FRANCIS JAMMES
LA VIE
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A ceux qui s'informaient près de lui de renseï^gnements biographiques, Albert Samain avait accoutumé de répondre par une formule invariable : « Ma vie n'a pas d'histoire. » La phrase décourageait toute sollicitation nouvelle. II était inutile d'insister. Samain, qui détestait parler de soi ou mettre le public au courant de ses aventures intimes, indiquait de cette façon brève le peu d'importance qu'avaient pris à son endroit les incidents communs de l'existence. Sur sa vie, le fait divers ne pèse pas. Elle ne favorise aucunement les curiosités de l'information. Elle ne se rehausse ni ne s'embarrasse des anecdotes fréquentes où vagabonde d'ordinaire l'indiscrétion des historiographes. La courbe qu'elle dessine est harmonieuse, sans heurt et presque sans surprise, sans déviation brusque du plan où elle se situe, belle, régulière et légèrement monotone.
Il est pur et uni le miroir qui fixe i'image, reçu-
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lée dirait-on, de la destinée du poète : face mi-voilée qui, dans une sorte de grisaille où la lumière s^atténue, regarde mystérieuse et douce, un doigt sur les lèvres en signe de réserve et de silence. C'est dire que, danà l'atmosphère quasi légendaire déjà dont s'enveloppe cette figure spirituelle^ s'estompent et s'effacent, secondaires, tous les éléments incapables d'accuser le côté psychologique d'un êlre intérieur et pudique et passionné.
Albert Samain était Lillois. Comme il veillait avec une coquetterie extrême et féminine à ne point avouer son âge, on n'a su exactement qu'après sa mort la date de sa naissance. Les registres de l'état civil la portent au 3 avril i858. On sait par eux aussi que, quand l'enfant vint au monde, son père, Jean-Baptiste Samain,et sa mère, Elisa-Henriette Mouquet, avaient un commerce de « vins et spiritueux » au numéro 76 de la rue de Paris. La maison natale n'existe plus aujourd'hui. Elle se trouvait correspondre à l'emplacement qui forme, devant le portail principal, l'actuel parvis de l'église Saint-Maurice, dégagée, voici longtemps, des habitations qui l'obstruaient.
La famille d'Albert Samain, tant maternelle que paternelle, était flamande et autochtone : depuis des années immémoriales, elle habitait la ville ou
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sa banlieue. Elle appartenait à la moyenne bourgeoisie, classe active, persévérante, mais aussi routinière, un peu et étroite de vues peut-être, dont Taisance relative est due au travail acharné.
Le milieu d'ailleurs est de nulle influence sur la formation intellectuelle et morale du futur poète. La mort presque subite de son père lui fit perdre de bonne heure le mince avantage qui pouvait résulter de telles attaches ancestrales : une jeunesse facile et heureuse, astreinte aux honnêtes et qficlconques délassements hebdomadaires à l'ombre du clocher.
Albert Samain était encore élève de troisième au Lycée de Lille, lorsque le hasard le rendit orphelin. Aîné de trois enfants, en posture d'aider sa mère dans ces circonstances, il passe, sans transition, des bancs de la classe aux bureaux d'un agent de change :
J'ai quitté, a-t-il écrit, le Lycée pour entrer comme saule-ruisseau dans une maison de banque, à Tâge de quatorze ans et demi, purement et simplement. De la banque, j'ai été versé dans le courtage des sucres, où j'ai vécu très malheureux pendant plusieurs années, travaillant de huit heures et demie du matin à huit heures du soir et le dimanche jusqu'à deux heures.
Et il ajoutait :
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C'est ainsi que, cherchant de toutes les façons à me délivrer de cet esclavage, j'ai été amené à songer à l'administration (i).
Ces quelques lignes résument, en somme, tout le côté matériel de son histoire. Elles trahissent une amertume. Pareille adolescence ne devait laisser, en effet, au cœur du jeune homme qu^un souvenir morose. Plus tard, pour évoquer ce passée il ne trouvera pas de symbole mieux approprié qu'une femme en deuil, grave comme une veuve, « assise snr un banc, vers la tombée du soir ».
Ce décor-là n'est point tout à fait imaginaire. Albert Samain en gardait la vision indélébile dans la mémoire pour l'avoir connu et fréquenté aux après midi désœuvrées des dimanches d'ennui qui affligèrent sa jeunesse.
