‹ Albert Samain, sa vie, son œuvre; avec un portrait et un autographeChapitre 4 sur 14 · THÉODORE DE BANVILLE · texte numérisé non relu

THÉODORE DE BANVILLE

Précieux autographe, combien lu et relu, sans doute! Ne signait-il pas au jeune homme son passeport pour la gloire ? Samain dut le penser.

L'appréciation approbative de Banville permet^ tait d'oser une visite. Samain en revint désen-

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chanté. D'abord le dieu vieilli manquait de majesté :

Au physique, l'air doux et un peu bourgeois d'un petit rentier ; la fig-ure presque béate, n'était un sourire exquis de bonhomie (le sourire des Funambulesques) sur ses lèvres minces. Pas un cheveu sur la tête, le cou dans un faux-col cassé à la vieille mode et le buste dans un tricot de laine (i).

Le portrait de l'homme n'est pas beau. Son humeur n'était pas facile. Au début tout se passe à merveille. Pendant la lecture des sonnets que Samain lui soumet, Banville souligne d'un « très bien », d'un « bien », d'un « mauvais » fort doctoral, au passage. Il observe aussi : « Ce thème est trop leste ; laissez ce ton ! » Il énonce enfin : « Ce vers est une réminiscence de Victor Hugo. » II étend la main vers des livres pour le prouver ; mais l'ouvrage qu'il veut n'est pas à sa portée et il dit : (( Contrôlez dans le texte en rentrant. » Samain se défend: il n'a pas les œuvres de Victor Hugo et il ne l'a pas lu. Aveu maladroit! Banville s'exaspère: « Comment! comment? Et vous prétendez écrire? Et vous n'avez pas Hugo dans votre bibliothèque... A votre âge pour acheter des livres, j'aurais vendu ma chemise !... »

(i) Lettre à M. Victor Lemoii^iie, 5 octobre 1881.

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Devant ces reproches intempestifs qui laissent le brave jeune homme interloqué et confus, la position n'était plus tenable. Par bonheur quelqu'un fut annoncé qui permit à Samain de s'esquiver. Il ne revit jamais Théodore de Banville.

C4ontrairement à ce que plusieurs ont cru et écrit, Octave Feuillet n'eut aucune influence décisive sur la vie d'Albert Samain. Le romancier, qui était le plus poli des hommes, se souvint seulement d'être aimable en plusieurs circonstances. Sa bienveillance datait de Idipremièred' Un romanparisien. Il advint que Samain, fort désireux d'assister à cette représentation et en désespoir de trouver une place, se hasarda jusqu'à s'adresser à l'auteur. Pour enlever à sa demande son caractère d'impertinence, il l'écrivit en vers. Venant d'un inconnu, l'épître avait un air si roman (tizn Jeune homme pauvre qu'elle plut infiniment à Feuillet. Il accorda la faveur sollicitée et, depuis, la renouvela. C'est tout son rôle.

Le hasard malicieux a conservé le poème en question. Il n'offre que l'intérêt, suranné aujourd'hui, de l'à-propos à la rime et le mérite de l'impromptu,. Mais Feuillet n'avait pas le goût si exigeant !

Jean Richepin fut plus avisé. Accueillant et fraternel, il ne se borna pas aux civilités et aux encou*

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rag-ements platoniques. Où Samain avait pensé trouver un maître et un pontife, il rencontrait un camarade.

Simplement, comme il avait retaillé une phrase, et rectifié une rime au sonnet de l'apprenti poète, Richepin, tout en devisant et causant, donnait le bon conseil : il était prématuré d'espérer beaucoup; mieux valait d'abord ne pas compter sur la chance, mais entrer dans un des groupes de la rive gauche et faire ses essais littéraires en quelque revue d'avant-garde. Le reste Viendrait progressivement et par surcroît. Richepin, du reste, promettait de faciliter l'accès des cénacles. Si par la suite il oublia d'agir, utile du moins était son indication.

