‹ Albert ou L'orphelin catholique [microforme]Chapitre 52 sur 62 · M. STEÉVENS RECOIT UNE TRAITE — TRISTE NOUVELLE · texte numérisé non relu

M. STEÉVENS RECOIT UNE TRAITE — TRISTE NOUVELLE

On était au dîner chez M. Stevens. Un grand changement s'était opéré dans cette famille, naguère si heureuse et si gaie. M. Stevens, sans cesse préoccupé de l'état de ses affaires, était devenu soucieux ; Mme Stevens n'était guère mieux, sa vue se portait souvent sur sa fñlle et ses yeux se remplissaient de larmes; Eva était triste, elle ne riait et ne chantait plus.

—C'en est fini, dit M. Stevens, divers jugements ont été portés contre moi, et les huissiers peuvent arriver d’un moment à l’autre pour mettre sous saisie tout ce que nous possédons, maison, meubles, etc. Ah! qu'il est pénible de se trouver dans une pareille situation.

—I[l ne faut pas désespérer, dit Mme Stevens,

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ta nombreuse clientèle nous permettra de vivre avec aisance.

—Je le sais, mais ma fille pour iaquelle je rêvais un si brillant avenir. Ah! chère enfant tu...

—Ne vous inquiétez pas pour moi, cher père, dit Eva, je serai toujours heureuse avec vous et ma mère.

— Non, non, chère enfant, reprit M. Stevens, la pâleur de tes joues, ta tristesse depuis plusieurs jours, démontrent trop bien que toi aussi, tu éprouves le grand malheur qui vient de nous frapper.

—$i je suis triste, mon père, c’est parce que vous l’êtes, parce que ma mère souffre.

Si au moins Albert était ici, dit Mme Ste.

vens en jetant un regard sur sa fille.

—Oui, dit M. Stevens ; s’il était ici, 11 me sem ble que je serais plus résigné, plus confiant. Je ne sais. cependant, depuis quelques jours, j'é: prouve un ennui, un désir de le revoir.

Un éclair de joie brilla sur la figure d'Eva.

—Le cher enfant, dit Mme Stevens, sa pré.

sence ici nous causerait une véritable joie. Le bonheur et la gaîté semblent être partis avec lui,

—Son retour ne doit pas tarder, dit M. Ste.

vens ; j'ai hâte de le revoir.

On frappa à la porte.

M. et Mme Stevens tressaillirent.

—Les huissiers ! dit vivement M. Stevens,

La servante entre et remet une lettre à ce dernier.

— Ah ! dit-il, une lettre enregistrée ; elle porte le timbre du trésorier de Washington.

— Des nouvelles d'Albert, dit vivement Eva en se levant,

M. Stevens s’empresse d'ouvrir la lettre: un petit papier presque carré tombe à terre.

Eva s'’empresse de le ramasser et, jetant un regard rapide sur son contenu, elle s’écrie :

—Une traite, mon père!

—Une traite ! répète Mme Stevens en prenant le papier qu’elle remet à son époux.

—C'est bien cela, dit M. Stevens d'une voix pleine d'émotion, une traite de deux mille dollars payable à mon ordre. Qui donc l’a envoyée ?

Il s’'empresse de déplier la lettre, et lit à haute VOIX :

‘6 À, C. STEVENS, ECR.

‘ Monsieur,

“Votre fils, Albert Stevens, m'a chargé avant

SO co l’e

. Ste-

son départ de vous remettre ce montant, à compte de ses honoraires comme secrétzire de l'expédition dont il fait partie. Soyez assez bon d’accuser réception et vous obligerez,

Votre humble serviteur, “C. T., trésorier.”

— Flle vient d'Albert, s'écrie Eva.

— Le cher enfant, ajoute Mme Stevens.

— Grand et noble cœur, dit M. Stevens ; encore une marque de son respect et de son amitié pour nous. J'ai été bien trop sévère ponr lui, mais il n’aura plus à se plaindre de moi.

Un second coup à la porte attire leur attention. :

Cette fois, deux hommes entrent et demandent à voir M. Stevens.

— Faites-les entrer ici, dit ce dernier.

