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CHAPITRE XVII M. DEFOY RACONTE SON HISTOIRE

Quelques minutes plus tard, ils étaient tous assis autour d’une toile déposée sur l'herbe et chargée de jambons, de viande fumée et de fruits parfaitement conservés ; quelques bouteilles de bon vieux vin de Californie complétaient le menu.

Albert, ivre de bonheu., ne cessait de regarder son père, et ce dirnier ne se lassait point de lui prodiguer les soins les plus empressés.

— Ah ! que je suis heureux de te voir, cher enfant ! Dieu a voulu retirer mon épouse chérie de ce monde, mais 1l m'a conservé et rendu mon fils. Tu me raconteras tout ce qui s’est passé depuis ton enfance ; mais auparavant tu as le droit de savoir pourquoi je ne suis pas revenu plus tôt vers mon épouse, ta mère, et toi, mon enfant. Je crains que déjà tu n’aies eu cette pensée et que

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ALBERT OÙ L'ORPHELIN CATHOLIQUE 323 des reproches ne se soient élevés dans ton cœur pour me les adresser. Cher enfant, j'ai trop besoin de ton amitié, de ton attachement pour laisser en toi un seul doute, une seule pensée qui pourrait altérer tes bons sentiments à mon égard. Si vous n'avez pas d’objections, messieurs, ajouta-t-il en s'adressant à ses compagnons, je vais raconter mon histoire.

—Oui, oui, dirent tous ces derniers.

—Vous ne pouvez choisir un temps plus propice, monsieur, dit le capitaine en se levant ; j'ai hâte de connaître les événements qui viennent d’avoir un aussi heureux dénouement. Cependant avant que vous commenciez, me serait-1l permis de porter une santé P

— Je ne saurais vous refuser, dit M. Defoy.

— Alors veuillez remplir vos verres, messieurs.

Tout le monde s’empresse d’obéir.

—Messieurs, dit le capitaine d’une voix émue, je remercie Dieu de nous avoir conservé la vie, à moi et à ce digne jeune homme ; je vous remercie tous du dévoñment que vous venez de montrer pour deux de vos semblables. Laissezmoi vous demander de boire ce vin délicieux à la santé de ce père si heureux, de ce jeune homme si digne et si joyeux d'avoir trouvé ce père qu’il n'avait pas encore connu. Que ce jour ré-

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324 ALBERT OÙ L'ORPHELIN CATHOLIQUE morable ne s’efface jamais de notre mémoire, qu’il soit pour moi un jour d’éternelle reconnaissance envers Dieu et envers vous, aux cœurs $si nobles et si généreux. Votre digne commandant va répondre en nous faisant le récit de ses aventures.

— Bravo, bravo, s'écrie tout le monde en se ievant,

—A voire santé, capitaine, dit M. Defoy.

Après qu'on eut vidé les verres, chacun 5e rassied sur l'herbe; M. Defoy commence son récit :

— Messieurs et cher enfant, dit-il, en l’année 1832, à peu près deux mois avant la naissance de mon fils, je partais de mon village natal, au Carada, en compagnie d’une vingtaine de mes compatriotes, pour la Californie. Notre but était de ramasser de l'or et de revenir dans notre patrie pour y vivre à l'aise.

‘ Nous partons donc, le cœur navré de douleur ; l’un laissait son épouse bien-aimée, un autre sa famille, un troisième une fiancée toute désolée ; mais, pleins d'espérance pour l'avenir, tous faisaient la promesse d’un prompt retour.

‘“ Mon épouse, quoique très peinée de mon départ, encourageait le but que je me proposais ;

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elle entrevoyait un bonheur, une aisance dont, hélas ! elle ne pourra jamais jouir.

Ici, M. Defoy dut s'arrêter, les larmes inondaient sa figure.

— Continuez, mon père, dit Albert avec émotion.

—Oui, mon enfant ; la pensée de ta mère, de mon épouse que je ne verrai plus ici-bas, me...

— Dieu l’a retirée de ce monde, il est vrai, n'ais -lle jouit là-haut d’un bonheur plus parfait que le nôtre en ce moment.

—Je le sais, elle était si bonne et si vertueuse.

—Oui, mon père, et j'ai toujours essayé de me rendre digne d'elle.