Ceci se passait vers la fin de 1881. Toutefois, ce fut deux ans après qu'Albert Samain, à ce qu'il paraît, prit vraiment contact avec la littérature militante. Il y fut tout naturellement amené par ses relations de l'Hôtel de Ville. Certains de ses collègues des bureaux avaient même âge, mêmes désirs, mêmes espoirs. Plusieurs, bien ou mal, étaient connus parmi les Jeunes, un des groupements bizarres réfugiés à Montmartre et qui commençaient à attirer sur eux l'attention, autant par leurs excentricités que par des tliéories d'art inédites, encore que surabondamment divulguées. Ces cer-

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des avaient noms : Zutistes^ Hydropathes^ Hir^ sûtes. Les initiés affectaient de vivre en phalanstères où se coudoyaient les rénovateurs de Tart et les rastaquouères de la capitale.

En septembre i883, ils lancèrent un appel « à tous les déclassés des lettres ». On vint nombreux à leur rendez-vous, en quelque cabaret de la rue Notre-Dame-de-Nazareth. La création d'un groupement nouveau, moins mêlé, d'intentions moins révolutionnaires, d'idées mieux définies y fut décidée. L'appellation quand même demeurait singulière : Nous Autres. On tint, entre adhérents, de mémorables séances d'hypnotisme. Surtout, on y cultivait beaucoup poésie et musique et Charles Gros, habile et inventif artificier des nuitées blanches, y produisait des terze rime et des tours de physique. Si l'agréable fumisterie n'était bannie ni des réunions ni des entretiens, elle n'empêcha nullement la plupart des débutants qui fréquentaient là de se faire un nom dans l'histoire littéraire contemporaine.

Samain connut-il la fameuse convocation aux déclassés ? C'est probable. En tous cas, il ne fut pas des fondateurs de Nous Autres. Léon Riotor, qui a là-dessus force souvenirs, le mena vers ses amis. Samain s'y divertit, d'autantqu'il s'amusait de

peu et que le spectacle était neuf. Parce qu'il était modeste et discret, il dut à son seul talent de ne pas rester inaperçu. Parmi les exubérances ambiantes, son calme sourire et sa tranquille réserve étonnèrent. Il fut vite réputé « froid, méthodique et correct », mais les gens superficiels et les perspicaces s'accordèrent à direw qu'il rimait de beaux vers travaillés longuement avec amour, qu'il avait la clarté, la concision et une richesse d'images surprenantes ». Ceux qui commencèrent par l'admirer ajoutèrent bientôt de la sympathie à leur estime. Il y avait là notamment le poète Louis Le Cardonnel qu'un fond de mysticisme acheminait lentement vers les routes de la croyance, Paul Morisse^ qui, malgré un long silence, n'a pas complètement abandonné les lettres, et Louis Denise, que les scrupules de la perfection retardent à élaborer des œuvres rares de pensée et de forme. Il y avait là aussi Antony Mars, qui faisait déjà des mots et n'était pas encore revuiste, puisGeorges Auriol, puis d'autres, maintenant oubliés ou même disparus...

Quelqu'un, un jour, avait découvert Rodolphe Salis qui cherchait fortune et méditait mieux que de bâtir d'illusoires châteaux en Espagne. Sous le fallacieux prétexte de littérature gothique et d'essais d'art indépendant, il avait fondé pour exploiter les

crédules un établissement d'excellent rapport : le Chat Noir. Les dupes servant à souhait ses desseins, rindustrie du roublard imprésario était alors dans sa pleine gloire.

