DEUXIEME PARTIE
Non qu'une telle parenté entache entière la poésie de Samain. Mais elle offre cet intérêt d’en expliquer certaines tendances, et non des moindres, et de rejeter sur Baudelaire la responsabilité des « parades étranges » où Samain, s’il s’y fût attardé, eût laissé sa personnalité artistique.
Baudelaire, fait remarquable, avait commencé par faire de l’art l’humble serviteur de la morale. Il avait déclaré en 1851 que « la passion frénétique de l’art est un chancre qui dévore le reste * »; et, l’année suivante, dans la préface qu'il écrivait pour les Chansons de Pierre Dupont, l’art lui semblait « inséparable de la morale et de l'utilité ». Mais c’étaient là préjugés de jeunesse qu’il devait se hâter de renier.
Son premier soin est de condamner la science. Le beau, qui est la seule vérité éternelle, est donné intuitivment par un instinct particulier. Hors de là, il n’est rien qui vaille. L’idée même de progrès est « une lanterne qui jette des ténèbres sur tous les objets de la connaissance ‘ », « une extase de gobe-mouches * ».
I1 suit que la tâche du poète est de séparer l’art de la nature, de faire du nouveau avec de l’artificiel. Car « le beau est toujours bizarre ‘.
1 ŒUVRES COMPLÈTES. Paris, Michel Lévy frères. DE L'ÉCOLE PAIENNE. 2 CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES. Exposition des Beaux-Arts en 1855.
3 Préface à la traduction des HISTOIRES EXTRAORDINAIRES. 4 CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES. Exposition de 1855.
Le bizarre, il est vrai, est souvent le malsain. Mais la chose n’est point pour déplaire. Le mal « a sa beauté spéciale et troublante ‘ », et Baudelaire allie, avec une surprenante désinvolture, le mysticisme à la débauche. Il chante l’amour, le vin, l’opium, les courtisanes, et les ivrognes :
Le vin sait revêtir le plus sordide bouge
D'un luxe miraculeux..
L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes, Allonge lillimité.….
Toui cela ne vaut pas le poison qui découle De tes yeux, de tes yeux verts ”…
Ainsi comprise, la recherche de l’étrange est peu goûtée du commun des gens. L’art isole l’artiste. « Impitoyable dictature, que celle de l’opinion.…. N’implorez d'elle ni charité ni indulgence‘», dit amèrement le poète qui, effrayé de « l’épouvantable inutilité d’expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit'», se venge en composant, pour la plus grande stupéfaction du bourgeois, le poème du Mauvais Vitrier”, et Assommons les Pauvres”.
À telle solitude de perversion, l’âme se contamine, et la carcasse a tôt fait de céder. Cela commence par un sinistre mépris des autres. Dire, ricane Baudelaire, que
1 ŒUVRES POSTHUMES ET CORRESPONDANCE INÉDIYE, par E. Crepet. Paris, Quantin. Premier Projet de Préface pour LES FLEURS DU MAL.
2 Le Poison. LES FLEURS DU MAL, L.
3 EDGAR POE. SA VIE, SES ŒUVRES. Vafice.
4 ŒUVRES POSTHUMES. Premier Projet de Préface pour LES FLEURS DU MAL.