— Dieu t'en accordera plus de faveurs, et tu rendras ton père le plus heureux des mortels. Je continue mon récit :

‘ Tout alla bien jusqu’au fort Laramée ; notre caravane comptait soixante hommes bien armés et prêts à toute éventualité ; nous avions quitté ce fort depuis quelques jours, lorsque nous vimes plusieurs bandes de sauvages rôder autour de nous ; ils allaient et venaient sans paraître s'occuper de notre caravane.

‘ Un soir, nous vîimes de grands feux allumés dans plusieurs directions ; habitués à ces choses, nous n'y portâmes aucune attention. Les gens de

notre caravane se moquaient même des sauvages en disant qu'ils étaient trop lâches pour nous attaquer. Nous nous couchons sans aucune appréhension, laissant seulement deux hommes pour garder le camp.

‘Vers minuit, je fus réveillé en sursaut par des cris de détresse et des appels au secours. Je me lève avec hâte et, saisissant ma carabine, je sors précipitamment, bien décidé de repousser toute agression.

‘ La nuit était très noire; cependant je pouvais distinguer des sauvages par centaines au milieu et tout autour du camp.

Une rage subite s'empare de moi, et saisissant ma carabine par le canon, je frappe à droite, à gauche, partout où une ombre se dessine.

Combien de temps je frappai ainsi, je ne saurais le dire ; plusieurs de mes compagnons, voyant la lutte inutile, prennent ie parti de fuir; mais c’était pour tomber un peu plus loin. Plusieurs avaient cessé de vivre, quelques-uns seulement résistaient encore.

“Cependant tout fut inutile; harcelés sans cesse et sans relâche par nos ennemis dont le nombre semblait augmenter, nous dûmes céder.

“Je n’en continuais pas moins à frapper; bientôt je fus seul à combattre, tous mes compa-

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gnons étaient morts; cependant les sauvages n’osaient pas m'approcher. Le jour commençait à poindre, lorsque je sentis une corde passer sur mes épaules ; un instant après mes bras étaient fortement serrés contre mon corps.

“ Lorsque je fus ainsi incapable de me défendre, il fut facile pour les sauvages de me lier les mains et les pieds et de me monter sur un cheval auquel ils m'attachèrent. Quelques minutes plus ta’d, après s'être emparés de nos chevaux, de nos wagons et de tout ce qui appartenait à notre caravane, ils m’entraînaient vers leur camp.

‘ Arrivés à leur village, ils m’attachèrent à un arbre où ils me laissèrent plusieurs jours sans m'inquiéter ; de temps à autre on me jetait quelques morceaux de viande et des galettes que je mangeais avec répugnance.

‘ Je n’entrerai pas dans tous les détails, messieurs, ce serait trop long. On avait décidé d'a. bord de m'appliquer la torture, mais le plus âgé des chefs s'y opposa en disant que j'étais un brave, qu'il vaudrait mieux me tenir en esclavage, que l’on pourrait tirer de moi une forte rançon ou me faire servir d'otage au cas de besoin, Ces raisons prévalurent, et dès lors on me délia les pieds pour me pemmettre de marcher ; mais on ne voulut pas en faire autant de mes

mains et, encore, fus-je placé sous la surveillance de trois d’entre les plus forts et les plus robustes.

“Je ne vous parlerai point de toutes les tracasseries, des affronts qu'il m'a fallu subir, des voyages pénibles qu'il m'a fallu faire, des horreurs dont j'ai été témoin. Au bout de deux ans pendant lesquels j'ai essayé plusieurs fois de fuir, je fus pris d’une maladic qui a failli m'emporter dans la tombe. La pensée de mon épouse et de mon enfant me torturait sans cesse. Cependant je revins à la santé et la surveillance continua toujours. Vingt fois je pris la fuite, et vingt fois 1l me fallut revenir.

“Il y a à peine deux mois que, pendant la nuit, il survint une tempête effroyable. Le firmament était caché par de gros nuages noirs se croisant, se heurtant et se bousculant les uns les autres ; ils nous paraissaient comme autant de géants monstres, horribles, se livrant une bataille acharnée ; les plus petits, refoulés, forcés de livrer passage aux plus gros, se baissaient pour se réunir à d’autres, chassés comme eux, et ainsi réunis, 1ls se soulevaient pour reprendre possession de leur place. Des éclairs éblouissants, formant mille zigzags, fendaient les airs en serpentant, et frappaient la prairie dans toutes les directions ; un murmure sourd, menaçant, appro-

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chait de plus en plus. Soudain, une voix forte se fait entendre, semblable à cent bouches à feu vomissant en même temps la mitraille, l'écho de cette voix fait trembler la terre de son résonnement ; les nuages s’entr'ouvrent et s’agitent, les éclairs redoublent d'activité et traversent la voûte céleste en tous sens, et, comme obéissant à une consigne, un vent terrible dans ses sifflements: fougueux dans sa course, Sc rue sur nous : en un instant, il s’est emparé des tentes et de tout le matériel du camp.