A la suite d'Auriol, Nous Autres presque au complet émigra au cabaret pseudo-littéraire de ISalis. Albert Samain suivit ses amis. A leur prière, parfois, certains soirs où la salle désemplissait, devant un public diminué, il consentit à réciter quelques poèmes. Il disait, d'une voix modérée et intime, Téloge épique des Monts qui devaient obtenir, en 1896, aux Jeux Floraux, le souci d'or. Il disait Tsilla^ et Laurent Tailhade et Jean Lorrain applaudissaient. Salis, toujours à l'affût de recrues profitables à son entreprise, se faisait cajoleur. Il renchérissait sur la louange des confrères, citait à l'auteur des appréciations flatteuses, exactes ou inventées, de prétendus mots typiques. Comme tout le monde, Samain fut englué aux belles paroles du mystificateur. Il lui dut quand même ses débuts dans les revues.

Au mois de décembre i884, en première page, première colonne du journal le Chat Noir^ paraît Tsillay vers harmonieux, soignés, de prosodie rigoureuse. Les artistes les plus exubérants de la maison reconnurent )à, sans difficulté, un poème de haute

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tenue, mais qui tranchait sur les techniques aventureuses mises à la mode. Albert Samain n'alla pas jusqu'à croire que les temps étaient venus, il se surprit cependant un peu à penser que s'entrebâillaient devant lui les portes du large avenir. Une lettre de cette époque à M. Lemoigne sonne comme une fanfare de victoire. Ce ton n'est pas habituel au poète, aussi bien faut-il se dire qu'il écrivait sous le coup d'une vive satisfaction et qu'il gonllait la voix pour être agréable à son ami. De ces pages, retenons surtout les lignes où il se traçait une sorte de futur programme :

Plusieurs déjà et que je consid^.re comme assez compétents m'ont félicité de la santé solide qui respire dans mon vers et de la clarté de ma facture. Ce sont des qualités qui, existant comme elles existent à mon âge, semblent devoir être définitives et... je ne chercherai pas à déformer mon tempérament et je tâcherai de le maintenir à l'abri de la contagion « maladive » de cette fin de siècle (i).

Parce qu'une fenêtre s'ouvre sur un horizon clair, le jeune homme sent naître en lui la confiance et Tespoir ; une joie austère se révèle. F/, faisant allusion à la mélancolie de son adolescence

(i) Lettre à M. V. Lemoigne, 27 décembre iV)i54»

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morose et à la solitude ingrate de ses débuts à Paris, à tant d'orgueils exaltés puis déçus, aux expériences chèrement acquises, prématurément, Samain concluait : « Enfin tout cela est passé et ne reviendra plus. » Il conservait encore trop de généreuses illusions.

La rude leçon de la vie ne faisait que commencer, et, pour achever l'éducation de son cœur et de son esprit, il allait passer par une de ces crises intellectuelles et morales capables de dompter des énergies mieux résistantes que la sienne.

C'est une aventure fort commune en somme et que subissent, à un moment donné, quantité de jeunes gens. Mais Samain, par nature, devait en être plus péniblement affecté et en sortir meurtri et transformé.

Jusqu'alors, à Paris comme à Lille, il a vécu à l'écart. 11 n'a sur les hommes et les choses que des idées de provincial, c'est-à-dire, en un sens, cour- *jSS; quelconques, superficielles ou arriérées. D'au- 'jBiPÀ plus tenaces qu'elles s'ajustent mieux à son tempérament, elles deviennent difficiles à déraciner wi a modifier. C'est pourtant ce qui se produit.

Ses admirations sont surannées, ses vénérations tardives, ses respects démodés, ses traditions routinières, passives et bourgeoises ; par-dessus tout, il se distingue par une évidente ignorance du mécanisme plus compliqué et de Téconomie plus souple de rexis(ence. Le voici brusquement jeté dans les milieux littéraires avancés. 11 s'y sent en monde nouveau, où il ne retrouve rien de ses goûts, de ses vues, de ses préoccupations ou de ses croyances familières. Romantique d'éducation et de tendances, il est fidèle à Lamartine et à Musset qui, dira-t-il, « a tant impressionné mes dix-huit ans(i))); en tout cas, n'a-t-il pas dépassé les préceptes de Banville ou de Richepin. Il compose, non sans habileté, des pièces lyriques et verbeuses dans la manière de l'un et de l'autre et c'est tout juste si son audace se hasarde parfois jusqu'au pastiche de Coppée. Il soupçonne à peine que Leconte de Lisle ou Heredia offrent de beaux et faciles modèles à l'imitation des poètes qui, soucieux de grand art, n'ont pas encore de visées indépendantes ou le tourment de l'originalité. Or, en i885, il y a longtemps que la jeunesse qui écrit et qui pense ne suit plus les théories de