Alors, l’un d’eux s’avance et dit:

— Monsieur, nous sommes venus pour remplir une mission bien pénible pour nous: nous sommes chargés d'exécuter une saisie de vos biens meubles et immeubles, si vous ne nous remettez une somme de cinquante-deux mille dollars,

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somme pour laquelle jugement a été porté contre Li vous. Er" — Remplissez votre mission, messieurs, car je n'ai pas cette somme à ma disposition. Tout est des ici, VOUS pouvez vous mectre à l’œuvre immédia- né tement. 1e Mme Stevens et Eva se retirent en pleurant dans la chambre de cette dernière. pes Les huissiers procèdent à l'inventaire de tout ie le mobilier, des chevaux, voitures, etc., puis vient de s le tour de la riche demeure et du vaste terrain A qui l’avoisine. Tout est saisi et deux heures plus pl a

tard, de grandes affiches, placées chaque côté de la porte, annonçaient l’heure de la vente, les | R conditions, etc... “ que

— Ah! ma mére, dit Eva, il va donc nous fal- 3 (ous loir quitter cette maison, où j'ai passé ma joyeuse faire enfance. Et mes fleurs dont je prenais tant de Di soin. | Char

— Ne t'afflige pas ainsi, chère enfant, dit Mme ques Stevens ; il faut accepter avec résignation les # dans épreuves que Dieu nous envoie, S'il nous faut à bi l'avenir accepter une demeure plus humble, nous Le y serons aussi à l'aise, aussi heureux. Tu nous Stev disais pourtant, il n’y a que quelques minutes, __— que... pouv

—Oui, oui, ma mère, avec vous et mon père, él

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je serai heureuse ; j'ai eu un moment de faiblesse, pardonnez moi, je.

—]Je comprends ta peine, se hâta de dire Mme Stevens, il est pénible pour toi de quitter ces lieux, témoins de ton enfance, de. mais elle est interrompue par l’arrivée de M. Stevens.

—Tout est fait, dit celui-ci en entrant, tout est sous saisie. Mon fidèle domestique s’est fait nommer gardien ; il était plus triste que moi. Je vais de suite à la ville pour y trouver un logement où nous nous installerons dès ce soir, s’il est possible ; je ne puis souffrir la vue de ce qui m'appartenait il n’y a qu’un moment.

— A ton gré, dit Mme Stevens, il vaut mieux quitter de suite ces lieux, devenus si chers, sur tout depuis qu’ils nous sont enlevés. Nous allons faire nos préparatifs.

Deux heures plus tard, plusieurs voitures chargées de boîtes, de valises, provisions, etc. quittaient la somptueuse demeure pour entre:

dans une maison vaste et confortable, mais d’unc apparence plus humble,

Le bruit du maïheur qui venait de frapper M.

Stevens fut bientôt répandu par toute ja ville : aussi la clientèle devint si nombreuse qu'il nc pouvait répondre à tous ceux qui requéraient ses Soins.

Le calme était revenu peu à peu; M. Stevens tout entier à sa profession, semblait vouloir oublier les malheurs financiers qu'il venait de subir Mme Stevens et Eva se plaisaient dans la disposition de leurs nouveaux appartements ; elles jouissaient non seulement du nécessaire, mais même du superflu. Une seule chose sembiait les préoccuper, c'était l'absence prolongée d’Albert.

M. Lyons, chef de nrtre expédition, venait de quitter le fort Leavenworth pour se rendre à Washington afin de faire son rapport. Les autres ingénieurs étaient partis pour leurs résidences.

À peine eurent-ils fait connaître le résultat et

les incidents de l’expédition, que les journaux s'en emparèrent et les répandirent par tout le pays.

Le tout était relaté avec grand éclat, les attaques repoussées par la caravane, les batailles livrées ; la part prise par Albert, dont on vantait, à juste titre, les qualités, était commentée de la manière la plus favorable On louangeait la bravoure, l'adresse et l'intelligence qu'il avait deployées en maintes occasions. A lui, disait-on, la caravane a dû son salut à plusieurs reprises. Mais, ô malheur ! sjoutait-on. ce irune homme au cœur si noble, si généreux, dont l'avenir était

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si brillant, a été fait prisonnier, enlevé par ces peaux rouges, et avec lui le brave capitaine qui accompagnait l'expédition.

Que sont-ils devenus? Hélas ! l'expérience du passé, la manière dont ces cruels barbares ont toujours traité leurs prisonniers, les recherches non interrompues par les ingénieurs et soldats de l'expédition pendant plus de trois semaines, démontrent trop bien le sort qu'ont dû subir ces deux infortunés.

