Albert Thomas 1878-1932
L e 8 mai, dès les premières heures, le téléphone, le télégraphe, la radio, les journaux répandaient dans le monde une nouvelle stupéfiante : la mort foudroyante d’Albert Thomas ! Le Directeur du Bureau international du Travail, à Paris depuis deux jours, avait été emporté soudain au cours de la nuit. Il n’avait pas cinquante-quatre ans !
Personne, parmi ceux qu’avaient souvent étonnés la magnifique vigueur et la proverbiale vitalité d’Albert Thomas, ne voulait croire à cette fin inattendue. Et pourtant — il faut le dire parce que c’est la cruelle vérité — ce trépas brutal n’a été que le tragique épilogue du surmenage insensé par lequel, depuis des mois, en dépit de tous les avis et de toutes les prières, emporté par son ardeur d’apôtre, le Directeur du Bureau international du Travail défiait un mal opiniâtre.
Il avait souffert, l’hiver dernier, d’une très forte grippe. Il ne s’était pas soigné. Les membres du Conseil d’administration n’ont certainement pas oublié comment, au début de janvier, malgré les remontrances amicales d’un certain nombre d’entre eux, il était sorti du lit pour venir participer aux travaux de la cinquante-sixième session. Dangereuse imprudence. Pour la racheter, il eût fallu un long repos. Mais non. La date de la Conférence avait été avancée : Albert Thomas ne voulut pas s’accorder le moindre répit. Méprisant la maladie, il se mit tout de suite, jour et nuit, à la rédaction de son rapport annuel ; il veilla comme de coutume à l’élaboration de tous les documents préparatoires, lisant ligne par ligne, mot par mot, décidant des modifications à apporter, contrôlant tout par lui-même. Au jour dit, tout était prêt ; la Conférence pouvait s’ouvrir dans les meilleures conditions techniques. Mais Albert Thomas était épuisé. Il n’en poursuivit pas moins son effort tout au long de la session, payant de sa personne sans compter, intervenant sans cesse, poussant les problèmes, clarifiant les débats, animant tout de la flamme prodigieuse qui rayonnait de lui, toujours
aussi éclatante, mais qui, hélas ! ne se maintenait qu’en le consumant. Son discours du 25 avril, à la fin de la discussion générale de son rapport, donna une impression poignante, à la fois de force et d’épuisement, comme d’un miracle de volonté surhumaine suppléant à l’affaiblissement d’un organisme douloureusement usé.
La Conférence achevée, Albert Thomas allait-il enfin se résoudre à quelque tranquillité réparatrice ? Pas encore. Il voulait liquider l’arriéré des affaires que l’on avait dû ajourner pendant la grande hâte de la session annuelle ; il voulait remettre en marche la lourde machine du Bureau...
Il quitta Genève pour Paris le jeudi 5 mai. La fatigue, à ce moment, disparaissait sous un entrain plus vif encore que d’habitude, une intensité de vie plus éblouissante — tous ses interlocuteurs de ces deux dernières journées en témoignent. Une ombre, pourtant : son médecin, qu’il avait consenti à revoir sur les instances des siens, lui demandait, formellement cette fois, de prendre un repos indispensable et des soins immédiats. Mais, cette fois encore, Albert Thomas lui opposait la nécessité d’une action urgente pour une question qu’il tenait à régler : celle de la ratification de la convention sur les heures de travail dans les mines par les principaux pays producteurs de charbon. Il allait, dans ce but, entreprendre un voyage en Grande-Bretagne, en Belgique, en Allemagne, en Pologne, en Tchécoslovaquie. En même temps, au cours de ses visites aux gouvernements, il voulait essayer de donner une impulsion nouvelle aux projets de grands travaux publics et à la mise en œuvre de la résolution adoptée par la Conférence au sujet de la crise mondiale. C’étaient encore de longs efforts en perspective... Après seulement, Albert Thomas se reposerait...
Mais ce repos auquel il se dérobait sans cesse, c’est la mort qui allait le lui imposer. Le lendemain même du jour où il avait reçu, sans les suivre, les graves avis de son médecin, il tombait terrassé, victime de sa folle volonté de travail quand même ! Il s’est tué à la tâche, littéralement.
Ce qu’a été cette vie exceptionnelle, si brusquement brisée, on le dira un jour avec la méthode et la documentation précise qu’exige l’Histoire, à laquelle elle appartient.
Ce n’est pas l’objet de ces pages hâtivement réunies.
On n’y trouvera que de brèves notes biographiques : quelques dates, quelques faits, quelques actes — simples jalons marquant les étapes d’une carrière « hors série ». Chacun des aspects de la
personnalité d'Albert Thomas suffirait à fournir la matière de longues études. Sur son rôle politique dans son pays, on pourrait écrire, on écrira certainement, plusieurs volumes. Quant à son œuvre internationale, elle est d'abord celle-là même de l'Organisation qu'il a édifiée, dirigée, animée jusqu'à son dernier souffle. On en sait l'abondance et la valeur. Mais il y ajoutait encore une action personnelle constante dont les effets se retrouvent dans tous les événements importants de ces dernières années. L'établissement d'une paix véritable, par le rapprochement franco-allemand et l'organisation de l'Europe, en était le but invariable et l'on ne saurait rien comprendre au déroulement de la politique générale de l’après-guerre si l'on ignorait les initiatives d'Albert Thomas, ses efforts inlassables pour la compréhension et la réconciliation des peuples, pour leur collaboration indispensable dans la lutte contre les difficultés sans cesse renaissantes et les crises continuelles.
Les pages qui suivent ne prétendent aucunement à établir un inventaire même approximatif de ces prodigieuses richesses d'idées et d'action.
Elles ont seulement enregistré quelques échos de l'immense et profonde émotion qu'à provoquée dans le monde entier la disparition soudaine du grand ouvrier de la législation sociale internationale.
On y pourra lire les discours prononcés aux funérailles, à la fois touchantes et grandioses, qui ont eu lieu à Champignysur-Marne, le 11 mai, en présence de milliers de personnes de toutes conditions, de tous rangs, de toutes opinions et de toutes nationalités qui ont accompagné Albert Thomas au cimetière de sa commune natale. Albert Thomas directeur du Bureau international du Travail, Albert Thomas homme politique français, Albert Thomas socialiste et syndicaliste, Albert Thomas pacifiste, Albert Thomas coopérateur, Albert Thomas intime ont été évoqués tour à tour par les divers orateurs.
Le Conseil de la Société des Nations à l'ouverture de sa session de mai, la Commission générale de la Conférence du désarmement, dans sa séance plénière du 10, ont rendu à la mémoire d’Albert Thomas des hommages solennels : on a tenu à publier, également, in extenso , les allocutions prononcées en ces circonstances au sein des deux assemblées qui constituaient à ce moment les plus hautes expressions de la vie internationale.
On y a joint le rappel des cérémonies émouvantes qui ont été organisées spontanément, soit au Bureau international du
Travail par le personnel qui n’avait pu se rendre aux funérailles de Champigny, soit à Londres et dans plusieurs autres capitales sur l’initiative de gouvernements, d’organisations ouvrières ou patronales, d’académies ou de diverses grandes associations.
Une liste de témoignages de condoléances et quelques extraits des articles que la presse de tous les pays a consacrés à Albert Thomas s’ajoutent à ce triste recueil.
Tout cela, nous ne le savons que trop, est bien incomplet, et nous nous en excusons par avance auprès des amis d’Albert Thomas dont les manifestations de sympathie auront été oubliées. A ceux, notamment, des pays lointains, dont les courriers n’étaient pas encore parvenus à Genève au moment où cette brochure a dû être mise sous presse, nous demandons toute leur indulgence.