(i) Lettre à M. Paul Morisse, sans date, mais certainement de

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Lamartine ni de Musset. Banville et Ricliepin inême sont pratiquement oubliés. Coppée ne dirige plus le chœur des poètes parisiens. Il devient de bon ton de le dédaigner, en attendant les prochaines ironies. En réaction contre le Parnasse officiel, les novateurs s'apprêtent à sacrer princes des rimes et des vers Verlaine et Mallarmé. La caractéristique de la génération ascendante n'est point le respect religieux ou superstitieux des maîtres. Plus volontiers on se moque et on bafoue. On démolit, afin d'édifier plus sûrement et sans obstacles.

Samain est troublé dans ses dévotions poétiques. Les nouveaux dogmes esthétiques achèvent de le désorienter. Ici, c'est pour lui le plein inconnu. Théories et manifestes qu'on discute et qu'on pré^ pare dans les cénacles récents bouleversentles maximes et les lois auxquelles il attachait une vertu. Il se comprend formaliste, figé, retardataire, en proie aux préjugés. Il ne pressent pas le frisson inédit qui agite déjà l'inspiration des autres et doit aboutir à la suprématie momentanée et au triomphe du symbolisme. Des convictions qu'il avait s'ébranlent; des opinions s'anéantissent. 11 n'ose encore accueillir les formules qu'on vante et s'y rallier. Désireux cependant de satisfaire des curiosités mises en éveil, il rapproche sa chaise du cercle où l'on cause. A

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son tour, il discute, cherche des raisons de s'en tenir à ses principes ou de les laisser. Insensiblement, à la faveur de cette gymnastique spiriluellcj ses idées se rectifient, ses perceptions s'agrandissent, son jugement s'amplifie. Un peu à son insu, et par la persuasion communicative d'autrui, il adhère à beaucoup de démonstrations dont Tévidence ne lui est pas absolument prouvée. Son art d'abord effarouché entre davantage en sympathie avec l'art de ceux qu'il coudoie et qui abordent hardiment des chemins non frayés. Une insensible évolution se prépare.

Parallèlement et sous la même action, le sourd travail qui opère sur le cerveau du poète opère sur sa conscience. C'est le côté dramatique de la crise. Le milieu où fréquente Samain n'est pas seulement audacieux en théorie, il est aussi pratiquement insurgé. Il rompt avec les observances séculaires, brise toutes les contraintes. La raison indépendante y développe une large liberté de penser au détriment des croyances ancestrales et des habitudes conservées. L'âme du poète, jusqu'alors encline à subir les enseignements intransigeants et obéissante aux exigences d'un dogme, a cédé tout à coup à l'impulsion philosophique. La recherche inquiète d'une impro« bable vérité est devenue plus catégorique, à mesure

