‹ Albert Samain; souvenirsChapitre 2 sur 2 · BOTANIQUE · texte numérisé non relu

BOTANIQUE

Oui, chaque Beur, madame, est l'ardtnte mai: Du soleil empourpré, qui se couche là-bas. Voyez, comme suivant son déclin pas à p Chacune tend vers lui sa tige avec détre

Sur le jardin palpite une suprême ivre Car. de l'àpre bruyère au suave lilas.

Toutes veulent sentir sur leurs seins délie Glisser l'or tiède et doux d"une oblique car*

Mais, quand l'ombre a rempli l'horizon jusqu'au bord,

croient que le soleil est mort :

Et le sol sent en lui trémir leur petite .une.

Alors, toute la nuit, leur amour enfantin

Pleure sous le ciel vide, et c'est pourquoi, madame,

Leurs calices sont pleins de larmes le matin.

Du Scapin comme de toutes les minces revues qui s'évanouirent, sans doute parce qu'elles ne suffisaient plus, en dimension, à contenir l'expansion de talents grandissants, l'on revoit, en 1890, les meilleurs unis en une phalange qui devait rester cette fois définitive.

Les temps sans doute étaient venus, ou plutôt les temps appellent-ils l'homme qui fixe leur devenir.

La nouvelle publication fut le Mercure de France.

Près du créateur du Mercure, Alfred Vallette, Albert Samain en fut l'un des fondateurs, et désormais, fidèlement, sauf à deux reprises, quand par l'entremise de José-Maria de Hérédia la %evue

des Deux-Mondes lui demanda des vers, — y réserva ses poèmes.

Il est admirable aujourd'hui de constater avec quelle sûreté prophétique^ devançant le suffrage du public, cet éternel tard-venu qui attend qu'on lui souligne ce qu'il faut lire (la vente des « Samain », au Mercure, se comparerait quasi à celle des « Coppée 1 chez Lemerrei, avec quelle sûreté, disons-nous, dès ces moments antérieurs de quelque sept ans à sa mort — la célébrité, paraît-il, veut être posthume. — Albert Samain tut estimé du premier coup à son juste aloi par ses pairs.

Ceci s'explique et par l'intégrité absolue de son génie, et par la netteté immédiate de vues de qui le jugea.

En 1894, £omme on sait, Edmond Girard, fondateur, rédacteur et « s'étant voulu typographe » des Essais d'%Art Libre, faisait paraître Les ^Portraits du Prochain Siècle. Entreprise dont certains sourirent peut-être alors, mais le temps ne le^ a point tous effacés.

Voici le portrait d'Albert Samain tel que le publia alors M. Alfred Vallette.

Un modeste et un fort, doué de la qualité la plus rare qui soit, l'intelligence. Un fort, parce que, pouvant acquérir de bonne heure, en publiant plusieurs milliers de très beaux vers qu'il cache, la réputation d'un bon poète, il a eu le courage de les rejeter de son œuvre et d'attendre qu'il se fût dégagé des influences directes. Ses intimes amis — peu nombreux : Samain est presque un solitaire — savent de lui des poèmes qui ont la rigide perfection de ceux de M. Leconte de Lisle, et ils en savent qui ont la beauté plastique de ceux de M. José-Maria de Hérédia. Il asouvent égalé ces deux | maitres en des œuvres, je le redis, qui ne seront point dans ses livres, où il veut que la moins personnelle de ses poésies reflète encore un peu de son âme. Ame extraordinairement vibrante, exquise, voyageuse qui s'envole, frêle et rapide, , vers les solitudes de l'éther, et, parvenue aux confins dont elle a l'éternelle nostalgie, défaillante à mourir devant l'atmosphère si rare, se grise et se pâme à ouïr des chants que nul n'entendit. Puis, revenue de ces voyages au seuil du ciel, elle se repose en des pays qu'eut aimés Watteau et s'amuse aux mièvreries délicieuses des fêtes galantes, ou !

encore elle parcourt le monde révolu et s'intéresse aux

grandes passions terrestres. Et si Albert Samain est un pen-

seur, ami des philosophies et curieux du mystère insoluble, on le sent dans le Jardin de V Infante, mais on le sent seulement, car il est bien trop artiste pour y voir matière à perpétrer l'affreux a poème philosophique ».

Alfred Vallette.

{Portraits du ^Prochain Siècle, tome f r. Poètes et Prosateurs. Paris. Edmond Girard.)

