CHAPITRE VIII DÉPART DE L'EXPEDITION
Quelques semaines plus tard, Albert prenait place à bord des chars qui devaient le conduire à Saint-Louis, heu où l’expédition s'était donné rendez-vous pour le départ.
Monsieur et madame Stevens, ainsi que Eva, avaient accompagné jusqu’à la gare ; les adieux furent touchants. Albert avait tout promis à sa mère, qui le voyait partir avec regret ; à la demoiselle Eva, il avait promis un prompt retour ; à M. Stevens, il avait donné l'assurance de ne pas oublier ses recommandations.
PALIN Rs
DE PONEMENT
Le sifflet de la locomotive se fait entendre une dernière fois, la cloche sonne et les chars, tirés par un engin puissant, se mettent en mouvement.
—Au revoir, dit Eva d'une voix émuc, ne m'oubliez pas.
— Dieu m'en garde, dit Albert. Au revoir et à bientôt !
De Boston à Saint-Louis, le trajet se tit en deux jours.
De là au fort Leavenworth, il fallait prendre un vapeur pour remonter la rivière Missouri.
Une fois sur le vapeur, M. Lyons, chef de l’expédition, fit la revue de ses hommes, assigna à chacun d’:ux les devoirs qu'il devait remplir, examina tous les instruments nécessaires à l’arpentage, distribua les armes, etc.
L'inspection finie, il se tourna du côté d’AIbert et lui dit:
—— Je vous nomme mon secrétaire. Votre devoir sera de prendre note de tout ce qui se rattachera à notre expédition, à enregistrer tous les détails, copier tous les procès-verbaux, les délibérations ou arrêtés du conseil. Votre tâche demandera un travail assidu, beaucoup de bonne volonté ; aussi j'aime à vous confier cette mission. Votre digne père, dont j'ai l'honneur d'être l'ami, m'a dit que
je p avez men teur, auss fianc que :
De quare et cc puis la ca civils l'expé vaux ment le fort mense seulen hostile les bla Ave difficil défaite ges.
je pouvais compter sur vous. Ainsi, si vous n’y avez pas d’objection, je vous attache, de ce moment, à ma personne, non en qualité de serviteur, mais comme mon fils. Qu'en dites-vous ?
—Vous me faites trop d'honneur, monsieur, aussi j'essaierai de me rendre digne de la confiance que vous me témoignez.
—Très bien. jeune homme, j'aime à croire que vous n'aurez pas à vous en repentir.
Deux semaines après, une caravane comptant quarante wagons traînés chacun par huit mulets et conduits par autant d'hommes habitués, depuis des années, à manier le fouet aussi bien que la carabine et le revolver ; soixante ingénieurs civils et autres personnes formant le corps de l'expédition, tous montés sur de superbes chevaux et armés jusqu'aux dents, avec un détachement de soldats pour leur servir d’escorte, laissait le fort Leavenworth pour se lancer dans les immenses prairies du grand Ouest, habitées a'ors seulement par Îes indiens, tous plus ou moins hostiles aux visages pâles, ainsi qu'ils appellent les blancs.
Avec un tel déploiement de force, il eût été difficile de prévoir ou même de supposer une défaite en cas d'attaque de la part de ces sauvages.
—Ils n'oseront jamais nous livrer bataille, disaient les conducteurs de voitures.
Et les ingénieurs pensaient comme eux.
Aussi avançait-on sans crainte ; les provisions et les munitions étaient abondantes, la santé excellente ; jamais caravane n'était partie scu; d'aussi heureux auspices.
On riait, on chantait, on s’amusait sans s’occuper du lendemain ou des sauvages, qui, il est vrai, ne s'étaient pas encore montrés.
Tout allait à merveille; on avançait rapidement ; déjà la caravane avait franchi le territoire de Nebraska et, prenant une direction vers le nord, elle entrait dans l’Orégon pour en connaitre l’étendue et les ressources matérielles.
On avait rencontré çà et là de petites bandes de sauvages, mais ces derniers s’éloignaient rapidement à l'approche de la caravane, soit par crainte, soit à dessein. Ces sauvages, malgré les offres généreuses du chef de l'expédition, n’avaient pas voulu prêter leur concours comme guides ni donner aucune information.