Telles quelles, pourtant, avec leurs omissions et leurs lacunes, ces listes réduites à l’état de sèches énumérations, ces courtes phrases détachées d’articles dont un très grand nombre mériteraient d’être intégralement reproduits, donnent au moins une idée de la place qu’Albert Thomas occupait dans le monde. A lire simplement ces noms, ces titres, ces indications géographiques, on comprend mieux à quel point le Directeur du Bureau international du Travail avait véritablement réalisé en sa personne l’universalité dont il rêvait de revêtir officiellement son Organisation. Albert Thomas était un homme universel : universelle est la douleur de sa perte.
Cette plaquette n’aura pas été un vain hommage si elle permet de mieux dégager cette impression. C’est, du moins, dans cette pensée que nous dédions à la mémoire du « Directeur » cette gerbe du souvenir, hâtivement faite avec les fleurs de reconnaissance et d’admiration que, dans ces jours de deuil, des mains amies ont cueillies avec émotion sur tous les champs de la vaste terre.
Quelques notes biographiques
Né à Champigny-sur-Marne le 16 juin 1878, d’une famille de boulangers, Albert Thomas avait fait de brillantes études au Lycée Michelet où il avait été plusieurs fois lauréat du concours général. Admis en 1898 à l’Ecole normale supérieure, section Lettres, un prix de voyage de vacances lui permit de se rendre en Russie d’où il rapporta son premier ouvrage : La Russie , race colonisatrice.
Premier à l’examen de licence ès-lettres de l’Université de Paris, il fut reçu, en 1902, premier à l’agrégation d’histoire et se vit décerner à ce titre une bourse de séjour en Allemagne et une bourse de voyage en Crête, en Asie Mineure et à Constantinople. Rentré en France, il professa au Collège Sévigné et, entre temps, il s’occupa de l’éducation de Jean Hugo, l’arrière petit-fils du grand poète.
Appelé par Jean Jaurès à la rédaction de L’ Humanité dès la fondation de ce journal en 1904, Albert Thomas y publia sur le mouvement social des articles tout de suite remarqués. Plus tard, il en devint le leader, écrivant l’article politique quotidien pendant les absences de Jaurès. Il collabora également à L’ Information et à la Revue socialiste. Il avait fondé en 1905 La Revue syndicaliste transformée par la suite en Revue syndicaliste et coopérative et, en 1918, L 1 Information ouvrière et sociale.
En dehors de ses innombrables articles, il a écrit plusieurs ouvrages, notamment : un mémoire sur Les idées populaires de réforme sociale qui se font jour de 1832 à 1834, un volume sur Le syndicalisme allemand , un volume bibliographique sur Babeuf, des études sur Les conventions collectives des imprimeurs , sur Le programme municipal du parti socialiste , sur L 1 organisation syndicale des mécaniciens , etc. C’est lui qui, dans L'Histoire
socialiste , a rédigé le volume relatif au Second Empire et la table analytique d'ensemble.
Il a publié, en 1913, UHisloire anecdotique du travail , qui, complétée et mise à jour, a été récemment rééditée avec succès.
Conseiller municipal, puis maire de Champigny, sa commune natale, Albert Thomas avait été élu pour la première fois député de la Seine en 1910 et réélu en 1914. Dans cette période, il avait pris part à tous les grands débats financiers, économiques, militaires, politiques de la Chambre française. Membre de la Commission des travaux publics et des chemins de fer, membre de la Commission du budget, il avait assumé le rapport du budget des conventions et garanties d'intérêts. Il avait participé activement à l'élaboration de la nouvelle législation minière, des lois sur les retraites ouvrières et paysannes, sur les retraites des ouvriers mineurs, etc.
Lorsque la guerre éclata, il se trouvait être en France un des parlementaires les plus en vue. Aussi, après quelques semaines de mobilisation dans un régiment territorial, fut-il, en raison de ses remarquables dons d’homme d'action, rappelé à Paris et chargé de l’organisation des chemins de fer, entre l’Etat-Major et le ministère des Travaux publics. Il y rendit de tels services qu'en octobre, le gouvernement de la Défense Nationale lui confia l’importante mission d’organiser les usines en vue de la fourniture intensive des munitions. Il fut nommé sous-secrétaire d’Etat de l’Artillerie et des Munitions en mai 1915. Placé en face de difficultés inouïes, il se révéla, une fois de plus, dans cette tâche, comme dans toutes les autres, un réalisateur incomparable.
Pour assurer une liaison plus intime, à la fois diplomatique et militaire, avec la Russie, Albert Thomas s'y rendit en 1916 en compagnie de M. Viviani. A la fin de cette année, il fut nommé ministre de l'Armement dans le deuxième Cabinet Briand. Il demeura en cette qualité dans le Cabinet Ribot. Il retourna en Russie en avril 1917, en pleine révolution, comme ministre et comme ambassadeur, et, dans des circonstances particulièrement graves et délicates, il se montra le plus avisé des diplomates.
Albert Thomas, qui avait été constamment d’accord avec son parti, dont il était le délégué dans ces diverses fonctions gouvernementales, fut également d’accord avec lui pour refuser d'entrer en septembre 1917 dans le Cabinet Painlevé. Il reprit sa place à la Chambre et, comme membre de différentes com-
missions, il apporta le concours de son expérience au contrôle parlementaire, affirmant toujours la suprématie du pouvoir civil sur les autorités militaires.
Dans les milieux politiques et dans le pays, à la tribune du Parlement comme dans la presse, il menait alors une ardente campagne pour une paix juste, solide et durable, fondée sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, sur le principe des nationalités à la fois harmonisées et garanties par l’institution d’une Société des Nations.
En février 1918, il participait à la Conférence socialiste et ouvrière réunie à Londres et il était, avec Vandervelde et Henderson, nommé membre d’une commission chargée de demander à la future Conférence de la Paix que, dans chaque délégation nationale, figurât un représentant du travail. Il était également présent à la quatrième Conférence socialiste et syndicaliste interalliée convoquée le 18 septembre 1918 à Londres et qui s’occupait de l’insertion de clauses de législation ouvrière dans le futur Traité.
En novembre 1919, les amis de Jaurès, qui le considéraient comme l’héritier le plus direct de sa pensée, insistèrent auprès de lui pour qu’il acceptât la candidature au siège de député laissé vacant par l’assassinat du grand tribun. Albert Thomas abandonna ainsi la Seine pour le Tarn où il fut élu à une belle majorité.
C’est au lendemain de cette campagne électorale que, à la Conférence de Washington, où étaient réunis les représentants des gouvernements, des patrons et des ouvriers de quarante-cinq Etats, et à laquelle il n’assistait pourtant pas, le Conseil d’administration le choisit comme Directeur du Bureau international du Travail.
Depuis, Albert Thomas s’était consacré tout entier à cette fonction. Pour dire quelles furent dès lors sa vie et son œuvre, il faudrait retracer toute l’histoire de l’Organisation elle-même. Il créa le Bureau de toutes pièces, l’installant à Genève, le faisant connaître à l’extérieur dans une série de voyages à travers l’Europe où il retrouvait la plupart des hommes d’Etat avec lesquels il avait travaillé à la résurrection de l’indépendance de leurs pays. Il sut former les spécialistes nécessaires, coordonner leurs travaux et donner à leurs études cette orientation particulière qui, outre leur autorité scientifique, a fait des publications du Bureau une source unique d’information internationale en matière de travail.