Un peu avant que fût publié ce portrait, c'est au Mercure de France, dans le salon de Madame Alfred Yallette-Rachilde, l'auteur d'une trentaine de romans dont avoir écrit un seul suffirait à faire dire d'un homme qu'il a du génie, et de qui le Théâtre d'Art venait de représenter ce drame dont un acte au moins est beau comme une tragédie d'Eschyle : Madame la Mort, — et le théâtre de l'Odéon allait mettre à la scène, Tannée suivante, le Vendeur de Soleil, — c'est au Mercure de France, alors rue de l'Kchaudé, que nous avons rencontré pour la première fois Albert Samain.

Sans qu'il y eût entre eux de ressemblance physique, et à vrai dire il nous serait malaisé de

ré ALBERT SAMAIN

préciser nous-même pour quelle mystérieuse raison, il nous reste à l'esprit comme l'association d'une morale parenté lointaine entre Louis Denise et Albert Samain. Serait-ce, malgré la différence de leurs œuvres, qu'il existe une similitude cachée entre ^harmonie des belles rimes, les images colorées chères à l'auteur à! Aux Flancs du Vase, et la somptuosité des gemmes magnifiées avec dilection par l'érudit lapidaire de la Merveilleuse Doxologiel Sinon relation, sûrement sympathie?

M. Louis Denise a dit de Samain que « ses loisirs intérieurs étaient des Golcondes spirituelles. »

Et Samain ne s'est-il pas prescrit à lui-même :

Lapidaire secret des soirs quotidiens, Taille tes souvenirs en pierres précieuses. Et fais-en pour tes doigts des bijoux anciens.

(Le Chariot d'Or.)

Nul ne le connut mieux que M. Louis Denise, nous voulons dire avec cette clairvoyance amicale qui fait que l'on retrouve l'câme comme à fleur

d'une silhouette, et c'est à l'article de M. Louis Denise (1), qui fut, hélas, l'oraison funèbre, que nous empruntons le portrait du poète :

Comme Watteau, le frère mélancolique et charmant de l'une de ses manières poétiques. Samain était né à Lille, dans cette Flandre féconde en minutieux artistes adorateurs de la vie. Mais dans sa mince face brune aux traits fins et accusés, aux cheveux noirs et plats, dans son geste abondant et facile qui ne contrariait jamais la correction naturelle d'un extérieur un peu austère, il avait gardé quelque chose de l'ancienne race maîtresse du pays, une silhouette espagnole que Velasquez eût signée.

Tel il nous apparut aux lointaines années, vers 1884, je crois, dans les cénacles de jeunes hommes voués aux lettres . . .

Tel il nous apparut dix ans plus tard dans cette sombre et silencieuse, mais point mélancolique, rue de l'Échaudé, dont le calme n'était troublé — ou plutôt précisé — chaque dimanche après-midi, que par les notables commerçants du quartier, jouant au tonneau presque en-dessous même de

(1) Louis Déni 1 . Albert Samain, • Mercure de France, » octobre 1900.

iS ALBERT SAM A IX

la rédaction du Mercure, dans le local de l'honorable M. Chedal, natif de la Savoie, marchand de vins et loueur de voitures à bras. Le bruit des palets, régulier, rythmait les heures (nous-même personnellement accomplîmes naguère à diverses reprises l'exploit de plusieurs i gueules »), leurrant, mais pas toujours, le désir de communions inassouvies de la grenouille de fonte toujours bavante... remplacée aujourd'hui par une tête de chien. On retrouvera, sur cette grenouille du jeu de tonneau, dans l'un des premiers numéros du Mercure de France, une curieuse prose de M. Alfred Vallette : In œternum.

Mais l'ouïe continue de ce symbole métallique n'incitait personne à la désespérance. Et nous n'avons point remarqué chez le Samain d'alors cette mélancolie qui pare de grâce l'âme de ses œuvres, et que M. Léon Bocquet prétend avec quelque exagération, nous semble-t-il, avoir drapé funèbrement sa vie.

Demi-teinte n'est pas deuil.

Il nous souvient de ses réparties spirituelles souvent gaies, ce sentimental évoquait Gaudissart, et dans sa conversation comme dans sa vie privée il fut un simple, non un pauvre — le temps n'est plus de la « bohème » des gens de lettres, qui faisait quelquefois pire — « il avait cette surprême politesse d'abaisser ou d'élever le ton de sa parole dont l'ironie même ne semblait être qu'une charité au niveau de ses interlocuteurs (1). »

Cela n'est point contradictoire avec l'épigraphe

angoissée du Jardin de V Infante, ces vers d'Edgar

Poe, variante parfumée de l'inscription mise par

Dante au linteau du seuil infernal :

Was it not Fate, that, on this July midnight. Was it not Fate (whose name is also sorrow), That made me pause before that garden-çate To breathe the incense of those slumbering roses ?

Ah ! bear in mind this garden was enchanted.