Un soir, aprés une journée brûlante, le soleil retirait un à un ses rayons et s’ensevelissait dans une mer de verdure ; au firmament quelques nuages épais et aux couleurs bariolées et bordées d'or, se berçaient mollement dans les airs; l’im-
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mense prairie quittait son manteau brillant pour se revêtir de coul:urs plus sombres ; le buffle, l'antilope et l'ours se rendaient à leurs tanières ou lieux de repos ; le serpent se faufilant dans l’herbe, disparaissait tout à coup sous terre ; la nature entière semblait songer au repos et se préparait
à faire place à la nuit qui bientôt devait régner
en souveraine ; seul, le loup acclamait son approche en faisant entendre son cri plaintif et ses hurlements.
La caravane venait d'établir son camp. Les hommes, tous ga!s, les uns chantant, les autres riant et causant, finissaient leur besogne avant le souper.
Albert, assis sur l'herbe à côté de M. Lyons, chef de l'expédition, écrivait dans un cahier ce que lui dictait ce dernier.
—Assez pour ce soir, jeune lomme, dit M.
Lyons. Que pensez-vous de notre voyage P
-—Tout à été fort bien jusqu'à présent, dit Albert ; cependant je ne suis pas sans appréhension pour l'avenir. Cette après-midi, étant sur une hauteur, un peu éloigné de la caravane, j'ai vu plusieurs groupes de sauvages dont l'allure m'a paru suspecte. Je crois qu’il serait bon de nous tenir sur nos gardes.
—Les sauvages n'oseront pas nous attaquer.
—Tant que nous serons dans la prairie, peutêtre que non; mais ils attendront que nous soyons engagés dans quelque ravin ou défilé de montagnes.
Le capitaine du détachement vint les rejoindre au même instant.
— Monsieur, dit-il en s'adressant à M. Lyons,.
je crois qu’il serait préférable de lever le camp tout de suite pour nous rendre sur cette hauteur en avant de nous.
— Pourquoi cela? demanda M. Lyons avec anxiété.
— Parce que d'ici, dans ce bas-fond, la garde ne pourra voir ce qui se passe au delà de ces coteaux qui nous entourent et qui cachent en ce moment des centaines de sauvages dont le but est facile à deviner.
— Nous sommes sous vos ordres, capitaine ; à vous de faire exécuter ce qu’il vous plaira.
— Alors, voyez à vos armes et à vos chevaux ; je vais donner l’ordre de lever le camp immédiatement.
Quelques minutes plus tard, les cavaliers étaient sur leurs chevaux et les mulets attelés aux wagons ; tous n’attendaient plus que le signal du capitaine.
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Tout à coup, des cris assourdissants, ou plutôt des hurlements terribles se font entendre.
Les gens de la caravane, surpris, serrent les rangs et peuvent voir des centaines de sauvages accourant sur eux.
—Chacun à son poste, commande le capitaine d’une voix de tonnerre. Que pas un d’entre vous ne bouge. Laissons approcher ces peaux rouges à la portée de nos fusils.
— Restez près de moi, dit M. Lyons en s’adressant à Albert.
— Je ne vous quitterai pas, dit Albert d’une voix émue.
Les sauvages n'étaient plus qu’à quelques pas.
— Feu ! crie le capitaine.
Une détonation saccadée, forte, rapide, se fait entendre, des cris déchirants fendent les airs, puis un silence de quelques secondes, suivi bientôt de cris, de hurlements plus forts, plus terribles que les premiers.
Plusieurs des sauvages étaient tombés ; ceux d'entre eux dont la vie n’était pas encore éteinte se tordaient dans les convulsions de l’agonie ; leurs cris déchirants, leurs plaintes, se mêlaient aux hurlements, aux menaces de ceux de leurs camarades qui, plus heureux, n'avaient pas été atteints par les balles.
Ces derniers s'étaient arrêtés et semblaient hésiter à avancer.
—Rechargez vos carabines, crie le capitaine.
Puis s'adressant aux conducteurs des voiturss, il ajoute :
—En avant jusqu’à ce coteau, nous leur servons trop de point de mire ici.
Les wagons s’ébranlèrent pendant que les soldats, placés en avant et en arrière, protégeaient la caravane et que les ingénieurs et leurs aides gardaient les côtés. Les conducteurs des voitures tenaient le fouet d’une main et un revolver de gros calibre de l’autre.
— Faites trotter les mulets, crie le capitaine. Une fois sur cette hauteur, nous pourrons tusiller cetie canaille.