A la Conférence, où il faisait office de Secrétaire général, il fut l'animateur prodigieux et toujours en éveil qui savait à la fois guider les travaux techniques des commissions vers un résultat positif et susciter en séance plénière la discussion des grands problèmes de l'heure. Ce débat, il l'orientait par son rapport et l'achevait par un discours qui était l'un des sommets des travaux de chaque session. En une brillante synthèse il passait en revue les principaux problèmes de l'Organisation ; il faisait le point des résultats obtenus ; il traçait le tableau des tendances qui se dégageaient des discours entendus et entraînait la Conférence vers l'accomplissement de tâches nouvelles. On ne saurait décrire ce que son éloquence avait alors de charme pénétrant, de puissance persuasive, d'enthousiasme passionné et convaincant. Le discours qu'il prononça, quinze jours à peine avant sa mort, sur la crise et le chômage, retentit comme un appel suprême à l’organisation de l'Europe et du monde et résonne encore aux oreilles de tous ceux qui participèrent à la seizième session.
Sous son égide, toute une série de conventions et de recommandations ont été adoptées. Plus de 450 ratifications ont été obtenues. Peu de gens savent de quels patients et laborieux efforts ce résultat est le fruit. Car bien peu se rendent compte des difficultés parfois insurmontables qu'il y avait, surtout au lendemain d'une guerre universelle soutenue par l’exaltation générale du sentiment national, à tenter de créer une vie internationale véritable contre laquelle se dressaient comme autant d'obstacles les souverainetés jalouses des Etats, les lenteurs des organismes parlementaires, les complications et les routines des procédures administratives.
De bonne heure, Albert Thomas s'état convaincu que pour persuader les hommes il faut les connaître. Il visita tous les pays d'Europe, il se rendit en Amérique du Nord et du Sud, en Chine et au Japon. Il noua des relations personnelles avec ceux qui, dans tous les pays, gouvernent la politique. Il s'efforça de leur démontrer les raisons qu'ils avaient d'appuyer l'Organisation et de collaborer à son œuvre. Ces voyages, la connaissance qu’il en avait rapportée du monde et des hommes, l'impression qu'il avait laissée partout sur son chemin avaient fait de lui une des personnalités de son époque les mieux renseignées sur la vie internationale, une de celles aussi dont la réputation et l'autorité étaient le plus largement et le plus solidement établies.
Les funérailles à Champigny
Les funérailles d’Albert Thomas ont été célébrées le 11 mai à Champigny-sur-Marne (Seine), son pays natal. Elles ont revêtu le caractère d’une imposante et émouvante manifestation de solidarité internationale et de foi dans les destinées de l’œuvre à laquelle le défunt avait consacré sa vie. Toute l’Europe, et l’univers entier, peut-on dire, étaient représentés derrière le cercueil de cet homme qui avait voué toutes ses forces à l’amélioration du sort des travailleurs. D’importantes délégations de gouvernements, du Conseil et du Secrétariat général de la Société des Nations s’étaient jointes aux membres du Conseil d’administration et aux fonctionnaires du Bureau international du Travail venus en grand nombre pour rendre un suprême hommage à leur chef. D’innombrables personnalités du monde politique, du monde scientifique, du monde industriel étaient là, parmi l’immense concours des militants syndicalistes, socialistes, coopérateurs, et de toute la population de Champigny.
Sur la place de l’Hôtel de ville, où s’est déroulée la cérémonie funèbre, des discours ont été prononcés par : M. Ernest Mahaim, au nom du Conseil d’administration du Bureau international du Travail ; M. Pierre Laval, ministre du Travail, au nom du Gouvernement français ; M. Oersted, au nom du groupe patronal du Conseil d’administration du Bureau international du Travail et de l’Organisation internationale des employeurs industriels ; M. Léon Jouhaux, au nom du groupe ouvrier du Conseil d’administration, de l’Internationale syndicale et de la Confédération générale du travail française ; M. H. B. Butler, Directeur adjoint du Bureau international du Travail, au nom des fonctionnaires de l’institution ; M. Tait, au nom du Syndicat du personnel du Bureau international du
Travail ; M. Matos, au nom du Conseil de la Société des Nations ; M. Renaudel, député, au nom de l'Internationale ouvrière socialiste et de sa section française ; M. Victor Schiff, au nom du parti social-démocrate d'Allemagne ; M. Poisson, au nom de l'Alliance coopérative internationale et de la Fédération internationale des coopératives de consommation ; et M. Courel, maire, au nom de la Ville de Champigny.
Voici les textes de ces discours :
M. le Professeur MAHAIM, Président du Conseil d'administration du Bureau international du Travail.
C'est le cœur étreint par une inexprimable douleur que je viens rendre un suprême hommage à Albert Thomas au nom du Conseil d'administration du Bureau international du Travail.
La mort fauche à grands coups dans les rangs des meilleurs à l'Organisation internationale du Travail. Après Arthur Fontaine, notre inoubliable Président, après Mgr Nolens, après François Sokal, voici, en moins d'un an, le quatrième disparu.
Et qui donc ? Celui qui était depuis douze ans l'animateur, l’esprit et l'âme de l'institution.
Comment dire, en quelques minutes, tout ce qu'il était et tout ce que nous lui devons ?
D'autres voix plus autorisées que la mienne vous retraceront sa vie scientifique, politique et parlementaire. Je ne veux le prendre que depuis le moment où il est entré dans l'Organisation, c’est-à-dire ce qui fut la dernière et la plus féconde phase de sa vie — et celle qui lui ravit la vie.
C'est à Washington, immédiatement après la Conférence internationale du Travail à la seconde séance du Conseil d'administration, le 30 novembre 1919, que son nom fut prononcé pour la première fois. Sur la proposition des ouvriers et d'un certain nombre de nations, il fut élu provisoirement Directeur du Bureau international du Travail qui était à créer.
Pour la plupart des délégués présents, il n'était connu que de nom, mais Arthur Fontaine patronait sa candidature et se portait fort de son acceptation. Sa nomination devint définitive à la seconde session du Conseil qui se tint à Paris fin ianvier
Le premier contact avec le Conseil fut impressionnant. Le traité de Versailles en mains, Albert Thomas essayait de deviner l’avenir, dressait le premier plan d’organisation administrative, Pavant-projet de budget. C’était l’œuvre d’une imagination constructive qui se développait devant nous. Nous sentions dès le début, le pilote aux mains fermes, à qui le gouvernail pouvait, sans hésitation, être confié.
Les relations personnelles se nouèrent, patrons, ouvriers, gouvernements, dans une atmosphère vibrante d’enthousiasme, toute parfumée de confiance. Albert Thomas aimait à rappeler avec humour que je lui avais fait subir un véritable examen universitaire sur ses opinions et ses doctrines, et qu’il avait tremblé jusqu’au moment où je lui avais décerné la plus grande distinction.
Puis ce fut la période chaotique où le Bureau était installé à Londres. Le Directeur s’initiait à la fois à la prononciation de la langue anglaise et aux difficultés de l’administration internationale. Questions de personnel, questions d’ordre matériel, tout se pressait à la fois. Qui l’a vu à cette époque, sait à quel point son cerveau bouillonnait, saisissant les problèmes pratiques, comme les difficultés juridiques et politiques, directement, de front, avec franchise et cependant, avec prudence.
Le Bureau, une fois installé à Genève, dans l’immeuble de la pension Thudicum, c’est, au point de vue matériel, un certain tassement favorable au fonctionnement régulier de la machine administrative. Mais au point de vue politique, c’est le commencement d’une période de luttes ardentes. Autour de la table du Conseil, dans cette petite salle de la Bibliothèque, que de débats serrés, où chacun met toute sa finesse et sa force. Le groupe patronal tend à restreindre autant que possible l’activité du Bureau, dont il trouve que le Directeur a des tendances exagérées à l’extension de ses attributions. Mais Albert Thomas invoque la Partie XIII, s’appuie sur la disposition qui fait un devoir à l’Organisation de réaliser le programme du Préambule, et ce sont ces discussions sur des principes fondamentaux qui donnent son caractère définitif à l’institution.