Puis venaient les marques de regret, les condoléances aux parents et amis des victimes, etc., etc.

Cette nouvelle fut comme un coup de foudre pour M. Stevens qui la vit affichée dans la vitrine d’un des journaux de la ville,

Bouleversé, anéanti, 1l la lit et la relit à plusieurs reprises. Enfin il s’écrie avec amertume : Malheur sur malheur !.. Que vos coups sont rudes, Ô mon Dieu l.. Ce jeune homme que j'aimais comme s'il eût été mon fils propre m'est donc enlevé... Cet enfant sur lequel je fondais de si belles espérances ne reviendra donc plus! Avec son retour, il me semblait voir revenir dans ma demeure la joie et la gaieté, et je ne pourrai plus le revoir. Ah ! le cher enfant, quelles tortures :l a dû subir ; j'en frémis d’épouvante.

En proie à une surexcitation nerveuse, il se mit à marcher de long en large.

Ses manières étranges avaient attiré l'attention d'un monsieur qui venait de s'arrêter pour lire l’article du journal.

— Pauvre jeune homme, dit ce monsieur, assez haut pour être entendu de M. Stevens.

— Et le meilleur des fils, se hâte d’ajouter M. Stevens.

—Vous le connaissez donc, monsieur ?

—Si je le connaissais !.. C’est, c'est mon fils.

—Votre fils, dites-vous? je suis heureux de faire votre connaissance, dit le monsieur 2uù lui tendant la main. Vous êtes M. Stevens, n'est-ce pas ?

— C'est moi-même, monsieur ; veuillez me dire à qui j'ai l'honneur de m'adresser.

— Mon nom est John Reynolds. J'étais un des ingénieurs de l'expédition dont votre fils faisait partie. Je puis vous assurer que jamais perte ne fut plus grande, plus sensible à tous que celle de ce digne jeune homme. M. Lyons, ne se sentant pas assez fort pour vous annoncer la triste nouvelle, craignant surtout vos reproches, m'a prié de remplir cette mission auprès de vous.

—Comment pourrais-je adresser des reproches après les bonnes paroles que vous venez

il se | de prononcer, après les éloges que vous venez

de faire de mon fils adoptif, après les recherches ition | pénibles que vous avez faites pour le retrouver. lire S'il y a des reproches à faire, ils doivent retom-

ber sur moi, qui n'aurais jamais dû le laisser par- \SSeZ tir.

—]Je me rendais à votre demeure pour vous r M. annoncer la triste nouvelle et prendre part à votre douleur ; heureusement, je viens de vous

rencontrer, et.

fils. — Venez, venez, je vous prie, dit M. Stevens de en l’interrompant ; mieux que moi, vous pourrez Fm annoncer la triste nouvelle à mon épouse et à sis ma fille. Je crains pour elles.

ds —Je me charge volontiers de cette pénible mission ; cependant il vaudrait mieux, je crois, des attendre à ce soir. Veuillez me laisser votre ae adresse.

» né —Ce serait mieux en effet; vous viendrez e de prendre le thé avec nous ; d'ici à ce soir, j'aurai tant le temps de me remettre, je serai plus calme, et, nou- peu à peu, vous pourrez les préparer à recevoir prié | la nouvelle de ce nouveau malheur.

— J'y serai, dit M. Reynolds en serrant la pro- main de M. Stevens.

‘nez Ce dernier, craignant de se trahir, crut plus

prudent d’attendre l’heure du souper avant d’entrer à sa demeure.

Lorsqu'il rentra à la maison, Eva, suivant son habitude, vint au-devant de lui pour l'embrasser.

En voyant la pâleur répandue sur la ñgure de son père, ses traits bouleversés, ses yeux encore humides, elle eut peur et, se jetant à son cou, elle lui demanda avec anxiété :

—Vous êtes malade, cher père ; qu’avez-vous donc ?

Mme Stevens s’empresse de venir au-devant de son époux ; un saisissement s’empara d'elle dès qu’elle l’aperçut.

— Es-tu malade ? lui demanda-t-elle,

—Calmez-vous, mes amies, dit M. Stevens ; une attaque de nerfs tout simplement ; ce sera vite passé. Veuillez faire préparer le thé au plus tôt, j'attends un ami qui doit venir le partager avec nous.