Les villes de province, avares de distractions, ont les dimanches fastidieux et longs. A Lille plus que partout les jours chômés sont déprimants pour ceux qu'ils condamnent au repos. La grande cité industrielle est si bruissante, la semaine durant, du bourdonnement de ses usines et de la fièvre ouvrière, qu'une fois éteinte la rumeur des filatures et calmé le va et vient des artisans et des commerçants la
(i) Lettre à M. A van Bever. i8 décembre 1899.
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vie semble morte. Les gens d'affaires, selon la saison, émigrent à la campagne ou s'apparessent dans les cafés; le menu peuple envahit les guinguettes hors des fortifications ou se parque dans les cabarets empuantis d'odeurs de bières et de la fumée des pipes. Les boulevards, les squares et les rues sont déserts. Si Ton franchit les portes, au lieu de l'espace des champs, des bois et de Fair libre, on se bute à un paysage, nu et pauvre, envahi par les cheminées des manufactures et les bâtisses disgracieuses des fabriques.
Aux jeunes gens qui n'ont pas la faculté de fuir plus loin^ ou qui dédaignent raristocratisme banal de la banale brasserie, la partie de manille ou de billard entre habitués, à ceux qui ne sauraient prendre d'agrément aux jeux de bouchon ou aux combats de coqs, il devient malaisé de réagir contre rinsipidité ambiante. Après qu'ils ont, de temps à autre, profité des faveurs parcimonieuses du théâtre, quand ils savent le Musée^ il ne leur reste, bon gré mal gré, que le choix entre unepromenade aux jardins municipaux ou unecauserie au foyer de famille. C'est encore ainsi aujourd'hui; c'était ainsi davantage, il y a cinquante ans. Au surplus, si on est seul et si la maison est sans joie, on devine quelles rêveries peuvent hanter les âmes et quelles mélan-
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colies les gagner, alors même que, par nature et en dépit du sort défavorable, elles ne demandent qu'à s'épanouir.
Tel est le cas d'Albert Samain. Sans doute fautil voir dans l'insupportable privation des amusements en ses premières années le point de départ d'une propension à la tristesse. A force de songeries et de réflexions solitaires, son penchant au sérieux s'accentue. Son âme en reste méditative ; sa pensée mûrit trop vite. Il ne connaît pas l'ivresse saine de vivre en belle insouciance.
Il demeurait à l'écart des amitiés heureuses dont le privilège est de procurer les plaisirs délicats d'un échange agréable d'idées et de sentiments. Les affections de Samain sont restreintes, strictes ses camaraderies. Des quelques jeunes gens qu'il avait connus au Lycée, les uns achevaient leurs études universitaires à Douai ou ailleurs, les autres, par sotte vanité, ne frayaient plus avec le petit employé qu'il était devenu. Aies voir s'écarter, un à un, Albert Samain souffrait des distances imbéciles qu'ils mettaient entre eux et lui, mais sa fierté native n'ambitionnait plus de relations susceptibles de lui procurer des mécomptes ou des froissements.
D'autre part, dans le nouveau milieu où le destin l'avait engagé, il manquait à ceux qu'il y croi-
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sait journellement je ne sais quelle distinction foncière qui rempêchait de toute liaison familière. Un seul de ses collègues d^alors, M. Victor Lemoigne, entra vraiment dans Tintimité d'Albert Samain qui conserva toujours pour son plus ancien confident, comme il se doit à quelqu^un plus âgé, une con* fiance déférente.
Seul risolement pénible à tous deux avait pu unir fortement des caractères aussi dissemblables. M. Lemoigne était d'instinct remuant et impétueux. 11 comprenait mal la tranquille réserve et la timidité irrésolue d'Albert Samain ; il l'éperonnait, le poussait à l'énergie et à l'audace. Certains soirs, il éleva si bien jusqu'à son enthousiasme son jeune ami que celui-ci, à son tour, discutait systèmes, échafaudait des théories sociales et des plans d'avenir généreux. Par la suite, Samain devait sourire à ces souvenirs évoqués et se complaire, doucement sceptique, à rappeler ces heures brèves de juvénile exaltation.
