UN FEU DANS LA PRAIRIE.—-VENGEANCE DU CAPITAINE
Le lendemain, la caravane se mit en marche plus tard qu’à l'ordinaire. Le capitaine, après avoir donné ordre au sergent de suivre la caravane à une certaine distance en arrière avec une vingtaine d'hommes, prit le devant avec le gros du détachement pour éclairer le chemin.
On avança ainsi pendant deux jours sans le moindre incident,
Un soir, la caravane venait de former son
camp sur les bords d’une rivière ; l'herbe était haute et abondante.
Albert était à souper.
Monsieur, dit-il en s'adressant à M. Lyons, je crois que vous devriez faire brûler cette herbe autour du camp, aussitôt que nos animaux seront rassasiés.
…-.Pourquot cela?
— Parce que Îles sauvages ne manqueront pas äe nous remettre le change ; jc m'étonne même qu'ils n’aient pas agi plus tôt.
—-V ous avez raison, et ce que vous suggérez sera fait.
Une heure aprés, ie capitaine fit brûler l’herbe
érez
erbe
ALBERT OU L'ORPHELIN CATHOLIQUE 165 à une assez grande distance, et les chevaux et les mulets furent placés au centre du camp.
Vers deux heures du matin, tout le monde, réveillé en sursaut par le cri terrible : Au feu! au feu ! sort des tentes, et tous poussent une exclamation d’effroi en apercevant une lueur immense, terrible, approchant avec la rapidité de l'éclair.
—HEh bien! capitaine, dit M. Lyons, nous.
avons bien fait, n’est-ce pas, d’avoir suivi l'avis d'Albert?
— Nous lui devons une éternelle reconnaissan:ce, dit le capitaine. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que ce jeune homme, quoiqu'il traverse ces prairies pour la première fois, semble connaître les desseins et les moyens adoptés par ces peauxrouges pour se défaire de leurs ennemis.
—C'est extraordinaire, dit M. Lyons.
En ce moment, une fumée épaisse poussée par un vent furieux fait entrer tout le monde sous les tentes. Des pétillements sinistres et une chaleur suffoncante font trembler hommes et chevaux ; les premiers, à plat ventre, se portent la main à la figure qu'ils collent contre terre pour respirer un peu de fraîcheur ; les chevaux et les mulets trépignent, renâclent et poussent des gémissements.
Ce ne fut cependant que pour quelques ins-
166 ALBERT OU L'ORPHELIN CATHOLIQUE tants ; le feu, arrêté dans sa course à l'herbe brûlée d'avance, avait contourné le camp et continuäit son œuvre de destruction au delà.
Tout le monde poussa alors un soupir de soulagement et, sortant des tentes, put admirer le spectacle grandiose et terrible à la fois d'une prairie en feu.
— Nous allons lever le camp immédiatement, dit le capitaine. Les sauvages, croyant à notre destruction, vont se ruer sur nous pour enlever ce qu’il aurait pu rester de provisions.
—]e ne suis pas de votre avis, capitaine, dit M. Lyons ; nous pouvons nous préparer à repousser leur attaque ; j'aime mieux cela que de traverser cette rivière par une telle obscurité.
Un des hommes de la garde arrivait au même instant.
—Messieurs, dit-il, j'ai entendu beaucoup de bruit de l’autre côté de la rivière.
— Un bruit, dites-vous? demanda M. Lyons.
—Oui. et si je ne me trompe, les sauvages, pour inieux jouir du spectacle de nous voir rôtir, se sont blottis dans les hautes herbes de la rive ojposée. Comme ils ont été trompés dans leur at tente, je les crois occupés à faire des préparatifs pour nous attaq'ier pendant que nous traverse rons la rivière,
dist
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Dour , 5€ Obatatifs erse:
— Que faire? demanda M. Tvons.
— En finir avec ces barbares, dit le capitaine avec rage. Nous allons voir si ces peaux-rouges vont ainsi nous menacer continuellement. Oui, il faut exterminer cette race infâme.
Il se rend aussitôt au centre du camp, donne ordre à ses hommes de monter à cheval ; puis, leur recommandant le plus grand silence, il se met à leur tête en disant:
—Suivez-moi, que chacun de vous soit décidé de vaincre ou de mourir.