Mme Stevens, rassurée par ces paroles, alla donner les ordres de préparer le souper.

—Vous nous cachez quelque chose, dit Eva, je le vois dans vos yeux ; une petite attaque de nerfs n’attirerait pas les larmes que j'y vois. Ah! cher père, ajouta-t-elle en l’entourant de ses bras, un nouveau malheur est venu fondre sur nous.

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—Non, non, chère enfant, dit-il d'une voix inal assurée.

— Votre hésitation, vos manières vous trahissent, mon père ; veuillez donc, je vous prie, me dire ce qui est arrivé, je serai assez forte pour l’'apprendre. Ne me cachez rien, l'incertitude est plus cruelle pour moi que...

Un coup de sonnette interrompit sa demande ; un instant après, M. Reynolds est introduit au salon où M. Stevens s'empresse d'aller le rejoindre.

On se met à table et la conversation s'engage sur les nouvelles du jour, puis peu à peu sur l'ex. pédition partie denuis quelques mois pour les montagnes Rocheuses, les dangers et les périls

” qu’elle pouvait encourir, etc.

— À propos de cette expédition, monsieur, dit Mme Stevens, vous paraissez en connaître quelque chose. Ne pourriez-vous pas nous donner quelque renseignement ?

Le moment critique était arrivé. M. Reynolds ne s'était pas attendu à une question aussi brusque.

—Oui, madame, dit-il d'une voix trahissant l'émotion ; j'en ai même fait partie.

—Vous en avez fait partie, dites-vous? Alors

vous devez avoir connu notre Albert, notre fils adoptif ?

—— Êt comment se fait-il qu’il ne soit pas revenu avec vous? demanda Eva d’une voix anxIeuse.

M. Reynolds n'osait répondre.

— Parlez, :: vous prie, dit Mme Stevens.

—J'ai bie connu votre fils, madame, et je puis vous assurer que jamais jeune homme n’a su, comme Jui, s’attirer le respect et l'estime de toutes les personnes de notre caravane. Il était l’idele de tous ; mais.

—Mais.…. mais. que voulez-vous dire, mon.

sieur? dit Mme Stevens en pâlissant.

M. Stevens fit un soubresaut sur son siège.

Eva, toute tremblante, s'était levée subitement.

— Votre fils, madame... mais, ajouta-t-il en tirant un journal, lisez plutôt vous-même.

Mme Stevens s'empare vivement du journal, Eva est tout près d’elle et, toutes deux. elles dé vorent les lignes de l’article touchant l’expédi. tion ; les larmes inondent leur figure au récit des actes d'Albert; mais tout à coup, une pâleur mortelle s'empare d’eles, un double cri perçant s'échappe en même temps de leurs poitrines, et Eva s'affaisse dans les bras de sa mère qui, à son tour, se laisse tomber sur un fauteuil.

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— Ah ! mon fils, mon cher enfant, s’écrie Mme Stevens. Albert fait prisonnier et torturé par ces sauvages ! Mon Dieu ! mon Dieu ! quelles épreuves vous nous faites subir !

—Oui, chère épouse, Dieu nous frappe rude ment, dit M. Stevens ; mais, de grâce, calme-toi ; s’il a voulu nous enliver cet enfant, il faut nous résigner. Relève-toi, je t'en prie, il faut nous occuper de notre fille ; elle a perdu conna' sance.

En voyant tomber Eva, M. Reynoläs : était empressé de la soutenir. Comme elle aimait son frère, se dit-il.

M. Stevens s’empresse de donner l'5 soins nécessaires à sa fille : 1: lui faut cependant appeler à son aide toutes les ressources de l’art ; après beaucoup d'efforts, un mouvement convulsif se fait sentir, ses yeux s’entrouvrent et donnent passage à des larmes abondantes.

—Sauvée ! sauvée! s’écrie joyeusement M.

Stevens.

— Dieu soit louée, dit Mme Stevens.

Enfin, Eva se relève, se retire dans sa cham bre et se laisse tomber sur un fauteuil pour donner libre cours aux pen‘ées amères qui l’acca blent.

—Je n'aurai donc plus de joie, plus de bonheur, se dit-elle, je ne pourrai donc plus revoir

= ——— - PAPE RER I TX À I RPEREIE

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