D'autres fois, j'imagine qu'Albert Samain se rendait à la bibliothèque communale. Là, probablement, commença-t-il de compléter son éducation à peine ébauchée, interrompue naguère avant d*aborder les vraies « humanités ». Avec ténacité et persévérance, dès que finie sa journée absor-
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bante de chiffres et de calculs, il s^adonnait à la volupté d^apprendre. Il dirigea ses investig-ations en tous sens et, comme il arrive aux autodidactes, sans méthode précise ni critique, mais avec assez de volonté obstinée pour se perfectionner dans la connaissance du grec et de l'anglais. Et nul, plus tard, à le voir lire dans le texte F Anthologie ou les poèmes d'Edgar Poe, n'aurait soupçonné que Samain avait été, en ces deux langues, son propre instituteur.
En dépit des satisfactions que procurent à la conscience les difficultés vaincues et la culture de Tintelligence, on ne peut compter, à vrai dire, parmi les moments les plus agréables de radolescence ceux consacrés au labeur austère de rétude. Cette conduitepeutêtre édifiante qui se partage ainsi entre la famille, une amitié de choix et le travail auquel on se condamne en supplément à la tâche obligatoire et quotidienne, elle ne laisse pas d'être d^un rythme monotone et fort dénué d'imprévu. C'est celle d'un bon jeune homme rangé, féconde si l'on veut, mais bornée et peu profitable à révolution et à Télargissement de l'esprit et de la personnalité. Et puis, on se lasse vite quand on n'a pour résultat que le contentement intérieur.
Que Samain ait songé à s'évader de cette exis-
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tence terne où il inaugurait de bonnie heure l'apprentissage de sa vie recluse et stoïque, rien de plus naturel. Il lui arri va de hasarder une demi-confidence à M. Lemoigne ; il avoua qu'il écrivait des vers.
N'était-ce point une vocation de littérateur qui se précisait ? Et M. Lemoigne, juge indulgent d'humbles essais, avec sa belle présomption de grand ami dévoué, prévoit aussitôt un avenir glorieux.
Ce que Samain ne racontait pas, par peur du ridicule ou par défaut de foi, c'était sonrêve de tous les instants : rhallucinante, la fantastique évocation du Paris de lu mière, de gloire et de magnificence dont l'exposition de 1878 lui avait donné la rapide et inoubliable entrevision. A distance et dans le souvenir, Paris prenait des proportions fabuleuses et un pouvoir magique. Là étaient les poètes et ceux qui dispensaient la renommée ; là, seulement, les noms et les œuvres devaient monter du néant à l'apothéose. Ces illusions sont celles de beaucoup. Samain les connut. Sa naïve ambition appelait volontiers de ses vœux l'événement nouveau qui lui permettrait de quitter et Lille et la Flandre.
Les fées bienfaisantes de la légende sont mortes, mais le hasard parfois entend et exauce encore les poètes. Pour satisfaire Albert Samain, il arrangea
les choses. Tant il y a que, dès juillet 1880, suivant la fortune et l'accroissement commercial de la maison qui l'employait, Albert Samain, comme par enchantement, se trouve être, selon son expression, « transplanté dans la capitale »•
On Ty avait envoyé en service auxiliaire. Uiinportant désormais était de profiter de l'occasion et d'y rester. Tout de suite, il en manifeste Tintention \ et, comme fort a propos, ses patrons portent ses annuités à 2.400 francs, tout semble servir à souhait ses desseins. C'est un commencement de réalisation de ses désirs. Ce n'est que le commencement et la joie sera courte. Il n'y a, somme toute, rien dechangé ! aux habitudes du jeune homme, sauf qu'il est plus esseulé et très dépaysé. Au bout de quelques mois ; à peine de séjour, une vraie tristesse l'accable : l'inévitable nostalgie prend le déraciné.
De plus en plus, il est rétif aux affaires. Il dresse, scrupuleusement, le doit et l'avoir, les actifs et les passifs. Justement le dégoût naît de là. L'ennuyeuse et plate besogne, où l'esprit ni le cœur n'ont profit, le navre. Presque chaque jour, le bureau enferme sa liberté, de 9 heures du matin jusqu'à passé minuit. Tout au plus, trois ou quatre fois par semaine, le commis a-t-il la^chance de dérober aux écritures et à la comptabilité quelques
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heures de la soirée. Alors, le corps et les yeux sont fatigués de Tattention d'une pleine journée, le cerveau semble paralysé. Etudier, écrire, occuper Tintelligence sont bien choses impossibles. Et voilà loin la littératureet loin les beaux projets I . .. Et Samaia s'ouvre à M. Lemoigne : ah ! maintenant changer d'emploi ! Trouver une occupation plus conforme à ses goûts et à ses espoirs ! Vers Lille, les lettres se suivent, persuasives et désenchantées...