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que les doutes affleuraient. Soudain, un autre ciel paraît avec un infini moins chimérique et plus près de notre humanité. Cependant qu'il se découvre, les dernières adhésions aux formes cultuelles et aux rites religieux se détachent. Et voici que la foi ancienne tombe comme un fruit mûrjmais nulle certitude ne s'est édifiée dansTintervalle.Le scepticisme, capable de façonner un état d'âme tranquille et souriant, est lent à naître et à se faire accepter. Longtemps Albert Samain sou ffre des souvenirs qu'il abandonne et de ses espoirs sans assise. Sa tristesse intellectuelle s'aggrave ainsi de la tristesse métaphysique parce qu'il assiste, acteur et spectateur, à l'émancipation graduelle de son esprit et de son cœur. Cet état psychologique est foncièrement débihtant. La double angoisse conduit en général au pessimisme et au découragement. Elle stérilise les efforts, paralyse la confiance, arrête les initiatives, motive toutes les peurs, toutes les défaillances, tous les reculs. Samain a connu ces tourments simultanés de l'artiste et du penseur. Il a fait, à un moment donné, la constatation exagérée de ses défauts, et a cru manquer de goût, il a récapitulé ses difficultés et s'est jugé impuissant, il a observé des erreurs et s'est déclaré maladroit pour une œuvre inutile. Et il hésitait à gravir la cime ardue de TidéaL

Ainsi s'explique cette sorte de renoncement extérieur qui le prend durant les années i885 et 1886 où, au lieu d'aller de l'avant, il attend qu'on sollicite sa collaboration. Et voilà comment Samain se dispense de publier en ces années-là, sauf trois ou quatre poèmes au Chat noir, dont un sonnet, le Lys, qu'on n'a nulle part réimprimé depuis et au Scapin, le Sphinx, Il se contente d'élaborer en secret et péniblement une œuvre qu'il compose ainsi de sensations neuves et d'émotions éprouvées. Car, parvenu au carrefour de tous les systèmes, il n'a pas su trouver, à cette époque, une certitude où appuyer l'immortel besoin qu'a tout homme d'espérer et de croire.

En gestation douloureuse du livre que devait être Au Jardin de V Infante, au surplus, hanté par les graves méditations qui veulent une explication à la destinée, on comprend qu'Albert Samain se soit écarté des endroits où s'attarde la jeunesse imprévoyante et irréfléchie. Des sous-sols et des bars littéraires où il s'était jadis aventuré, plutôt par curiosité de savoir et par dilettantisme que par avidité de plaisir, il prit en dégoût les bohèmes blafardes, poseuses et sottement libertines, les exotismes tapageurs, les filles, les fêtards et les snobs ébahis qui sont là, après minuit, l'inévitable

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entourag^e de la liberté d'allures, de l'honnête exaltation et de la ferveur des novices à ridéal et à la vie. Mal à Taise enfin parmi les enthousiasmes truculents, les glorifications réciproques, les flag-orneries et les compétitions d'arrivistes, il se retira petit à petit, ne gardant du tumulte de ces réunions qu'un étonnement agacé.

Mais du fait de cet éloîgnement, c^est la pleine solitude qui reconquiert Albert Samain et le livre, incapable de réagir, à la torture de tous ses doutes. Il n'a vraiment de recours contre son tourment intérieur que dans le culte des souvenirs. Il s'y accroche désespérément et lamentablement, par crainte, dirait-on, de les voir tout à fait mourir comme tant de ses illusions. Ainsi qu'il avait déjà fait en 1882, autre année vide et désolée, il se laisse glisser en arrière « par cette pente toute naturelle qui vous pousse à perpétuer tous les bonheurs petits et grands de l'existence (i) ». Il se réfugie en rêve dans un autrefois enfantin^ plus beau d'être maintenant atténué et comme enveloppé de brume favorable, un autrefois idéalisé et adouci d'avoir déjà reposé au cœur de ce sommeil suave des choses vieilles et pieuses. Le charme délicieusement pernicieux de ce passé que, généreux, il estime désor-

(i) Lettre à M"»» M.,., i3, 19 mai i883.

mais très clément et bénin, l'envahit. Un sonnet qui n'a pas été réuni dans ses œuvres traduit bien cet état d'âme passager du jeune homme qui, incrédule déjà aux félicités de la vie, s'arrête à savourer des apparences insidieuses et songe à l'évanoui :

Un jour, on est parti. Paris, la ville d'or, Vous attirait avec sa flamme et sa lumière, Et, tout vibrant encore de l'ivresse première, Vers les lointains rêvés on a pris son essor.