Leur point culminant, peut-on dire, fut, en 1921, le débat sur la compétence de l’Organisation en matière agricole. Là, Albert Thomas livrait bataille même au Gouvernement de son pays, et quand la Cour permanente de Justice internationale lui donna raison, ce fut pour lui et pour nous la victoire contre la théorie de la restriction.
Mais dès cette époque son effort se portait vers les ratifications des conventions internationales du travail. Il commence alors cette interminable série de démarches personnelles auprès des gouvernements qui valurent à l'Organisation les plus substantiels de ses succès. Il ne suffisait pas de noter des projets de conventions, il ne suffisait pas de combiner au Conseil des ordres du jour de conférences, il fallait faire des textes, des réalités. C'est le grand, le premier mérite peut-être d'Albert Thomas, d'avoir poursuivi et atteint ce résultat. Les administrations sont lentes et prudentes, les Parlements encombrés et lourds à mouvoir. Pour réussir, il ne fallait pas se fier aux lettres de rappel, aux papiers urgents et pressants, il fallait voir les hommes qui ont en mains les leviers de commande. Pèlerin de la Justice sociale, Albert Thomas parcourt le monde entier, l’Europe ne lui suffit pas : Il visite l'Amérique du Nord et du Sud, l'Asie, l’Extrême Orient, et de chacun de ses voyages il rapporte des ratifications ou des promesses de ratifications.
Et ce n'est pas seulement les ministres et les chefs d'Etat qu'il visite, ce sont les organisations patronales et ouvrières, s'employant au mieux à faire disparaître les malentendus et les défiances, soutenant les bonnes volontés, éveillant les initiatives. Qui dira tout ce que la cause de l’Organisation du Travail a gagné à cette inlassable et adroite propagande ?
C'est ici que l’homme politique s'est doublé d'un diplomate de premier ordre. Nul mieux que lui ne connaissait le monde dirigeant de tous les pays. Nul mieux que lui ne savait à qui s'adresser, et le langage qu’il fallait tenir. Aussi, quel prestige il en acquiert, quelle autorité et quelle force dont tout le bénéfice allait à l'Organisation du Travail.
Mais il ne faudrait pas croire que ce grand labeur fût le seul, ni même le plus étendu. De pair avec l'action extérieure, marchait l’étude scientifique. La préparation des questions à l'ordre du jour des conférences, la connaissance générale des conditions du travail dans le monde entier, les enquêtes et études spéciales donnaient lieu à des travaux d’une ampleur sans égale. Albert Thomas fut l'éditeur de toute une bibliothèque de science sociale, où les revues, les publications périodiques variées, voisinent avec des ouvrages occasionnels étendus. Contemplez, sur les rayons de cette librairie, la longue série de ces volumes et dites si le cerveau qui l'a ordonnée n'était pas d’une taille audessus de l'ordinaire. C'est là aussi, qu'il a élevé un monument plus impérissable que l'airain — ære perennius — car même au
point de vue historique, nombre de ces publications sont à jamais définitives.
Homme de science, Albert Thomas s'est montré aussi dans les travaux dont il assumait la rédaction personnelle. Il laisse, comme une œuvre de première valeur, cette série des Rapports du Directeur où il exposait, chaque année, pour la Conférence, non seulement la marche du Bureau et de l'Organisation, mais le tableau de tous les événements qui intéressaient la législation du travail. L'art de la composition n'y était pas moindre que la richesse de la documentation. A cet égard, le dernier rapport, celui de cette année, qui lui donna tant de peine, car il l'écrivit étant souffrant de la grippe, et qu’il appelait un rapport improvisé, est un véritable chef-d’œuvre, ramassant en peu de pages et en des formules saisissantes, une masse de faits et d’idées. C'est on peut le dire, une synthèse magnifique qui nous reste comme un testament scientifique de notre grand Directeur.
Au rapport annuel, se rattache ce morceau de virtuosité oratoire que présentait le discours dans lequel à la Conférence il répondait à une cinquantaine d’orateurs. Là se déployaient tous les dons d'éloquence qu'il tenait d'un tempérament incomparable. A la Conférence où ses fonctions de Secrétaire général le retenaient dans une certaine réserve, il savait pourtant intervenir par moment avec une autorité qui grandissait chaque année.
On vous dira ce qu'il était pour son personnel, organisateur et chef dans le sens élevé du terme, il était aussi l’homme de cœur, qui adoucit et fait accepter de bonne volonté les charges et les devoirs.
L'ami qu’il fut de nous tous, je ne saurais le dépeindre; la délicatesse de ses sentiments, les attentions charmantes, la sincérité et la fidélité de son attachement, tout faisait de lui un compagnon de travail incomparable.
Le vide qu'il laisse à l'Organisation du Travail, à la Société des Nations, à la grande cause de la justice sociale ne peut être comblé. Albert Thomas fut un grand Français au service de l'humanité tout entière. Il nous laisse une leçon inoubliable. Sa vie entière nous engage à vouer notre vie à la cause qui fut la sienne.
Le Conseil d’administration du Bureau international du Travail présente au Gouvernement de la République française, l'expression de ses condoléances les plus émues.
Ceux qui ont eu le privilège de le voir dans sa famille ne peuvent songer sans angoisse à la douleur de tous ceux qu'il chérissait, sa vieille et vénérée mère, sa femme, compagne dévouée de ses travaux, ses enfants et petits-enfants. Qu'ils reçoivent ici l'expression d'une ardente et douloureuse sympathie. Puissent les témoignages unanimes du monde entier adoucir en quelque manière une affliction sans mesure.
Je suis chargé de saluer la dépouille d’Albert Thomas — aux lieu et place de S. Ex. le Chancelier Renner, son président, et de M. Boissard, son secrétaire général — au nom de l'Association internationale pour le progrès social à la constitution de laquelle il avait pris une part si importante et au nom de l'Association française pour le progrès social dont Albert Thomas était le président et l’animateur.
M. Pierre LAVAL, ancien Président du Conseil ,
Ministre du Travail.
Dimanche matin, à la mairie d’Aubervilliers, j’apprenais avec stupeur la mort subite d’Albert Thomas.
L’apôtre infatigable de la paix sociale venait de disparaître -— en quelques minutes, loin des siens. Et cette solitude accusait davantage encore la brutalité du destin.
Je voudrais associer le Gouvernement de la République au deuil qui frappe le monde du travail et montrer combien la personnalité d'Albert Thomas, si puissante et si diverse, reste spécifiquement française.
Il vient du peuple. Il s'est élevé par le travail ; et dans cette ascension il a connu la difficulté de l'étape et le prix de l'effort. Entré à l'Ecole normale supérieure, devenu agrégé d'histoire, il ne pourra se satisfaire de spéculation pure. Il lui faudra le spectacle direct des hommes et des choses. Animé par une curiosité universelle, avide d’informations et d’observations sociales nouvelles, enquêtant et notant, il aura parcouru l’Europe, l'Asie, l’Amérique. Cette volonté de confronter les livres et la vie, d’accorder la connaissance avec l'expérience, n'est-ce pas une des marques essentielles de l'esprit français ?