Samuel Taylor Coleridge, qui, si Samain le lut, dut lui être aussi cher qu'Hdg.ir Allan Poe. a (1) Louis Deni^k. art. cité.

imaginé un fantôme singulier, une femme spectre I qui n'est ni l'existence ni le tombeau, Vie-en-la- : mort. Un sentiment analogue et complexe donne un peu du secret de la poésie de Samain. Loin de ! franchir avec désespérance la porte du jardin magique, c'est avec une curiosité avide et joyeuse que, tel qu'Edgar Poe. il se dispose à respirer, dans l'inquiétant enclos, l'encens des roses assoupies.

Un encens qui n'est autre chose qu'une brise parfumée

D'une essence ravie aux vieillesses des roses,

selon cette autre épigraphe du Jardin, cueillie 1 dans Stéphane Mallarmé, un encens, telle fut la " robe de parade » où se complut l'âme du poète, suraigùe et douloureuse, et qui devait percevoir tous les touchers, toutes les caresses et tous les heurts comme avec une sensibilité extériorisée, frémissante, alanguie et diminuée ainsi qu'une j rime féminine.

Sinon ses œuvres, testament de son âme, il ne pouvait laisser de meilleure image posthume que son portrait par Carrière, cet autre mvope. La poésie de Samain bénéficiait de cette divine myopie qui fait que les aides de qui le globe oculaire est ovale ont toujours le ciel tout près, et partout à égale distance. Ils vivent dans un halo, et pour eux la nature amoureuse se poudre éternellement.

Telle fut le réduit chimérique et réel que le poète se plaisait à se construire en imagination, dédaigneux, pour celui qu'il habitait, d'ornements autres que ceux par lui rêvés :

« Ma chambre tendue toute de velours gris acier à reflets bleutés. Le plafond rose éteint s'en allant vers le mauve avec un grand motif de décoration — Renaissance — en vieil argent, incrusté à l'un des angles. Une tenture pour masquer la porte. Point de fenêtres, la chambre ne devant être habitée qu'a la lumière. En bas. formant plinthe, une bande de vieil argent découpée à jour appli-

quée à même le velours de la tenture, dessin à ramages, noué à intervalles par des torsades de perles roses. Tapis à long poil argenté ; sur un côté de la muraille, divan de velours gris acier. Xul meuble... (i) »

A ceux pour qui la douleur est nuances, et le mouvement ondulation, la vie est le tremblement d'un cinématographe non point créé par les hommes et qui serait la palpitation de toutes choses, avec l'ardeur heureuse de l'air vibrant par les midis de canicule, et la mystérieuse lenteur des algues au fond des eaux. Les eaux mêmes leur sont toujours la buée dont à l'aurore elles font hommage au soleil, et le soleil pour eux ne marque point d'autre heure que celle, merveilleuse, de naitre ou de s'éteindre :

Je veux cueillir, parmi les roseaux frémissants, La grise fleur des crépuscules pâlissants.

Au Jardin de l'Infante, p. 26. (Pagination de la ire édition, 1893 >.

( 1 » Léon Bocquet, Albert Samain, p. 59 (notes inédites.)

Tout poète a son mot aimé, fréquent et familier, que l'on pourrait dire sa devise :

Et les enfants penchés sentent en frémissant Leur petit cœur cruel réjoui par le sang.

Aux Flancs du Vase. Ardagon le Boucher.

Eaux courantes, bois verts, feuillage frémissant. Le clair frisson du monde a passé dans son sang.

Ibid. Axilis au ruisseau.

A qui perçait, en plein jour, les rayons infrarouges du soleil sous l'horizon, il est naturel que vienne l'amour des crépuscules, qui ne sont pour nous qu'une nuit commençante, parce que nous ne discernons point la multiplicité de leurs teintes atténuées, que des visions plus minutieuses savent poursuivre à l'infini :

Voici que les jardins de la nuit vont fleurir,

Les lignes, les couleurs, les sons deviennent vagues.

Vois, le dernier rayon agonise à tes bagues.

Ma sœur, entends-tu pas quelque chose mourir ?

Au Jardin de /' Infante, \

Et avec précision il formule l'aveu de sa « Dilection » de l'imprécis :

J'adore l'indécis, les sons, les couleurs frêles, Tout ce qui tremble, ondule, et frissonne et chatoie, Les cheveux et les yeux, l'eau, les feuilles, la soie, Et la spiritualité des formes grêles...

Ibid., p. 45.

Le ciel suave était jonché de violettes... Les tons pastellisés d'un Lawrence adouci...

Ibid., p. 50.

Ce n'était rien, c'était dans le soir d'améthyste Un musical amour sur les sens apaisés... Et c'était comme une musique qui se fane...

Ibid., p. 55.