‘ Les sauvages épouvantés, fous de terreur, se jettent par terre en faisant entendre des cris la. mentables. Une pluie torrentielle s’abat au même instant, la bataille des éléments est dans toute sa vigueur, les coups de tonnerre se succèdent sans interruption, personne n'ose se relever.

‘ Une idée s'empare de moi. Le temps propice est arrivé, me dis-je, fuyons. Je me lève aussi!ôt, mes gardes n’osent m'en empêcher ; de mes pieds, je saisis un de leurs couteaux et, d’une voix menaçante, j'ordonne à l’un d'eux de couper les liens qui retiennent mes mains. Il a à peine fini, que je lui arrache le couteau et m'élance à travers la prairie. L'espoir de recouvrer la liberté me donnait une agilité dont je m’étonnais moimême, je priais Dieu de continuer cette tempête

pour me donner le temps de m'’éloigner le plus possible.

‘“ Je courus jusqu’au matin sans arrêter. A bout d’haleine, je me laissai abattre au pied d’un arbre ; quelques minutes plus tard j'étais profondément endormi. Je ne me réveillai qu: le soir et, complétement reposé, je me remis en marche avec une nouvelle ardeur.

‘Je marchais sans trop savoir où j'allais, me confiant en la bonté de Dieu, je me disais: Il saura bien me conduire dans les bras de quelque ami.

‘ La faim commença à se faire sentir ; pour l’apaiser je mangeais des feuilles d'arbres, des herbages dont je connaissais l'efficacité, quelquefois des noix, Je marchai airsi pendant cinq jours et six nuits. Sur le matin de la dernière journée, le bruit causé par les pas d’un animal attire mon attention; je regarde et je vois un mouton des montagnes qui, en m’apercevant, prend la fuite. La proie était crop riche pour la laisser échapper. Je me mets à sa poursuite, je cours durant plus d’une heure et je puis rejoindre l'animal au pied d’un immense rocher qu'il essaie, mais en vain, d’escalader. Je saisis alors mon couteau et le lève pour lui donner le coup fatal, lorsque le pauvre animal pousse un cri plaintif.

Aussitôt un sentiment de pitié s'empare de moi, je ne puis me résoudre de lui ôterla vie et je le laisse partir. Comment pourrais-je, me dis-je, tuer cet animal inoffensif, tandis que j'ai tant besoin de protection moi-même ?

‘ Je me retourne pour reprendre ma marche, lorsque mon aitention es. attirée par quelque chose qui brillait d'un éclat extraordinaire.

‘ Je m’en approche ; de l'or, de l’or, m'écriaije. Là, devant moi, de nombreux morceaux d’or pur s’étalaient à mes yeux avides. Il y er avait des gros et des petits. Il y avait pour des millions de ce précieux métal. Une immense fortune, me dis-je, plusieurs immenses fortunes.

‘ Dans mon égoïsme, je dois vous l’avouer. je ne pensais plus ni à ma captivité, ni à Dieu. Cet or me fascinait, me faisait éprouver un indicible bonheur, rien qu’à le voir. Dans la crainte de le perdre ou de me le voir enlever, je passai une partie de la journée à le couvrir de broussailles, de pierres et de terre.

‘ Cette besogne terminée, il me vint une idée. Il y a ici, me dis-je, assez d’or pour rendre m'!. lionnaires au moins trente personnes ; pourquoi ne pas confier mon secret à autant de bons pères de famille qui sauront en profiter, et avec ma

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332 ALBERT OU L'ORPHELIN CATHOLIQUE part, je pourrai de suite retourner vers mon épouse et mon enfant.

‘ Dans cette résolution, je fais un examen minutieux des lieux, de la disposition des montagnes, de la hauteur des pics, des ravins, etc., et je me remets en marche en ayant le soin de marquer avec mon couteau les arbres de distance en distance.

“ Je marchai deux jours encore sans trop souffrir de la faim, car les noix et les fruits sauvages étaient en abondance. Sur la fin du deuxième jour, j'entendis des coups de pic. Ah ! me dis-je, il doit y avoir des mineurs près d'ici.