La passion des idées et la volonté d'agir entraînent de bonne heure Albert Thomas vers la politique. Séduit par l'idéal socia-
liste, il s’attache surtout à l’étude des problèmes économiques. Le syndicalisme, la coopération, la législation ouvrière deviennent ses thèmes favoris. Il s’inspire surtout des théoriciens français. D’ailleurs plus qu’un doctrinaire Albert Thomas voudra être un réalisateur. Mais vous venez d’entendre rappeler la carrière de l’homme politique. C’est à l’homme de gouvernement qu’il m’appartient de rendre hommage.
Dès le début des hostilités, le Gouvernement le délègue pour la mise en marche des fabrications urgentes que l’armée réclame. Jour et nuit, il parcourt le territoire. Il va du ministère au Grand quartier général, du Grand quartier général au front, du front aux usines.
Sous-Secrétaire d’Etat à l’Artillerie, plus tard ministre de l’Armement, Albert Thomas stimule notre production.
Il étonne par sa puissance de travail. Son allant, son sens aigu de ce qui est possible et de ce qui est nécessaire, la rapidité de sa décision — qualités éminemment françaises — lui permettent de suppléer à tout. Il se révèle un organisateur né et il imprime à toute l’industrie un rythme intense et régulier, grâce auquel la France peut satisfaire non seulement aux besoins de ses armées, mais aux besoins des armées alliées.
Tout en accomplissant cette œuvre de salut national, entre l’Etat qu’il représente, les industriels et les ouvriers il maintient la bonne harmonie. Sa politique énergique est en même temps conciliatrice. Albert Thomas a été l’un des grands animateurs de la défense nationale et l’un des artisans de la victoire. Pour lui le salut de la France s’est confondu avec la sauvegarde du droit et des libertés humaines.
La guerre finie, de toute son âme il sert la paix. Il affirme qu’une paix solide ne saurait être fondée que sur la défense et le respect des nationalités.
Tchèques, Polonais, Roumains, Serbes garderont longtemps le souvenir de son énergie à les défendre, de l’obstination avec laquelle il fait entendre leur cause aux négociateurs réunis pour rédiger le Traité de paix. Visites, discours, campagnes de presse, Albert Thomas met tout en œuvre pour que triomphe cette politique de nationalités, fondement et justification de la Société des Nations.
Surtout, il réclame à la tribune du Parlement français, au moment de l’élaboration du Traité de Versailles, la création d’un organisme international pour la protection des travailleurs.
La partie XIII du Traité de paix crée cet organisme.
D’un commun accord, les représentants des ouvriers, les représentants des patrons, les représentants des gouvernements lui confient, en son absence, la direction de l’institution nouvelle.
Qui, mieux que lui, pourrait l’assumer ?
Qui,mieux que lui, posséderait pareille richesse d’information internationale ? Qui, mieux que lui, mûri par l’expérience, posséderait cette foi dans la collaboration nécessaire des patrons et des ouvriers ?
Successeur de Jaurès, promu aux plus belles destinées politiques, le député de Carmaux n’hésite pas.
Pendant douze ans, avec une fougue retenue, il animera tout le mouvement de législation internationale du travail.
Pendant douze ans, on peut le dire, toute l’organisation sociale, telle qu’elle s’est développée à Genève dans le cadre de la Société des Nations, a été l’œuvre d’Albert Thomas.
Imaginatif mais réaliste, passionné mais prudent, il offre le rare exemple d’un homme qui a su trouver l’expression et l’application pratiques de son idéal de solidarité internationale.
Dans la multitude des préoccupations nationales il s’agit d’insérer la notion ingrate d’intérêt international. Il s’agit d’accorder le traitement particulier réclamé par chaque Etat avec les prescriptions universelles que l’on exige en même temps du Bureau international du Travail.
Les obstacles, les déconvenues qui eussent usé les meilleurs n’ont jamais désarmé la ténacité d’Albert Thomas ni entamé son optimisme. Hier encore, il tirait la conclusion des débats de la seizième assemblée du travail.
Albert Thomas apparut alors en pleine possession de sa foi robuste et brûlant d’une flamme intacte. Avec quelle vigueur il stimulait les gouvernements et leur demandait de se concerter et d’agir pour conjurer la crise économique. Avec quelle chaleur il répudiait l’idée d’une « crise dans la législation du travail », en rappelant ces vers de Gœthe :
« Non, aujourd’hui la fortune m’est hostile,
Selle bien ton cheval et enfourche-le hardiment. »
Aux sceptiques, il suffît de conseiller la lecture des rapports qu’a présentés à chaque session de la Conférence le Directeur du Bureau international du Travail. Ils y trouveront avec le tableau des diverses conventions ratifiées et proposées des raisons
concrètes d’espoir et le bilan le plus éloquent de l’activité d’Albert Thomas.
Chercher les voies d’apaisement régulières et permanentes des conflits du travail, améliorer les conditions de l’ouvrier dans le monde, organiser le rapprochement du capital et du travail, amener à coopérer les représentants des gouvernements, les représentants des patrons et les représentants des ouvriers, s’élever au-dessus des frontières, prévoir une répression commune du chômage par une large politique d’ententes entre les nations, telles sont les étapes grandioses de la pensée d’Albert Thomas. Ainsi son rêve de conciliation sociale s’est-il élargi jusqu’au noble dessein de la conciliation internationale.
Qu’il me soit permis de relever dans les conceptions et dans les méthodes d’Albert Thomas cette inspiration pratique et généreuse où notre pays a le droit de se reconnaître.
Dans les dernières propositions qu’il a formulées, nous retrouvons cette volonté française d’une organisation du travail valable pour tous, conciliatrice plus qu’impérative.
Limitation de la durée du travail assurant une distribution plus rationnelle et un emploi plus étendu de la main-d’œuvre, réglementation du travail des mineurs, du travail des adultes, du travail des femmes, politique de l’émigration, politique des salaires : pour chacun de ces problèmes complexes et délicats, Albert Thomas propose des solutions positives, des solutions progressives ; pour chacun, il prévoit une procédure graduelle d’application.
Soulignons encore une fois que c’est la méthode traditionnelle de la France. On peut en trouver le témoignage dans notre politique extérieure.
Par la voix d’Edouard Herriot, notre nation propose en 1924 le Protocole de Genève, le projet organique le plus complet de règlement pacifique des conflits.
Par la voix de Briand, elle propose le Pacte de renonciation à la guerre.
Par la voix d’André Tardieu, elle propose, pour prévenir et décourager l’agression, d’abolir les antagonismes militaires et de créer une armée internationale.
Par la voix d’Albert Thomas, elle propose dans le mémorandum du 16 mai 1931, la recherche systématique des ententes industrielles et agricoles destinées à rétablir l’équilibre entre la production et la consommation et, pour remédier au chômage, un vaste programme de travaux publics européens.
Ainsi, la puissante activité d’Albert Thomas s’est-elle incorporée à la chaîne naturelle et logique des préoccupations françaises.
Ce Bureau international du Travail de simple observatoire qu’il était au début, est devenu, par ses soins, un des laboratoires où se dessine le monde nouveau.
Demain il faudra reprendre, fortifier, cette œuvre à laquelle Albert Thomas a sacrifié sa vie.
Comme ministre du Travail, je dois rendre à Albert Thomas un particulier hommage. Par sa documentation inépuisable, par ses avis, il facilita souvent ma tâche. Comment oublierai-je nos entretiens à la Présidence du Conseil ou au ministère des Affaires étrangères ? Sa connaissance des hommes, ses informations exactes sur tout ce qui concernait la politique extérieure, faisaient de lui un conseiller précieux. Nous avions des origines communes. La vie politique nous avait séparés ; nos fonctions nous avaient rapprochés. Et comme au temps de notre jeunesse une bonne et franche amitié nous avait réunis.
Il y a un mois à peine dans mon Cabinet, ilmepressaitd’aller à Genève prendre part à la Conférence internationale du Travail.