— Nous sommes à vous, dirent tous les hommes.
La petite troupe descend le long de lu rivière qu'elle traverse à un mille plus bas, puis elle la remonte sur la rive opposée en revenant dans la direction du camp. Elle avance avec la plus grande précaution ; pas une parole n'est échangée ; chaque homme, tout en blâmant la témérité de son capitaine, lui était dévoué, et était décidé de vaincre ou de mourir à ses côtés.
M. Lyons, en voyant partir le capitaine avec sa troupe, avait deviné sa pensée. Calculant la distance et le temps nécessaire au capitaine pour arriver vis-à-vis le camp, il dit à Albert :
—Je crois connaître le but que se propose notre capitaine: voulant à tout prix se débarras-
ser des sauvages, il ne craint pas de risquer sa vie et celle de ses hommes pour le salut de la caravane, Pour cela, il va traverser la rivière un peu plus bas, puis il remontera sur la rive opposée pour surprendre les sauvages et en tuer autant qu’il pourra avant qu’ils puissent se défendre.
—L'obscurité va le favoriser, il est vrai, dit Albert ; mais si les sauvages sont nombreux, ils vont certaineinent l’écraser si nous ne lui prêtons main forte au besoin.
—C'est ce que je vais faire, dit M. Lyons.
Quelques minutes plus tard, ingénieurs civils, arpenteurs et muletiers sont rangés en ordre de bataille ; chaque homme est muni d’une carabine chargée de six coups, de deux revolvers à gros calibre et d’un sabre. Tous sont prêts à obéir au signal convenu.
Tout à coup, des coups de feu se font entendre, suivis de plaintes et de cris déchirants : d’autres cris plus puissants, plus terribles les dominent ; ce sont ceux du capitaine et de ses hommes ; les coups de feu se succèdent avec rapidité ; cinq minutes, dix minutes se passent, ccpendant les cris d: rage et de douleur d’un côté, de joie et de triomphe de l’autre, se mêlent, se confondent en augmentant de force.
Les hommes restés au camp frissonnent mal-
gré les sueurs qui inondent leurs figures ; ces cris, ces hurlements glacent leur sang dans leurs veines.
— Pauvres sauvages, dit Albert, d’après moi, ce massacre est cruel, barbare et ne fait pas honneur à l’homme civilisé.
—A la guerre comme à la guerre, dit M.
Lyons; ces sauvages devraient nous jaisser en paix.
—Ces enfants du désert ne connaissent pas mieux ; ils voient en nous des ennemis envahissant leurs domaines, et pour nous repousser, ils usent des seuls moyens à leur disposition,
— Vous devez avouer que leurs moyens sont très barbares.
—Comment appelez-vous celui que notre capitaine emploie en ce moment?
— Je conviens qu'il est cruel, mais il leur servira d'exemple.
—Laissez-moi vous die, monsieur, que si l’on avait employé et si l’on continuait d'employer envers ces enfants du désert des moyens plus en rapport avec la civilisation, nous n'aurions pas en eux des ennemis aussi implacables.
En ce moment les sauvages, fuyant de tous
côtés, arrivaient pêle-mêle sur le bord de la ri-
ne dec ce tes
vière dans laqueile ils se jetèrent pour {4 traver: ser.
— Ah ! les voici qui vont traverser de ce côté ; dans un instant ils seront sur nous, s’écrie M. Lyons. Epaulez vos carabines.
—Ordonnez de tirer haut, lui souffle Albert.
— Attention, continue M. Lyons, les voilà sur nous... Feu !
Une détonation forte, vibrante, éclate, et de nouveaux cris de douleur fendent les airs.
—Où sont les réverbères ? crie M. Lyons.
—]Ici, répondent plusieurs.
—Allumez-les vite; dépêchez-vous, crie plu:
fort M. Lyons.
Quelques secondes après, ces lumières puis.
santes mettent à découvert des centaines de sauvages qui se débattent dans l’eau et sur lu rive opposée.