Lis claquements de fouets se font entendre, e: les wagons sont entraînés rapidement.
Les sauvages, voyant la caravane s'éloigne aussi rapidement, croient à une fuite, et se me:tent aussitôt à sa poursuite en poussant des cris de vengeance.
Habitués à la course, ces enfants du désert diminuent peu à peu la distance qui les sépare de la caravane; ils ne sont plus qu'à quelques pas ; leurs hurlements augmentent de force à mesure qu’ils approchent.
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—Fouettez, fouettez plus fort, crie le capitaine ; mais à peine a-t-il prononcé ces mots, que d’autres cris, d’autres hurlements se font entendre, et cette fois du côté de la colline que la caravane
veut atteindre.
—-Halte! ajoute-t-il, nous sommes cernés...
Attention, arrière-garde !.… Volte-face !.. Feu !
Une nouvelle détonation se fait entendre et des cris de douleur font trembler les airs.
—Formez le camp en deux demi-cercles, reprit le capitaine, et tout le monde à plat ventre sous
les wagons.
Cet ordre est promptement exécuté, les che:
vaux et les mulets sont placés au centre du camp, presque fermé aux deux extrémités.
Le capitaine range ses soldats de chique côté en dedans du cercle formé par les wagons, sous lesquels se placent les ingénienrs et les autres personnes de la caravane, et tous, la carabine à à la main, attendent le signal de faire feu.
La nuit était devenue très noire, on ne pouvaix rien distinguer à quelques pas; aussi le moindre bruit, seul indice de l'approche des sauvages, attirait l'attention de tout le monde.
—Que pensez-vous de la situation? dit M.
Lyons en s'adressant au capitaine.
—El'e est très grave pour nous, et chacun de-
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vra faire son devoir si nous voulons repousser l'ennemi. Il n’y a rien à craindre tant que l'obscurité sera aussi grande qu’elle l’est en ce moment ; avec le jour viendra le temps critique.
— Ne serait-il pas mieux de déloger les assaillants tout de suite ?
— J'y ai pensé, monsieur, mais l'obscurité cst si grande que nous ne pourrons pas voir nos ennemis.
—$Si nous pouvions prendre possession de cette colline en avant de nous, nous pourrions défier les attacnes de toutes les tribus réunies.
— Par malheur nous ne pouvons ni avancer.
ni reculer, nos ennemis sont trop nombreux. S'ils pe sont pas sur nous à cette heure, c'est qu'ils ne peuvent nous voir et craignent quelque guctapens.
— Alors c'est à nous d’en prendre avantage.
—]e suis prêt à vous écouter, monsieur. Avezvous quelque moyen à proposer ?
— Aucun, malheureusement.
—N'avons-nous pas nos réverbères ? dit Albert pris d’une idée subite ; ils ont de puissants reflets. Qui sait? ces sauvages sur cette colline, se voyant tout à coup enveloppés de lumière, croiront peut-
être à une intervention surnaturelle et, dans leur superstition, ils prendront la fuite.
— Votre idée est excellente, jeune homme, dit le capitaine ; mais comment empêcher ces sauvages en arrière du camp de nous harceler pendant que nous serons occupés à repousser les autres ?
— Je crois avoir trouvé un moyen de les empêcher de nous poursuivre, répondit Albert,
—Quel est ce moyen? Dites.
—Ordonnez à quelques-uns de vos soldats de se munir d’allumettes et de sortir du camp sans faire le moindre bruit ; rendus à une certaine distance, ils devront mettre le feu à la prairie. Le vent souffle dans la bonne direction, et si ces sauvages ne veulent pas tourner en jambons, ils devront déguerpir au plus vite.
—La caravane vous devra son salut, dit M.
Lyons en lui ser*ant la main.
— Bravo ! dit le capitaine, votre plan doit réussir, et nous saurons vous en donner crédit ; je vais de suite faire exécuter ce que vous venez de recomma:der.
-—Un mot encore, reprit Albert ; dites à vos hommes d'attendre mon signal pour allumer le feu.
—]Il sera fait comme vous le voulez, jeune homme.
— Alors, je vais voir aux réverbères, à vous les feux.
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— C'est conclu, mais quel sera votre signal ? — Un coup de pistolet,
—Très bien.
Puis le capitaine et Albert se séparèrent.
M. Lyons suit ce dernier en disant :
— Nous avons promis de ne pas nous quitter.