Chacun suit son chemin et la vie est un sort;

On part., mais on emporte en l'âme, tout entière

La douceur du passé, la maison familière.

Et Ton garde ces vieux bonheurs comme un trésor»

Alors, les soirs d'automne et de mélancolie.

On pense au vieux clocher, on songe, on se replie,

On écoute jaser son cœur au coin du feu...

Le meilleur de la vie est fait de souvenance

Et rien n'est doux, vois-tu ? comme cette romance

Qu'on chante pour ceux-là qui vous aimaient un peu.

Aux premières pages d'un petit agenda de poche, le poète, vers novembre i885, a transcrit ces quatrains et ces tercets, en prenant soin d'en orner patiemment les lettres initiales. On l'imagine volontiers aux mornes soirées grises de l'arrière-saison,

(i) Cette pièce a élé publiée par le Sej/roi, novembre 1900.

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occupant ainsi sa pensée fidèle et ses veillées de rêveries à des enluminures naïves, tandis que parle au cœur la voix confidentielle qui revient.

Il essaie de se soustraire à un ennui véhément et à une tristesse assidue. Car la prostration morale précède ou suit toujours ces retours en arrière. Elle est totale pour Samain. Il traverse alors une période de découragement où il est faible comme un enfant qui voudrait bien pleurer. Ses lettres en font foi. Il est anéantie! veule et, qu'il en convienne ou s'en défende, ses moindres paroles trahissent Tabattenient, la lassitude et le refus. Çà et là, des aveux s'échappent. Mais ce qui reste informulé de douleur dans ses confidences, ce qu'on soupçonne entre les lignes de certains poèmes n'est pas moins pitoyable. Parfois cependant, malgré qu'il en ait, il faut que Samain tende les bras.

Parce que l'angoisse est excessive et surmonte tout d'un coup son courage, comme s'il sentait son âme couler à la dérive, il jette vers un ami un cri de supplication, l'appel instinctif de la détresse : « Ah 1 ce siècle qui a trouvé la transmission de la torce à distance devrait bien trouver aussi la transmission de l'énergie morale (i). » Et tout un

(i) A M. Lemoigiie, 17 janvier 1887. ^

arriéré de pessimisme, longtemps refoulé et contenu, se fait jour et s'exprime.

Samain qui, la veille, se croyait assez de hardiesse virile pour étreindre la destinée et la plier au gré de ses caprices n'a plus même la velléité de se dominer. Nul en présence de la déroute de ses espoirs, il semble, si on ne Taide, qu'il va céder à son sort et déjà l'à-quoi-bon désabusé des fatalistes vient à ses lèvres.

Sa sensibilité est à rude épreuve et il ne faut s'étonner qu'à moitié s'il paraît plus accablé que de raison. En outre des causes intimes qui motivent le prolongement de cette crise psychologique, tout, à cette minute décisive, concourt, dirait-on, à le prostrer et à le désemparer. Lorsqu'il aurait besoin de sentir autour de lui l'atmosphère obligée des âmes aimantes^ un peu de chaleur et de tendresse, Albert Samain est seul. Un semblant de joie de famille retrouvée qui fit résonner l'appartement des musiquettes alternées d'Offenbach et de Lecocq n'a pas duré : Paul Samain, appelé à Laon par le service militaire, dut partir bientôt. Et dès lors, tandis que M^® Samain somnole à son fauteuil, que de soirs de silence lourd de rêvasseries ne prépare-t-elle pas la lampe allumée pour veiller ce pauvre poète, prisonnier de la vie parcimonieuse et

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étriquée de petit fonctionnaire qui n'a ni loisir ni pouvoir de fuir cette réclusion où se tapit son découragement !

