ce ail y a là de faux.
monsieur.
—Ce qui regarde la liberté que s'accorde le protestant.
—Ce sont pourtant vos propres paroles que je viens de répéter ; or, comment pouvez-vous les mettre en accord avec ce que doit pratiquer tout fidèle croyant en Jésus-Christ et à son Evangile ?
—-Jai dit: Point d’obéissance aux hommes mais à Dieu, à Jésus-Christ et à son Evangile nous essayons d'y obéir en tout point.
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Dieu, qu'elle tre règle de t dans cette titué un miet divin, auit vous disiez à ux hommes, dit : Je parit, d'émettre Ènseigné par epter ou de
— Pensez-vous obéir à Jésus-Christ en refusant d'obéir aux apôtres qu'il a constitués ministres de son Eglise? Les apôtres étaient des hommes, n'est-ce pas ?
—Oui, certainement, dit le ministre avec embarras.
—Et ces apôtres, avant de mourir, ont nommé leurs successeurs, n'est-il pas vrai ?
—Ce que vous dites est de toute vérité. Le
. protestant croit que Jésus-Christ a constitué un ministère constitué de ses douze apôtres ; que
oint d’autori- î ces derniers ont nommé leurs successeurs qui, à € autre qui, “ leur exemple, devaient prêcher l'Evangile.
S ,: at Fa . | ait S IMPOSeI NW —Et ces successerrs étaient, comme les apô-
“ tres, comme vous êtes vous-même. des hommes. ! — Evidemment.
— Alors, ce sont donc à des hommes que Jésus-Christ a commandé d'obéir P
Le ministre n’osait répondre.
—Veuillez m'expliquer, continua Albert, ce , que vous avez voulu dire par ces paroles : Point d'obéissance aux hommes P
ec aigreur. là de faux.
s'accorde le aroles que je
vez-vous les ratiquer tout
| ) —J'ai dit: Point d'obéissance aux hommes, pn Evangile? M parce que toute l'autorité investie dans les apô-
x hommes { tres fut, non de proclamer des doctrines, mais n Evangile ©) simplement de prêcher l'Evangile, c’est-à-dire ent. 4 scigner aux nations ce qu’elles devaient faire
pour obtenir le salut; et ces enseignements se trouvent dans la Bible que nous prêchons, comme leurs successeurs.
— Vous admettez donc une succession non interrompue depuis les apôtres, vous vous dites même un des représentants de cette succession ?
—Oui.
— Et comme pasteur, que dis-je? comme apôtre de Jésus-Christ, puisque vous êtes un de leurs successeurs, vous devez enseigner la même doctrine, exécuter en tout point et faire exécuter par les fidèles confiés à vos soins tout ce que le divin Maître à enseigné à ses apôtres, constitués par lui-même ses ministres, ses exécuteurs, à ceux-là mêmes qui devaient agir en son nom tout comme s’il était resté lui-même ici-bas ?
—Certainement.
—Vous devez donc user de la même autorité, des mêmes privilèges ?
—Des privilèges, oui ; quant à l’autorité, je le répète, elle a été transmise dans la Bible qu'ils ont laissée pour nous guider.
—Ce qui équivaut à dire que les apôtres seuls ont reçu une autorité devant cesser avec eux. Il n'était donc pas nécessaire pour eux de nommer des successeurs P
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