‘“ Je me dirige de ce côté, en remerciant Dieu. Quelques instants suffirent pour me trouver en face de vous tous, messieurs, mes compagnons, qui venez de me prouver votre amitié en m'aidant à délivrer mon fils et ce gentilhomine.

Puis se tournant du côté d'Albert et du capitaine, 1l ajoute :

— En arrivant près de ces i..essieurs, il me fut aisé de voir qu'ils étaient tous de dignes pères de famille, qui travaillaient pour leurs épouses et leurs enfants. Aussi, je ne tardai pas à leur faire part de ma découverte. Tous vinrent me serrer les mains en m'’exprimant leur joie et leur reconnaissance. Les coups de pic cessèrent et l’on

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m’entraîna au camp ; puis, après m'avoir donné des habits, car j'étais presque nu, on me fit asseoir à une table où je pus prendre un repas copieux.

Le lendemain, dès l’aurore, nous étions tous à cheval et nous nous rendions au célèbre rocher. Les pierres et les broussailles furent bientôt écartées. Quelques jours suffirent pour ramasser cet or que nous chargeâmes sur nos mulets.

‘“ Avec notre charge précieuse nous nous rendîmes à Sacramento City où, après avoir fait peser notre or à l'agence du gouvernement, le trésorier nous en donna un reçu sous la forme d'une traite payable à notre ordre à Washington. Notre part à chacun était de plus de deux millions.

“Le partage fait, mes compagnons proposérent de retourner au rocher pour enlever le reste de l'or. Très volontiers, leur dis-je.

‘ Une semaine plus tard, nous revenions à la même ville avec le reste du précteux métal. Je commence à en faire le partage. Tous mes com pagnons me regardent en souriant; l’un d’eux s'avance et me dit d’une voix émue :

—Nous ne pouvons partager avec vous, cette fois ; gardez le tout, il vous appartient.

—Mais, mes bons amis, leur dis-je, je...

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—Ne nous faites pas de peine, dirent-ils, gardez tout, c'est à vous.

‘ Je dus céder à leur désir et vendre cet or à mon profit : une seconde traite, cette fois de trois millions, me fut remise. Comme tu viens de le voir, cher enfant, ajouta-t-il en s'adressant à Albert, je suis riche, et cette richesse est pour toi.

Albert remercia son père d’un regard de reconnaissance,

—.A présent, messieurs, continua M. Defoy, il va falloir nous remettre en route. Nous aurons besoin cependant de surveiller ces sauvages qu ne tarderont pas à vouloir tirer vengeance du

châtiment que nous venons de leur infliger.

— Nous pouvons dès à présent leur en ôter les moyens, dit le capitaine. Si vous me le permettez, je ferai une proposition.

—Sans doute.

— Ce serait de s'emparer d'abord de leurs chevaux, quitte à les leur remettre lorsque nous serons à l'abri de tout danger. Nous pouvons, de plus, détruire toutes les armes dont ils n’ont pu s'emparer dans leur fuite précipitée, et ne laisser intactes que les tentes et les provisions nécessaires pour nourrir leurs femmes et leurs enfants. Détruisons tout le reste, ils serent alors dans

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l'impossibilité de nous attaquer, même de nous suivre.

— Bravo, c'est ce qu'il faut faire, s'écriait-on de toutes parts.

Quelques minutes plus tard, des centaines de fusils, de tomahawks, des milliers de flèches, de lances, etc., étaient entassés pêle-mêle au milieu du camp. On entoure le tout avec les broussailles ramassées quelques heures auparavant par ces sauvages pour un tout autre but. Un feu s’élevant à plusieurs pieds de hauteur, consuma le tout en quelques minutes.

On s'empare ensuite de tous les chevaux ; et après qu'on les eut attachés à ceux de la petite caravane, M. Defoy donna le signal du départ.

Un cri immense se fait entendre.

Tout le monde se retourne et chacun peut voir des centaines de sauvages, hommes, femmes et enfants, sur les montagnes environnantes.

D'un commun accord, tous ôtent leurs larges feutres et, les agitant en l’air, leur crient : Adieu!

—Que ce qui vient de vous arriver vous apprenne à être plus humains, dit M. Defoy.

Une heure après, notre caravane, gaie et joyeuse, quittait les montagnes pour entrer dans cette immense prairie qu’elle ne quittera qu’à son arrivée au fort Leavenworth, où elle n'aura plus

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rien à craindre de la part de ces enfants du dé:sert, si cruels, si terribles envers leur ennemi commun, le visage pâle.

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