M. Lemoigne est affecté de ces doléances. Homme d^initialive et de résolution, il cherche et s'ingénie à découvrir un plan habile : il persuade à Samain le journalisme. Le conseil partait d'un bon naturel, mais il aurait été difficile d'imaginer détermination mieux en désaccord avec le caractère flottant et irrésolu de l'intéressé. L'antinomie est flagrante entre Tétre et la fonction qu'on lui propose. Mais M. Lemoigne, qui est un professeur d'énergie autoritaire et de décision ferme, ne se tourmente pas d'objections qui nuiraient à sa stratégie amicale. Il use en faveur de son jeune camarade de toutes les relations directes ou indirectes dont il dispose dans la presse ; puis, quand les voies sont préparées, sans réphque possible, il pousse successivement vers la porte des grandes rédactions parisiennes Albert Samain qui résiste.
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Relancé, talonné, moitié par crainte de désobli"?ger cet atni désintéressé, moitié par espoir que les déraarciies échoueront, il consent à faire quel*' ques pas dans le sens indiqué, s'arrête ensuite, pris de scrupule, épouvanté de la présomption. Il voit déjà clair dans son âme, argue de sa timidité, allè;^ue que rien ne le dispose : vraiment, il ne sait pas, ne peut pas. L'autre tance vertement^ récrimine contre ces folles hésitations qui décourageraient, dit-il, les meilleures volontés. Alors, et parce qu'il ne peut agir d'autre manière, Albert Samain cède à Tépreuve imposée, obéit mollement et sans conviction.
Porteur de je ne sais plus quelle dissertation musicale hâtivement écrite sur Offenbach, il se présente à Wolff du Figaro. De part et d'autre, on se déplaît. Samain écrit à Richardet àn Oil BlaSj fait mine de s'adresser au secrétaire de rédaction du Beaumarchais, tout cela, à contre-cœur et sans cette crânerie qui sert le solliciteur habile à la pratique des hommes et de son métier. De ce côté, la question est vite résolue. On ne répond pas. Samain dut passer pour bien provincial ! Ce n'était pas tout à fait de sa faute.
Il constate l'échec sans aucune espèce de rancœur,^ Il n'avait pas fini avec son maître.
M. Lemoigîie récidive en ténacité. Il s'obstine dans son idée, n'admettant point que, par indolence, on abandonne une partie à peine engagée. Cette fois, il pouvait gâter son correspondant. Il prétendait Tintroniser dans une de ces feuilles régionales qui, sous prétexte de belles-lettres, sont un débouché commode aux errements de potaches en mal de production et^ tout ensemble, un gagnepain médiocre pour leurs directeurs complaisants aux cabotinismes et aux vanités courantes. M. Lemoigne n'avait toujours d'excuse que sa bonne intention ; mais on n'est pas moins psychologue. Samain, résigné, laissait faire.
En ce temps-là, paraissait à Lille un hebdomadaire à douze pages illustrées dont le titre, sous une gravure rustre, sentait bien le terroir : le Bonhomme flamand . La publication n'a pas d'autre droit que cette mention à la mémoire des lettres locales, M. Lemoigne ne devait pas se méprendre sur la valeur du périodique, mais il voulait <c faire imprimer » son ami. Samain, sollicité d'envoyer quelque chose, composa deux bluettes. A l'idée de passer pour auteur et d'être, dans sa ville natale, pris en flagrant délit de littérature, il refuse de signer de son nom : les essais anodins s'inscrivent au-dessus du pseudonyme énigmati-
que de Gry-Pearl. Sous ce déguisement vaguement britannique, paraissent en octobre et en novembre 1881, le Bout de V Oreille et la Jarretière ^ deux histoires badines dont le seul mérite est d'être les premières œuvres du futur poète. Dans la collection de Thumble revue septentrionale, les curieux les retrouveraient, voisinant en queue de page avec un roman d'Alexandre Dumas et les faits divers de la semaine. On doit à la vérité d'ajouter que M. Lemoigne se montra fort vexé qu'on n'eût pas mis ces nouvelles en vedettes.