Les hommes du camp sont terrifiés par je spectacle qu'ils cut sous + ycux, Les sauvages, sur la figure desquels est peint l’effroi le plus grand, le corps nu et bariolé, les cheveux hérissés, ressemblant plutôt à des monstres qu’à des êtres humains, s’enfuient de tous les côtés. Der-
rière eux, le capitaine et ses hommes, montés sur leurs chevaux et tenant en main leurs sabres tout rougis de sang, frappent à droite et à gauche
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sans merci. Jeunes comme vieux tombent tour à tour sous leurs coups re oublés, au milieu des cris et des gémissements. Mais assez de ce tableau.
Ceux des sauvages qui s'étaient jetés à l’eau pour échapper à la mort, se baissèrent sous l’eau en apercevant les lumières et se laissèrent emporter par le courant.
—Comme chef de cette expédition, votre devoir est de faire cesser ce massacre, dit Albert d’une voix vibrante d'émotion.
—Oui, oui, s'écrient plusieurs.
—Je le voudrais bien, dit M. Lyons qui, comme les autres spectateurs de ce drame terri ble, frémissait d'horreur. Mais, soit qu'il craigniît de déplaire au capitaine, soit qu'il jugeât à pro pos d: donner une leçon aux sauvages, il laissa faire.
— Je laisserai cette caravane à la première occasion favorable, dit Albert ; il ne sera pas dit que j'ai fait partie d'une expédition qui emploie ou laisse employer des moyens aussi barbares Déferdons-nous, très bien, mais défendons-nous loyalement.
—Ces sauvages auraient pris plaisir à nous voir brûler vifs, dit M. Lyons ; c'était bien leur dessein en mettant le feu à la prairie. Si leur ten-
naar mare ”
tative avaït réussi, pas un d’entre nous n'aurait échappé au plus terrible des supplices. Si nous n'eussions pas découvert leur cachette, ils seraient en Ce moment sur nous pour nous massacrer.
—C'est-à-dire qu’ils auraïent fait ce que le capitaine et ses hommes font en ce moment ; pourtant ces derniers se numment civilisés et sont les instruments d’un gouvernement civilisé.
—]l faut un châtiment terrible à ces peauxrouges ; ils se souviendront longtemps de celui- Ci,
Oui, je le sais, et ce souvenir leur servira d’excuse pour en tirer une vengeance plus terrible.
—]ls ne l’oseront pas.
—Dieu le veuille.
Le capitaine et ses hommes approchaient de la rive. Ils frappaient, frappaient toujours ; les cadav:es jonchaient la terre, Cependant leur soif de vengeance n'était pas encore assouvie, il leur faÏlait de nouvelles victimes, et pour les trouver, ils fouillaient tous les coins et recoins.
—AÀ la rivière, crie le capitaine d’une voix de tonmsive ; clie doit cacaer beaucoup de cette vermine.
Les soldats s'y précipitent en poussant des
pr
ma
ra ex.
cris féroces ; heureusement que les sauvages qui
s'y étaient jetés purent échapper à leur vengeance.
Le jour commençait à poindre lorsque le capitaine et ses hommes revinrent au camp en poussant des cris de triomphe.
—Cette canaïlle »’y reviendra pas de sitôt, dit le capitaine.
— [a leçon aura été assez rude, dit M. Lyons,
— Pas trop rude pour cette canaille, dit le capitaine en lançant un juron. Puis, se tournant du côté de ses hommes, 1l ajouta: Je vous re. mercie de votre bravoure et de votre adresse ; il est quelquefois nécessaire, pour protéger notre vie et celle de ceux qui sont sous notre garde, de frapper sans merci les ennemis qui se présentent. C’est ce que nous venons de faire pour la protection de cette caravane que nous avons mission de protéger, Puisse cette leçon nous assurer la tranquillité et la paix. Nous allons maintenant prendre quelques heures de repos, puis nous reprendrons notre marche. Je vous invite tous à ma tente pour prendre un petit verre d’eau-devie qui vous réconfortera.
Quelques minutes plus tard, le capitaine et ses hommes entraient sous les tentes, laissant aux
ingénieurs et au reste de la caravane le soin de garder le camp.