Sur les difficultés qui assaillent les peuples — sur la crise économique, — sur les mesures à prendre pour préserver le monde et la civilisation, il avait des idées claires ; une passion réfléchie l’animait. La générosité de son cœur et la clairvoyance de son intelligence le préservaient du pessimisme. Parce qu’il ne désespéra jamais, parce qu’il voulut améliorer la condition des hommes en organisant la charte du travail, son nom restera lié à l’histoire même des progrès de l’humanité.
J’avais pensé qu’Albert Thomas devait faire une dernière halte — une halte symbolique — au ministère du Travail et j’avais offert mon Cabinet pour qu’il y reçût l’hommage des organisations ouvrières et patronales.
Sa famille a préféré que cet adieu lui fût donné ici même, à Champigny, où il avait conçu son noble idéal et où, après tant de labeur, il va connaître enfin le repos.
Devant sa vieille mère, devant sa femme et ses enfants qu’il adorait, nous nous inclinons tous avec une respectueuse, avec une infinie tristesse.
La mort d’Albert Thomas prive la paix d’un de ses plus grands serviteurs.
M. OERSTED, V ice-présidenl du Conseil
d'administration du Bureau international du Travail , au nom du groupe patronal du Conseil d'administration, et de l'Organisation internationale des employeurs industriels.
C'est avec une profonde émotion que je viens ici, aujourd'hui, saluer, au nom des membres patronaux du Conseil d’administration du Bureau international du Travail, la dépouille de celui qui fut, pendant douze ans, l’animateur de cette Organisation.
Nul n'était mieux préparé, mieux outillé pour en assumer la direction qu’Albert Thomas. Doué d’une intelligence pénétrante, d'une capacité de travail extraordinaire et d'un talent rare pour négocier et concilier, il fut pour l'Organisation internationale du Travail un véritable apôtre qui ne se lassait jamais de prêcher son évangile, l’évangile de la paix sociale.
Il a consacré à cette œuvre toute son énergie sans jamais ménager ses forces, et on peut dire que la mort l’a abattu en plein travail.
Certes, entre lui et nous, représentants patronaux, il a pu se produire quelquefois des désaccords, nos points de vue ont dû nécessairement différer, mais, j’ose le dire, toujours nous nous comprenions et, de part et d'autre, nous étions toujours sûrs que la discussion était dominée par le respect de convictions que nous savions profondes et sincères.
Pour nous tous, représentants patronaux, Albert Thomas était un ami noble et loyal, qui luttait sans trêve pour son idéal, mais qui savait reconnaître pleinement la loyauté d'opinions différentes. Grâce à cette haute conception, il n'a jamais douté, malgré certaines oppositions qui pour des raisons majeures ont dû se produire du côté patronal, que les patrons ne fussent entièrement dévoués au but même de l’activité du Bureau international du Travail : la paix sociale.
C'est le cœur serré que nous nous inclinons devant sa tombe et que nous apportons ici à sa mémoire notre reconnaissance et notre admiration.
Nous nous inclinons aussi respectueusement devant son admirable épouse qui fut sa compagne fidèle et sa collaboratrice, partageant avec lui toutes ses joies et toutes ses peines.
Nous adressons tout particulièrement à la vénérable mère d’Albert Thomas, si cruellement éprouvée dans ses espoirs
les plus chers, à ses filles et à toute sa famille, l'assurance de notre sympathie la plus profonde et la plus douloureuse.
Qu’il me soit permis encore de dire à la patrie bien-aimée d’Albert Thomas notre reconnaissance émue pour tout ce que son grand fils a fait pour l’Organisation internationale du Travail.
Un souvenir fidèle de notre ami si prématurément disparu vivra pour toujours dans nos cœurs.
M. JOUHAUX, au nom du groupe ouvrier du Conseil d'administration du Bureau international du Travail , de la Fédération syndicale internationale et de la Confédération générale du travail.
Albert Thomas n’est plus.
Une mort foudroyante, tragique, l’a enlevé à son œuvre, à notre amitié, à l’amour des siens.
A Mesdames Thomas, mère et épouse, à ses enfants, je veux dire au nom des membres du groupe ouvrier du Conseil d’administration, au nom de l’Internationale syndicale, au nom de la Confédération générale du travail française, dont il était membre, toute la part que des millions de travailleurs prennent à leur douleur.
Puissent ces sentiments profonds, sincères, atténuer si cela était possible, le deuil immense qui les frappe.
Par quels mots traduire la douleur angoissée que provoque la brutale disparition d’Albert Thomas ?
Nous nous étions quittés il y a quelques jours. Je savais depuis de longues années, comme tous ses amis, que le labeur immense qu’il fournissait n’était pas sans influence sur sa santé apparemment si robuste. J’étais de ceux qui lui demandaient souvent de diminuer son travail personnel, de ne point se croire obligé d’examiner tous les détails d’une activité prodigieuse.
Je suis cependant de ceux que sa mort a surpris.
Le pleurant aujourd’hui, je veux dire qu’il est mort à la tâche, tué par cette tâche au moment même où il était le plus besoin qu’il lui continuât ses services.
Tragique coup de la destinée !
Le cœur serré, il me faut dire ma douleur et mon angoisse profondes.
Je voudrais garder pour moi mes pensées douloureuses, me retrancher derrière la vieille amitié qui me liait à Albert Thomas pour me réfugier dans le silence, rester avec mes souvenirs et mes pensées.
Je ne le puis.
Mon ami, l’ami de tous les travailleurs, vient de disparaître dans des circonstances telles que c'est un devoir de dire quelle perte nous venons de faire, devant quel vide nous nous trouvons, vide qui ne sera pas comblé. Il nous reste une grande mémoire, une tâche à poursuivre qu’Albert Thomas a marquée de sa puissante empreinte et dont son nom ne pourra plus être dissocié.
Que de souvenirs pourrais-je évoquer depuis des heures déjà lointaines d’une collaboration qui s’est prolongée durant de longues années.
Je pense à des discussions constamment renouvelées sur les méthodes du syndicalisme, discussions qui nous opposaient sans jamais altérer la confiance qui nous unissait. De ces controverses d’alors, le temps et de rudes expériences avaient fait une moyenne.
Je n’insisterais point sur ces souvenirs si le moment dans lequel s’est produite la mort d’Albert Thomas ne risquait de placer un voile sur les services éminents que sa forte personnalité, son intelligence, son activité toujours en éveil ont rendus au monde du travail.
C’est à Washington, en novembre 1919, que les membres du Conseil d’administration du Bureau international du Travail, après leur élection par la première conférence internationale du Travail, eurent à chercher qui serait mis à la tête du nouvel organisme dont le Traité de Versailles avait prévu la constitution.
Non sans résistance, les représentants des organisations ouvrières participèrent à faire accepter Albert Thomas dont la désignation fut officielle dès la première réunion du Conseil, à Paris, en janvier 1920.
Notre choix était heureux.
Grâce à Albert Thomas, le Bureau international du Travail est devenu l’organisme qu’il devait être ; sans lui, il faut le dire bien haut, il eût risqué de n’être qu’une institution médiocre sans initiatives hardies, laissant dire et laissant faire, uniquement soucieuse de ne point heurter par ses gestes le triple contrôle — des gouvernements, des employeurs, des ouvriers — auquel elle est soumise.
Il fallait la volonté et l’opiniâtre puissance d’Albert Thomas, appuyé sur le mouvement ouvrier, pour éviter l’enlisement d’une grande entreprise née de la pensée et des aspirations du monde du travail.