Citons surtout, comme le plus typique, ce poème, tout en féminines avec ses e muets à la césure, ses allitérations, et ses deux hiatus en i choisis pour leur douceur :

Je rêve de vers doux et d'intimes ramages, De vers à frôler l'âme ainsi que des plumages,

De vers blonds où le sens fluide se délie Comme sous l'eau la chevelure d'Ophélie,

De vers silencieux, et sans rythme et sans trame, Ou la rime sans bruit glisse comme une rame.

De vers d'une ancienne étoffe, exténuée. Impalpable comme le son et la nuée.

De vers de soir d'automne ensorcelant les heures Au rite féminin des svllabes mineures,

De vers de soirs d'amour énervés de verveine. Où l'âme sente, exquise, une caresse à peine.

Et qui au long des nerfs baignés d'ondes câlines

Meurent à Tinrini en pâmoisons félines.

Comme un parfum dissous parmi des tiédeurs closes.

Violes d'or et pianissim amoros' ...

Je rêve de vers doux mourant comme des roses.

Au Jardin de ï Infante, p. 5 ', .

Douceur, dignité cérébrale, aristocratie, quoiqu'il fût du peuple, couroisie impénétrable, horreur de la lumière crue et nostalgie du passé — recul

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vers la pénombre des temps, autant de termes qui ne peuvent s'exclure :

Grand air, urbanité des façons anciennes,

Haut cérémonial, révérences sans fin.

Créqui, Fronsac, beaux noms chatoyants de satin,

Mains ducales dans les vieilles valenciennes.

Le Chariot d'or.

La lune doucement se lève sur Cythère, Et sur les robes parfumées, Et sur les mains des Bien-Aimées Flotte, au long des molles ramées, L'âme amoureuse de Watteau.

Aux Flancs du Vase use ingénieusement de l'artifice d'un passé très antique et de cet autre tamisage de lumière, que les scènes les plus brutales se feignent empruntées à des bas-reliefs courbes, fuyants, déteints et unicolores. Déférence pour les sens délicats que seule peut donner la distance [major e longinquo...) et que l'auteur de Y Iliade n'avait point encore à sa disposition en décrivant le bouclier d'Achille : ce sont des

images où s'estompent le geste, le bruit et ce qui eut donné certaines répulsions nerveuses :

Soudain le bouc lascif se dresse, et titubant. Sur la chèvre efflanquée à l'échiné rugueuse Satisfait au soleil sa luxure fougueuse. Et Mnasyle, l'éphèbe en fleur de Scyoné, Aussi beau qu'une vierge et d'iris couronné. De ses longs yeux d'or noir le regarde étonné: Et pris de langueur vague en l'exil de la grève Laisse flotter sa main sur sa chair nue. et rêve...

Aux Flancs du Vase, Mnasyle.

Pendant que le canard, discordant prisonnier, (".rie et passe un bec jaune aux treilles du panier.

Ibid., le Marché.

Et Chloris dont la main lentement se hasarde

A pitié de sentir, affolé par la peur.

Si fort entre ses doigts battre le petit cœur.

//>/</., la Grenouille.

Logiquement la recherche de l'extrême lointain, dans les mondes exotiques ou abolis, mène à l'absolu. Tel est l'esprit du Sphinx, un des pre-

miers et des plus beaux sonnets publiés par Samain (Scapin, 1885), le Sphinx de pierre qui semble se redresser sur ses pattes

Afin de retourner dans son éternité.

Le retour aux contrées d'avant et d'au-delà toutes choses, et qu'il eût aimé concevoir sans doute comme un brumeux pays des Cimmériens, Champs-Elysées digne de son amoureux Polyphême, une Thulé ultime où s'entr'ouvent des rieurs de brouillard, telle fut la mort qu'eût choisie Albert Samain, et qui ne lui fut point ennemie, passage du Styx doux comme un soir vénitien :

Oh ! Ecoute la symphonie ; Rien n'est doux comme une agonie Dans la musique indéfinie Qu'exhale un lointain vaporeux ;

D'une langueur la nuit s'enivre, Et notre cœur qu'elle délivre Du monotone effort de vivre Se meurt d'un trépas langoureux...

Au Jardin de l'Infante, Musique sur l'eau, p. 16.

Et la mort, amante désirée et tant de fois chantée, l'enveloppa si tendrement de son manteau gris perle que c nul, dit M. Louis Denise, nul même de ceux qui l'aimèrent le plus, ne sut que Samain mourait...

« Et son destin secret eut cette fin secrète qu'il se rêvait, car il fut heureux... »

La mort, amante désirée... de ceux qui savent si bien qu'en eux tout ne va pas mourir...

Oh ! écoute la svmphonie ; Rien n'est doux comme l'agonie De la lèvre à la lèvre unie Dans la musique indéfinie...

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