Le Bonhomme flamand était surle point den'être plus honoré de la collaboration « du jeune écrivain de talent» qu'un entrefilet élogieux avait vanté aux lecteurs, quand il mourut de maie mort, vers l'hi ver. Restaient, et c'était pire, le Nord contemporain et le Nord artiste^ des feuilles-programmes accueillantes. Samain faillit y écrire. Le sans-gêne de l'un des directeurs, châtrant d'un coup de ciseaux impertinent un premier article, fournit à l'auteur bon prétexte pour se froisser du procédé. 11 se dispensa de retourner les épreuves. Et M. Lemoigne ne sut qu'approuver.
Samain redevenait libre de ne plus agir. Il fallait convenir que les essais étaient prématurés et les résultats pratiques inappréciables : deux nouvelles
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dans une mauvaise gazette et une pensée insérée, fortuitement, dans V Illustration; ce n'était guère. Pour achever de convaincre son ami encore disposé à répéter des tentatives infructueuses, Albert Sàmain^ de la petite chambre garnie qu'il habitait alors rue des Deux-Ecus,émet cette réflexion d'une philosophie moins désabusée qu'elle n'en a l'air : <c Faisons notre petite boutique pierre à pierre, et comptons plutôt sur les coups de vent que sur autre chose (i). » Le conseil, encore que déguisé, était sao-e. Il condamnait les impatiences inconsidérées.
En conséquence, sans hâte ni fièvre et sans prétendre devancer l'heure propice, Samain se remet au travail pour lui seul. S'il lui arrive de communiquer quelque œuvrette à M. Lemoigne, il ne fait que céder à la prière opiniâtre et à l'amitié doucement tyrannique de son vieux camarade*
Vers ce temps, d'ailleurs, Albert Samain est fort absorbé d'autre part. Il est tout préoccupé de petits soucis d'ordre matériel* En juillet i883j M"^^ Samain avait, pour ne plus le quitter, rejoint son fils à Paris. On s'était mis en quête d'un logement modique et confortable. Puis, il avait fallu
(i) Lettre à M. Lemoigne, 21 septembre i88ï.
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« improviser » raménagement ; grave affaire et délicate où s'ingénia Taffection du jeune homme, désireux de procurer à sa mère toutes ses aises. Ce qu'on dût « combiner, penser, tourner et retourner les choses »!
Et comme si lui-même n^y avait été pour rien, il laisse entendre que « Tesprit incroyablement inventif » de M°^® Samain avait bien paré aux incommodités. Une incroyable bonne humeur lui fait, à cette époque, en dépit des tracas, la vie aimable. Plus il constate sa pénurie mobilière, plus il se rend compte qu'il est à Tétroit, moins, dirait-on, il songe à se plaindre ou même s'irriter de cette médiocrité qui Fenserre. Puisqu'il a près de lui sa mère et qu'elle est heureuse de lui préparer chaque jour le menu varié mais peu dispendieux de ses repas, il I s'estime favorisé. C'est merveille de lire les lettres ( i ) où il entre dans le détail du gouvernement domestique. C'est attendrissant de le voir supputer et prévoir et s'empresser à découvrir toutes sortes de raisons de contenter sa mère. Il y apporte même, on devine, un peu d'application généreuse, car il eût préféré se laisser accaparer autrement.
Des mois passent. Cependant, Alicia, la sœur aînée, s'étant mariée, Paul, le cadet, était venu
(i) A Mni« M..., passim.
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s'établir à Paris près de sa mère et de son frère. Une véritable existence familiale, retirée, discrète et calme, pareille à celle de Lille autrefois, recommence alors dans un appartement de la rue des Petits- Champs, où Ton avait émigré en quittant les deux chambres modestes et maintenant insuffisantes de la rue Notre-Dame-des- Victoires (i). On renouvelle là l'installation laborieuse et les merveilles de ressources, d'à propos, d'entente, d'économie et de vertus bourgeoises dont on avait fait preuve précédemment. Albert Samain, qu'on aurait soupçonné de moins en moins hanté de littérature, veillait à tout et suffisait à tout. S'il y avait eu quelques passes difficiles, il n'y paraissait bientôt plus et le jeune homme annonçait vers la fin de i883 :
Maman, qui dans les premiers temps était naturellement préoccupée au sujet du nouveau ménage, prend tout à fait confiance maintenant... Je crois que le plus difficile est fait et que si les jeunes gens ne rencontrent pas sur la route ces vilains accrocs qu'y met la maladie, par exemple, ils ont tout le bonheur qu'on pouvait raisonnablement espérer pour eux (2).