Grâce à lui, grâce à l’autorité internationale qu’il avait déjà acquise, grâce à son dévouement à la cause de ceux qui peinent et qui souffrent, le Bureau international du Travail est devenu une organisation puissante.
Si l’on se remémore les crises successives de l’après-guerre — qui culminent aujourd’hui, — les possibilités qu’elles donnaient aux ennemis du progrès social de faire obstacle aux aspirations des travailleurs, on comprendra combien put être dure cette bataille de tous les instants et on appréciera mieux l’aide que, dans sa foi ardente, nous apportait Albert Thomas.
Je ne veux pas dire ici les capacités et les mérites du Directeur du Bureau international du Travail, les sacrifices qu’il faisait au service de l’œuvre qu’il avait entreprise.
Il faut lui rendre hommage pour une action moins connue.
Albert Thomas fut de ceux — très rares encore ! — qui comprirent que des rudiments d’une organisation économique nouvelle préexistent dans le système capitaliste et que le grand problème est de les développer, de leur assurer la prééminence.
Il fut de ceux — encore en bien petit nombre ! — à qui leur expérience personnelle des conditions créées par la guerre, enseigna la nécessité et la possibilité d’une organisation économique nouvelle, méthodique, et non plus empirique et égoïste. Il pensait que ce qui avait pu être fait par la guerre devait être repris et développé pour le bien des hommes et pour la paix.
Il était aussi de ceux qui connaissent l’impérieux besoin d’éclairer les hommes dans leur marche vers plus de mieux-être et plus de liberté. Le développement des œuvres d’études et de recherches au Bureau international du Travail, son œuvre scientifique incomparable ont rendu d’immenses services à la classe ouvrière. Au cours de la dernière Conférence internationale du Travail, il disait sa foi dans la justice sociale, dans le progrès social.
Le discours qu’il prononça en réponse aux quelque soixante orateurs qui prirent la parole dans la discussion de son rapport annuel était un acte de foi agissante....
Si vis pacem , cole justiciam. Si tu veux la paix, cultive la justice.
Il a lui-même composé cette devise pour le Bureau international du Travail.
Albert Thomas a été un magnifique serviteur de la classe ouvrière, de la justice et de la paix.
C'est parce qu’il s’était corps et âme dévoué à elle que sa brutale disparition frappe au cœur tous les travailleurs, tous les hommes de bonne volonté, de progrès et de paix.
Vers sa tombe, prématurément ouverte, s’inclineront les générations nouvelles qu’il aura si largement aidé à libérer.
M. H. B. BUTLER, Directeur adjoint du Bureau international du Travail .
Je suis venu, au nom du personnel du Bureau international du Travail, rendre un dernier hommage à celui qui en aura été le premier et le plus grand chef, et pour exprimer notre plus vive sympathie à sa veuve, à sa mère et à ses filles, qui ont été si éprouvées par cette immense perte. Chacun de nous, du haut en bas de la hiérarchie, quels que fussent son rang et sa nationalité, a servi avec enthousiasme sous les ordres d’Albert Thomas et a le sentiment que sa perte est irréparable. Il fut un vrai conducteur d’hommes, capable de faire partager à tous ceux qui travaillaient sous sa direction sa foi ardente dans la mission du Bureau pour promouvoir la justice sociale et pour élever les conditions de vie et de travail des classes ouvrières dans le monde entier. Son énergie et son enthousiasme, sa capacité de travail prodigieuse, ses dons d’administrateur, la grandeur de son esprit auraient fait de lui un grand chef, où qu’il fût placé. Non seulement il inspirait la confiance et le respect à tous ceux qui étaient sous ses ordres, mais, ce qui est plus, il leur inspirait l’affection. Sa sympathie instinctive pour la peine d’autrui, sa large générosité de cœur, son charme et sa bonne humeur constants, sa fidélité indéfectible envers ses amis, son sens aigu de la justice étaient des qualités humaines qui le faisaient aimer de tous ceux avec qui il entrait en contact et, en premier lieu, de ses collaborateurs du Bureau international du Travail. Il y en a peu parmi nous qui ne conserveront comme un trésor le souvenir de quelque pensée ou action délicate ; il y en a beaucoup — et je m’y compte en premier lieu — dont la vie sera enrichie d’une manière permanente par de tels souvenirs.
Quand ce sont des liens d’amitié qui sont brisés par la mort, il est permis de donner une note personnelle : pendant plus de douze ans, lui et moi nous avons vécu ensemble bien des heures difficiles ; je suis heureux et fier de penser qu’aucune ombre n’a jamais traversé notre amitié, mais que notre intimité personnelle et notre communion d’idées se sont constamment accrues avec les années. En lui j’ai perdu un ami qui ne sera jamais remplacé et dont la mémoire restera comme une source perpétuelle de réconfort et d’encouragement.
Il a placé les fondations de l’Organisation internationale du Travail sur une base vraie et solide. L’Organisation n’a qu’à suivre la voie qu’il lui a tracée pour exercer une influence profonde et bienfaisante dans les heures sombres que le monde traverse, pour aider à la meilleure compréhension entre les nations et pour hâter le progrès social. C’est cet idéal qui continuera d’inspirer chaque membre du personnel du Bureau. Dans la mémoire de tous vivra le pieux souvenir d’Albert Thomas, leur premier directeur.
M. D. Christie TAIT, au nom du personnel du Bureau international du Travail.
Après les paroles éloquentes qui viennent d’être prononcées, je voudrais apporter un hommage très simple à la mémoire d’Albert Thomas, au nom de ceux qui ont été ses collaborateurs dans l’Institution dont il était l’âme, le personnel du Bureau international du Travail. Il est impossible de trouver les mots qui pourraient exprimer notre émotion. Nous avons perdu beaucoup plus qu’un directeur, nous avons perdu un véritable ami, pour lequel chaque membre du personnel, du plus haut placé au plus modeste, n’éprouvait pas seulement le plus grand respect et la plus vive admiration, mais aussi une profonde affection que le temps ne faisait que renforcer et vivifier. Albert Thomas n’était pas uniquement le directeur auquel nous avions le devoir d’obéir, il était surtout le chef qui savait inspirer à tous ses collaborateurs l’enthousiasme et la foi dans l’idéal qui animait sa propre vie. Il était un homme pour lequel et avec lequel c’était une joie de travailler, de se dépenser tout entier pour la cause qu’il avait eu et que nous avons tous profondément à cœur.
Des multiples aspects de la prodigieuse activité d'Albert Thomas, je ne veux retenir que ceux qui ont touché plus directement le personnel, les efforts qu’il a accomplis dans ce domaine, quoique peu connus, étant aussi considérables.
Le personnel, comprenant des ressortissants de plus de trente pays, était composé d’individus entièrement différents par leur formation, leur mentalité, leur point de vue, leur langue. Ce ne fut pas une tâche facile que de faire de cette masse hétérogène une équipe unie, ayant un seul but en vue, l’accomplissement de la grande œuvre internationale de progrès social. Aujourd’hui, ce ne sont plus nos différentes nationalités qui importent ; nous sommes essentiellement un corps international, ayant un idéal international, un point de vue international, et nous le devons à Albert Thomas qui nous a conduits sur cette voie en étant le plus international de tous.
Albert Thomas a toujours tenu à rester en contact étroit avec tout son personnel. Il avait coutume de nous faire de temps à autre de vivantes causeries, où il nous entretenait des préoccupations du moment ou nous expliquait la nécessité d’un effort particulier. Ces causeries étaient attendues avec grand intérêt et resteront pour chacun de nous des souvenirs que nous conserverons tout au long de notre vie. Jeudi dernier, le dernier jour qu’il ait passé à Genève, au cours d’une réunion avec les représentants du personnel, nous avions insisté pour que cette tradition se continuât. La promesse qu’il nous fit alors avec joie ne pourra, hélas ! jamais être tenue.
