‹ Albert SamainChapitre 3 sur 123 · DISCOURS DE RÉCEPTION DE LECONTE DE LISLE A L’ACADÉMIE FRAN · texte numérisé non relu

DISCOURS DE RÉCEPTION DE LECONTE DE LISLE A L’ACADÉMIE FRAN

GAISE, 1886.

Tu t'en venais ainsi, par ces matins si doux, De la montagne à la grand’/messe, Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse, An pas rythmé de tes Hindoux.

Maintenant, dans le sable aride de nos grèves, Sous les chiendents, au bruit des mers, Tu reposes parmi les morts qui me sont chers, O charme de mes premiers rêves! ?

Et ne valent-ils point les chants de résignation d’Hugo, ces quatre vers de Nox' échappés à l’extase du poète

O mers, à bois songeurs, voix pieuses du monde, Vous m'avez répondu durant mes jours mauvais; Vous avez apaisé ma tristesse inféconde.

Et dans mon cœur aussi, vous chantez à jamais...?

Il ne semble pas même osé d'affirmer que le symbolisme, tel que le concevront un Verlaine ou un Samain, vit en puissance dans le Parnasse. C’est ainsi que je rapprocherai volontiers de celle des Chansons écossaises” qui a pour titre Annie

La lune n’était point ternie,

Le ciel était tont étoilé.

Et moi, j’allai trouver Annie

Dans les sillons d'orge et de blé !.

le Poor young Shelpherd” de Verlaine

3 ROMANCES SANS PAROLES. Aquarelles.

Pourtant j’aime Kate

Et ses veux jolis.

Elle est délicate.

Aux longs traits pâlis.

Oh, que j'aime Kate !…..

C'est, en vérité, la même adoration contenue, la même simplicité timide de rythme, la même musique confidentielle au motif souvent reproduit’.

Aussi bien, une lecture superficielle suffirait à déceler entre Baudelaire ge?

Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse... J'ai plus de souvenirs que si javais mille ans “…

Le violon frémit comme un cœur qu’on affli

et Samain La vie est comme un grand violon qui sanglote*. La lune y fait rêver ses pâleurs infinies °.…

Mon âme traîne en soi l’ennui d’un vieil Hérode …

semblable parenté.

1 Il n’est point jusqu’aux procédés de Verlaine qu’on ne découvre chez Leconte de Lisle. On a dit Verlaine audacieux pour avoir bâti quelques poèmes sur des rimes de même genre (sAGEsse, 1, 16, et 1, 17, par exemple). Leconte de Lisle ne le fut-il pas davantage de fournir un précédent (POÈMES BARBARES. Mille Ans après), et de se contenter de quatre rimes pour broder toute une pièce (POÈMES TRAGIQUES. Les Roses d’Ispahan et Le frais Matin dorait...)?

2 Harmonie du Soir. LES FLEURS DU MAL, XLVII.

3 Tristesse de la Lune, LES FLEURS DU MAL, LXWII.

À Spleen. LES FLEURS DU MAL, LEXVII.

5 AU JARDIN DE L’INFANTE. Paris, Mercure de France. P. 172.

6 Invitation. AU JARDIN DE L'INFANTE, p. 85.

7 AU JARDIN DE L’INFANTE, p. 159.

Que penser d’aussi insensibles transitions, si ce n’est qu'entre les éléments du symbolisme et les éléments de la poésie antérieure du siècle, il n’est pas de différence de nature, mais, seulement, une différence de composition? Le symbolisme fond dans une communion intime les deux termes moi et choses que le romantisme posait simultanément, que le Parnasse hésitait à juxtaposer. Il est peu de poèmes chez Verlaine

Et ie m’en vais Au vent mauvais Qui m’emporte Decà, delà.

Pareï! à la Feuille morte ‘…

Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville”.

ou chez Samain Mon cœur est un beau lac solitaire qui tremble *.…

qui ne célèbrent cette pénétration réciproque du sujet et de l’objet.