Albert le remercia du regard.
1 En pa:sant près des premiers wagons, Albert £ demande ‘ ‘17tre hommes de le suivre.
On s'em, ressa de lui obéir.
Le plus grand siience règne au dedans et au dehors du camp ; les sauvages, démoralisés par l'effet terrible produit par la dernière détonation, s'étaient arrêtés et, couchés dans lherbe, ils avaient décidé d'attendre le jour avant de renouveler leurs attaques.
Dans le camp, tous, à part le capitaine, de M. Lyons et d'Albert, ignoraïient le plan adopté. Anxieux, ils regardaient la position comme désespérés.
Albert venait de remettre un réverbère à chacun des hommes qui l'avaient suivi. |
—Montez sur vos chevaux tout de suite, leur dit-il.
Cet ordre est exécuté.
—Nous allons maintenant sortir du camp, reprit Albert; l'obscurité nous protège. Puis,
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prenant le côté opposé à ceux qui devaient allumer les feux, il les place à une distance de vingt pieds l’un de l'autre en leur faishint tourner bride vers la colline que la caravane veut atteindre.
Cela fait, il revient à chacun d'eux et leur dit :
—Au premier coup de pistolet que vous entendrez, vous allumerez vos lampes et les placerez de manière que la lumière se reflète en avant de vous, et vous les tournerez un peu à droite et à gauche en les agitant. Nous pourrons ainsi voir nos ennemis sans qu’ils puissent nous a »er”evoir. Avancez vers cette colline aussitôt q'e 1: caravane se mettra en marche. Quelque chose qui arrive, n'ayez pas la moindre crainte.
—Comptez sur nous, répondirent ‘s.
Pendant qu’Albert faisait ces préparatifs, six soldats, sur l’ordre du capitaine, sortaient du camp pour allumer les feux qui devaient chasser les ennemis.
Deux minutes plus tard, un bruit sec se fait entendre. Aussitôt quatre lumières puissantes se reflètent à plus d’un mille de distance, et découvrent aux gens de la caravane des centaines de sauvages immobiles ; de l’autre côté et en même temps, six feux, petits d’abord, puis grossissant et poussés par ie vent, se réunissent en un feu terrible, immense, s’élevant à une grande hauteur
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et se dirigeant vers d’autres sauvages non moins nombreux,
Des cris et des hurlements se font entendre de nouveau. Les sauvages, menacés par le feu, affolés par la terreur, courent dans toutes les directions pour y échapper: ceux du côté opposé, ne sachant à quoi attribuer cette lumière puissante que leur vue ne peut supporter, se sauvent avec toute la rapidité possible.
Un hourra formidable poussé par les gens de la caravane se mêle aux cris de terreur des sauvages,.
Le capitaine vient serrer la main de notre héros et le félicite du résultat obtenu ; puis il donne le signal du départ.
Une heure après, la caravane formait son camp sur une colline escarpée, d'où elle pouvait défier toute attaque: les réverbères furent placés aux points les plus menacés, et chacun, hors la garde, songea à prendre un repos bien nécessaire à la suite de tant d'émotions.
Albert couchait dans la tente de M. Lyons; ce dernier, en le voyant entrer, alla au-devant de lui et lui saisissant les deux mains, lui dit avec émotion :
— Brave jeune homme, laissez-moi vous remercier pour votre noble action. Sans vous, nous se-
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ns rions encore dans ce bas-fond, d'où nous n’aurions pu sortir sans perdre la moitié de nos homde mes et, qui sait, nous aurions été de ce nombre fo- peut-être. Vous avez dû être inspiré, mon jeune 2C- ami. | ne — C'est à Dieu, monsieur, maître des idées et 1te des pensées, que revient tout le mérite du salut de ec la caravane.
—Vous n’en fûtes pas moins son instrument.
de — Charge qu'il aurait pu confier à vous comme au- à moi; ainsi, monsieur, si mérite il y a, il ne
n'appartient pas.
hé- — Je n'en étais pas digne, moi.
1ne — Pardon, monsieur ; je vous avouerai cependant que cette idée m'est venue à la suite d’une mp trute petite prière.
fier — Ah ! je le vois, pendant que nous délibérions. aux vous adoptiez un moyen plus efficace.
de, —Moyen qui ne m'a jamais fait défaut, dit Al-
pert avec émotion,
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