Et voici qu'il lui arrive de songer à ceux qu'il aime entre tous, et qu'il compare sa maison trop calme à la maison d'autrui. Là-bas^ à Lille, le bonheur familial qu'il évoque sourit pour M"^® Soulisse et pour M. Lemoigne, la sœur et Tami, dans la rumeur puérile des enfants assemblés : ici, il est seul et chagrin. N'est-ce point qu'une affection lui manque etqu'il souffre du grand vide des féminines tendresses ?

« L'âme a besoin d'aimer n'importe qui, n'importe quoi, comme le corps a besoin de manger. Il y a des âmes qui meurent de faim (i). » Albert Samain connaît le mal et le remède parce qu'il fut, sans répit, un affamé d'amour.

Il était parvenu d'ailleurs à rheure précise où il ne suffit plus à l'homme de rompre le pain quotidien de l'amour maternel. Il dut considérer comme tous, vers la vingt-cinquième année, que son intérieur et ses jours seraient ensoleillés par la grâce et la sollicitude d'une femme qui tiendrait prêles, pour le défendre de sa hantise, ses meilleures caresses^ l'amie toujours présente dont l'inquiétude

(i) A, Samain ; Pensées et Réjï ex ions inédites.

serait sienne et qui, à les partager, reposerait des fatigues.

L'idée du mariage a dû un moment retenir Albert |Samain. Une lettre datée de 1886 contient précisé- I ment à ce propos une allusion réservée. D'autres, * plus tard, à M. Paul Morisse, sous-entendent de I vrais regrets (i). Mais des obstacles surgirent et' I qu'on devine : l'impérieux devoir de subvenir à sa mère, l'œuvre à élaborer, le choix difficile à fixer de l'instable et ardente tendresse des poètes, les I considérations égoïstes de la famille, les nécessités ' immédiates, toutes ces pitiés de l'existence qui (arrêtent les meilleurs ou les entravent. Sait-on? Le fpressentiment peut-être de la maladie qui devait le miner? Oubien quelque aventure doulourusemeent passionnelle ? Mais ici lui-même s'est tu. Ne déflorons point pour le plaisir d'investigations malajdroites le secret qu'il a pris soin de protéger pudiiquement contre l'indiscrétion.

De phase en phase, jusqu'au bout, Samain subit sa crise. Ses désirs n'eurent pas de réalisation.

II n'avait pas encore a mis d'emblée au cœur de sa vie >> (2) ni M. Paul Morisse, ni M. Raymond

(i) Samain s'étend longuement, à plusieurs reprisess,ur cette question dans sa correspondance avec M. Georg Salomonsohn, de 1881 i 1894.

(a) Lettre à M. Paul Morisse, 11 ayril iS^Ô.

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Bonheur. Il n'était encore favorisé d'aucune de ces amitiés fraternelles qui bientôt le consoleront et s'efforceront de lui adoucir les passes rudes de sa traversée dépourvue et précaire. A cette date, r885 et 1886, ceux-là commençaient seulement de lui être plus que des camarades.

Je suppose que c'est à cette époque qu'il prit, afin de s'évader de ses obsessions et de ses idées^ chagrines, le goût des promenades sans but à la découverte de Paris. Il s'accoutume aux flâneries des bords de la Seine. Il apprécie ces joies simples^ du Parisien attardé au long des quais, près des boîtes à dix centimes des bouquinistes où, le doigt en signet aux feuillets d'un vieux livre, on respire, avec Todeur du fleuve, le parfum suranné des choses oubliées; on savoure, dans quelque volume au rabais, la trouvaille exquise d'une pensée curieuse ou d'une gravure drôle. L'imprévu des musardises, Albert Samain l'a dit en hexamètres laborieux qui ont au moins le mérite de nous apprendre comment le poète savait regarder et voir et tromper son ennui. Il avait aussi rimé en une interminable pièce la physionomie des vieux quartiers et les surprises faciles qu'ils réservent à leurs visiteurs. La ville lui devenait ainsi un vaste champ d'exploration aux recoins vierges, aux endroits calmes et comme provinciaux.

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