Ainsi va se révélant la véritable nature de ce symbolisme qu’on représente trop souvent, et avec trop de paresse, comme Je ne sais quelle école indépendante

1 Chanson d'Automne. POÈMES SATURNIENS. Paysages tristes, v. 2 ROMANCES SANS PAROLES, II.

3 Invitation. AU JARDIN DE L’INFANTE, p. 85.

éprise de musique bizarre. Sans doute, le symbolisme aime l'indéfini et garde le culte de l’eurythmie’. Mais ces caractères seconds ne sont pas une définition, et ont leur raison dans lintégrale communion du moi et des choses qui est l’idéal du symbolisme. En effet, la nature commune du sujet et de l’objet n’est saisie que dans l'indéfini de l'inspiration; et l'harmonie, nécessairement, nait d’une telle fusion.

Si bien que le symbolisme serait au fond, je crois, l'affirmation d'une analogie essentielle entre un moment de la durée du moi et un moment de la durée des choses, et l'effort pour maintenir la plastique et la musique des mots en intime correspondance avec les couleurs et les rythmes extérieurs.

Je ne me dissimule pas le caractère schématique de cette formule. Je l’ai voulue telle, satisfait de ce que la seule esquisse des variations de rapport entre deux termes me permit non seulement de rattacher le symbolisme à la poésie antérieure, mais encore d’en donner une définition qui contint le plan de cet essai.

Suivre à travers la littérature l’évolution de ce sentiment d’analogie qui, à mes yeux, caractérise le symbolisme eût dépassé le cadre d’une simple introduction à l'étude d’un poète”. Au reste, il semble bien qu’en pareille recherche il faille moins attendre d’une synthèse chronologique que d’une analyse critique. Ce n’est

1 Voyez Verlaine. JADIS ET NAGUÈRE. Art poétique.

2 Voyez, sur les origines du symbolisme, un article de Jean Moréas (Le Symbolisme. FIGARO, 18 septembre 1896), et la thèse d'André Barre (LE SYMBOLISME. Paris, Jouve. Première partie, chapitre deuxième).

que par abstraction qu’il est possible de ranger sous un même drapeau des personnalités complexes et différentes, et c’est tâche délicate d’assigner à un mouvement littéraire des limites dans l’histoire *.

Le symbolisme défini, quel poète réalise le mieux la conception nouvelle?

On a fait de Verlaine un véritable chef d’école. Je crois cette opinion injustifiée. Le symbolisme, recherche de communions étranges dans la nuance et la musique, reste une forme d’art moderne et raffinée qui s'oppose à l'épopée primitive et au lyrisme spontané. Or Verlaine, dès qu’il souffre, est un enfant, un primitif, un lyrique .: « Heureux le poëte qui, comme lui, dit François Coppée, conserve son âme d'enfant, sa fraîcheur de sensations, son instinctif besoin de caresses, qui pèche sans perversité, a de sincères repentirs, aime avec candeur, croit en Dieu, et le prie humblement dans les heures sombres! * ».

Dans sa ferveur, Verlaine n’eut-il pas la même prière que Victor Hugo dans sa souffrance, les mêmes mots, la même foi, tant les hommes se ressemblent quand leurs mains sont jointes? Lisez À Villequier ‘

1 Voyez, dans ce sens, Emile Faguet. Sur le Symbolisme. REVUE DES DEUX MONDES, 15 janvier 1918.

2 Fréface au CHOIX DE POÉSIES DE PAUL VERLAINE. Paris, Fasquelle. 3 CONTEMPLATIONS, IV, 15.

Je viens à vous, Seigneur, confessant que vous êtes

Bon, clément, indulgent, et doux, à dieu vivant.

Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,

Et que l’homme n’est rien, qu’un jone qui tremble au vent.

et lisez Sagesse

J’ai répondu : Seigneur, vous m’avez dit mon âme, C’est

vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas. Mais

vous aimer ! Voyez comme je suis en bas,

Vous dont l’amour toujours monte, comme ja flamme !.… Plus significatif encore est un rapprochement entre

Musset et Verlaine, les deux poètes les plus jeunes du

siècle. Le regret leur est commun de l'innocence d’autrefois

Chansons. rêves d’amour. rires, propos d’enfant.… Candeur des premiers jours, qu'êtes-vous devenus ? *…

Sont-elles assez loin, toutes ces allégresses Et toutes ces candeurs? *.…

L’aveu leur est commun de la bonne souffrance, celle qui fait pleurer et se repentir

Pourtant les rayons de l’automne Jettent encor

Sur ce toit plat et monotone Un réseau d’or...

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