II s'agit ici évidemment de satisfactions selon
(i) A partir de 1886 jusqu'à sa mort, Albert Samain habita 16, rue Saint-Martin.
(2} Lettre à M°»« M..., 21 novembre i883.
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les idées moyennes, Samain ne parlant jamais aux siens de ses velléités d'écrivain. Mais, en traçant ces lignes, peut-être envisageait-il également son avenir. Quelque chose en effet venait de changer dans sa vie.
Il s'appartenait davantage. D'où sa joie et son optimisme. Chaque soir, il disposait maintenant d'heures de loisir fort précieuses. Malgré les sollicitations de ses patrons qui appréciaient son attention à sa tâche déplaisante, il avait résilié son emploi de comptable. A force d'épier, il avait découvert enfin une occupation qui s'appariait mieux à ses goûts et qui devait lui permettre, jugeait-il, d'exercer des aptitudes qu'il sentait inactives. Brusquement et résolument, il avait quitté chiffres, grand livre, commerce et surmenage pour la carrière reposée et ponctuelle du fonctionnaire. Il était en droit d'espérer dans son office de courtage, d'avancement en avancement, une situation annuelle rapportant un jour une dizaine de mille francs, il débutait à la préfecture de la Seine aux gages minimes de 1800 francs. En Toccurrence, les gens pratiques pouvaient blâmer son action. M°^® Samain aussi se dépitait à part elle, avouant que le change était désavantageux. Mais les gens pratiques ne savent pas. Ils comprennent mal les exigences de l'art et
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«rimpérieuse vocation du poète. Ils n'entendent rien à la mission esthétique des poursuivants de l'idéal. Ce sentiment les dépasse.
Nulle raison , nulle contingence , nul intérêt lointain ou immédiat ne devait entraver la détermination d'Albert Samain. Au moins une fois dans sa vie, celte fois-là, il fut résolu et énergique. Il ne demanda conseil qu'à sa conscience. Il ne crut pas déchoir en se condamnant à des besognes mesquines et moquées. Il estima que tout travail est grand et trouve en lui-même sa justification qui sauvegarde à Fhomme l'indépendance de sa pensée. Et puis, par un détour, Albert Samain se rapprochait quand même du but visé. C'est ce qu'il notait justement un jour en écrivant : « Ce qu'il y a peut-être d'assez curieux, c'est le chemin que la vie A'a forcé de prendre pour arriver à la littérature (i). » Le concours obligatoire passé, sans un calcul, sans un regret, il entrait donc simple expéditionnaire au troisième bureau de la direction de l'enseignement à l'Hôtel de Ville (2).
Cette orientation nouvelle équivalait à un événement. Or, classer des dossiers, fournir des renseignements aux candidats du brevet, dresser des
(i) A M. A. van Bevcr, lettre citée.
(a) Cf. lettre curieuse à M. G. Salomonsohn, Revae de Paris^ i5 juin igia.
duplicata de diplômes n'offrait en soi rien de relevé ou d^intelligent. Mais Albert Samain s'acquittait de sa tâche avec bonne grâce et complaisance. Ces occupations, en tout cas, l'astreignaient à moins de vigilance fatigante que celles d'autrefois, et même pouvaient-elles être regardées comme moins dépoétisées. En réalité, le bureau n'exigeait qu'une assiduité effective de sept heures par jour. S'il y a les moments de presse, il y a aussi, à l'ombre des cartons verts, les temps de relâche qu'on peut utilement mettre à profit. Ceci compensait bien cela. Et d'abord Samain se félicita d'avoir reconquis des loisirs pour Fceuvre qu'il rêvait.
Ce milieu d'administration plus cultivé avait chance en outre de heurter moins ses sentiments. On y fréquentait les classiques. Samain ne trouvat-il pas, une fois, un Boiieau ouvert sur la table de son chef de division ? Les collègues, s'ils ont leurs petits travers et leurs défauts, sont gens de bonne compagnie et de société agréable. Cela encore est appréciable. Aussi n'y a-t-il pas à s'étonner que le jeune fonctionnaire se soit déclaré, au début, satisfait :
Toi qui as la bonté de l'intéresser à mon existence et qui m'en as donné déjà plusieurs preuves très délicates,
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mande-t-il à une parente, tu me demanderas sans doute comment je me trouve dans ma nouvelle position. Je ne vois qu'un mot à dire : (( Je suis content. » Tu le seras aussi par conséquent.
Je ne viens pas dire que ce soit là le summum de mes aspirations, mais enfin, en attendant mieux, cela me suffit. La vie pour beaucoup (et je fais partie de ce beaucoup~là) ressemble souvent à un écheveau do fil brouillé. C'est déjà quelque chose de s'en apercevoir et je m'en suis aperçu. Une fois qu'on s'en est rendu compte il s'ag-it de voir où est le bout et de pouvoir l'attraper. Je le vois bien, mais je ne l'attrape pas encore. 11 est vrai qu'une fois saisi il n'y a plus qu'à tirer, cela vient tout seul (i).
Nous comprenons. Quelques-unes des plus chères et des plus légitimes ambitions du poète tardent à se réaliser. Autant dire qu'il n'avance pas, II en est encore au même point qu'en débarquant à Paris ; il ne connaît personne. Après deux ans, son isolement intellectuel est complet. Et il gardait au cœur une amertume contre ce passé-là, dépourvu et mélancolique, lorsqu'il écrivait plus tard :
A vingt-cinq ans, sans exagération aucune, je ne comptais encore aucune camaraderie, aucune amitié littéraire. Je n'avais de relations qu'avec des jeunes gens appartenant au monde des affaires (2).
*i) Lettre à M»»» M...., novembre i883. (2) Lettre à M. A. van Bever, déjà citée.
Il avait pourtant essayé d'étendre des liaisons au delà de ces rapports superficiels et de stricte politesse auxquels contraig'nent les rencontres sociales. Albert Samain manquait de cet esprit d'à-propos et de ce flair particulier, grâce à quoi d'autres se poussent violemment, s'imposent et parviennent. Jamais il ne fut habile à se ménager les situations et à en tirer parti. Il dédaignait les dons spécieux de Tarriviste et professait une sorte d'horreur à l'endroit des manœuvres intéressées, fussent-elles légitimes.
Aussi, longtemps après son arrivée à Paris^ du monde des lettres ne connaissait-il encore que Jean Richepin, Théodore de Banville et OctaA^e Feuillet. 11 les avait vus de loin, pour ainsi dire, avec cette admiration révérente du provincial facilement étonné et sincèrement respectueux, un peu ébloui du nom de « maître » dont la courtoisie officielle n'est point avare. Dans la démarche de Samain, Richepin et Banville et Feuillet ne virent probablement qu'un hommage à leur talent. Leur accueil pouvait être un encouragement; en pratique la chose restait d'aucune efficacité. Et pourtant, avant de s'aventurer jusqu'à eux, par combien de craintes avait passé le jeune homme et combien d'hésitations n'avait-il pas dû vaincre 1
L'entrevue avec Théodore de Banville faillit tourner mal. L'anecdote est passablement drôle et vaut d'être contée.
Samain avait envoyé à celui qui avait été un temps comme le roi des poètes une ode d'enthousiasme exclamatif et d'assez vaste envergure. Surpris du juvénile hommage qui chantait, vibrant et spontané, vers sa vieillesse déjà délaissée et morose, Banville ne fit pas attendre ses remerciements. Le billet était flatteur que voici :
Monsieur et cher poète,
Les beaux vers que vous m'avez adressées m'ont charmé par leur élan et leur grand souffle lyrique. Je ne leur trouve qu'un défaut, c'est d'être trop élogieux pour moi. Mais je n'aurai pas le courage de le leur reprocher.
Je suis très fier de voir mon nom mêlé à ces strophes pleines d'inspiration et de promesses et vous souhaite un heureux voyage sur la route que j'ai fini de parcourir.
Croyez à toute ma sympathie.