Cette dernière et toute récente rencontre sera, pour ceux qui ont eu le privilège d’y assister, un souvenir extrêmement précieux. Il était si gai, si débordant d’entrain et de bonne humeur, si plein de projets d’avenir. Et lorsque nous nous sommes séparés, il nous dit encore « A bientôt ». Nous n’aurions jamais pu imaginer que nous ne le reverrions plus. Aujourd’hui même, je ne puis croire qu’il nous a quittés pour toujours !
Il appartient maintenant au personnel d’élever à la mémoire d’Albert Thomas le monument le plus sûr et le plus durable qu’il puisse avoir, je veux dire le progrès continu de la grande Organisation dont il fut l’admirable architecte. C’est à cette tâche sacrée que nous, qui restons, voulons nous consacrer, et nous saurons y travailler avec le même enthousiasme et le même attachement profond à l’idéal qu’Albert Thomas a toujours placé devant nous.
Puisse notre effort contribuer, comme il l’aurait désiré, à améliorer, par la coopération internationale, la condition des masses travailleuses du monde entier.
A sa famille, à Madame Thomas, nous exprimons notre plus profonde sympathie. Pour eux, comme pour nous, la perte est irréparable, mais nous voulons croire qu’ils trouveront une réelle consolation dans la grandeur de l’œuvre accomplie par Albert Thomas.
Permettez-moi de conclure par une citation, dans ma langue maternelle, d’un philosophe américain :
“ The dead are not dead if we hâve loved them truly. In our own lives we give them immortality. Lets us arise and take up the work they hâve left unfinished, and preserve the treasures they hâve won, and round out the circuit of their being to the fullness of an ampler orbit in our own. ”
M. MATOS, Président en exercice du Conseil de la Société des Nations.
Messieurs,
C’est au nom du Conseil de la Société des Nations que je viens ici vous apporter le témoignage ému de sa profonde sympathie.
En ma qualité de Président du Conseil, je tiens aussi à m’associer personnellement aux hommages unanimes rendus à la mémoire de l’illustre et infatigable ouvrier de la paix que fut Albert Thomas.
Certes, l’homme éminent que nous pleurons tous aujourd’hui avait consacré son activité merveilleuse et toutes les puissances animatrices de son esprit clairvoyant à l’organisation de la justice sociale, qui est la base nécessaire et le fondement inébranlable de la bonne entente internationale.
En vérité, nul ne saurait contester que, pour aboutir à une organisation durable et pacifique des nations, il est indispensable de s’accorder sur une compréhension pleine des harmonies sociales.
C’est, Messieurs, vers la paix des esprits que doivent tendre nos efforts et, ce faisant, nous aurons rendu à notre cher disparu un éclatant hommage, celui peut-être qu’il eût apprécié le plus, car il constituerait la continuation de son œuvre, à laquelle il consacra sans mesure toutes ses énergies et toutes les qualités qui firent de lui un organisateur incomparable.
Cette œuvre ne fut pas et ne pouvait pas être exclusivement européenne ; le sens de ['universel qu’Albert Thomas possédait au plus haut degré lui avait permis d'étendre l'activité et l'influence bienfaisante du Bureau international du Travail aux régions les plus éloignées. C'est ainsi que ses nombreux voyages lui valurent une connaissance directe et approfondie des peuples, de leurs caractéristiques, de leurs besoins et de leurs communes aspirations vers un avenir meilleur, sous le signe de la sécurité dans le travail et de la concorde dans la prospérité.
La Société des Nations, Messieurs, gardera toujours le fidèle souvenir du fondateur du Bureau international du Travail.
Elle adresse à la famille si cruellement éprouvée ses condoléances les plus sincères.
M. RENAUDEL, au nom de VInternationale ouvrière socialiste et de sa section française.
« Albert Thomas est mort. — Mais c'est impossible ! » C'est par ces paroles échangées il y a quatre jours que, dans ce Var où je l'avais si souvent trouvé à mes côtés, à la fois comme ami et comme militant, j’apprenais la mort foudroyante qui venait de nous enlever à nous, sa famille spirituelle, l'autre famille, celui qui avait été notre ami et le meilleur de nos militants.
Albert Thomas ! Aujourd'hui, pour en parler, mes souvenirs s'élèveraient en foule. Mais je parle ici au nom de l’Internationale ouvrière socialiste, de la section française de l'Internationale dont on trouvait au dernier moment dans ses vêtements la carte d’adhésion qu'il n'avait jamais cessé de porter. Et ainsi, jusqu'à la dernière minute, dans l’isolement terrible de cette mort foudroyante, il avait en quelque sorte sur son cœur le cœur de tous ses amis.
Citoyens, citoyennes, comment, parlant au nom des deux grandes et vastes organisations pour lesquelles je parle, comment oublierais-je qu'ici, une petite section, une section comme nous en avons tant, peut revendiquer elle aussi sa mémoire ? Et vous, amis de Champigny, est-ce que je ne peux pas faire revivre devant vous, par lui-même, sa mémoire ?
Vous souvenez-vous de ce discours qu’il prononçait en 1925, quand il venait ici inaugurer les rues portant les noms de deux de ses maîtres, Jean Jaurès et Edouard Vaillant ? « Et voilà,
disait-il, qu’ayant rêvé seulement de conquérir à mes idées le petit coin de France où je suis né, les hommes au milieu desquels j’ai grandi, je me suis trouvé au milieu de toute la vie internationale d’après-guerre. Depuis des années, je vis dans la froide et lucide Genève, où les vieux Communards se plaignaient autrefois de la bise glaciale et du rude caractère des habitants, mais qui est aujourd’hui le centre de la paix du monde, ou bien je cours à travers les pays et les continents, de Berlin à New- York, de Bucarest ou de Prague à Buenos-Ayres ou à Rio de Janeiro. Juif errant de la politique sociale, je promène à travers le monde mes lunettes et ma grosse serviette, dont se moquent les auteurs de revues, heureux si mes lunettes m’ont permis de voir un peu plus clair dans les situations nationales et les problèmes internationaux, et si je peux rapporter dans ma serviette quelques ratifications de conventions internationales ou quelque projet de législation nationale qui marque un tout petit progrès vers la juste et pacifique organisation du monde. »
Ainsi apparaît-il qu’en fait le socialisme avait bien marqué cet esprit, et cet esprit est resté, jusqu’à la dernière minute, fidèle au socialisme. Et voilà pourquoi, aujourd’hui, l’Internationale tout entière, notre section française et tant d’autres, n’oublient pas qu’il a été des leurs.
Il a continué, au Bureau international du Travail, la tâche qu’après tout il accomplissait déjà quand il était parmi nous, avec cette souplesse d’esprit, avec cette ténacité, avec cette patience, avec cette longanimité qu’il apportait à tout travail, et aussi avec cette fermeté qui lui permettait de ne pas se laisser dévier de la tâche qu’il avait commencée et voulue.
Et ce n’est pas sans émotion qu’hier, cette nuit, parcourant son dernier discours prononcé devant la Conférence internationale du Travail il y a quelques semaines, en fin d’avril 1932, j’y retrouvais la forme, la respiration socialiste, pour ainsi dire. Dans ce discours — et ce seront les seules choses que je veuille dire sur son rôle politique, — il faisait en quelque sorte, en même temps que l’examen de la crise formidable dans laquelle le monde se débat, un appel aux gouvernements, un appel désespéré comme un reproche, mais ardent comme un acte, et il leur disait : « Ecoutez la voix des peuples. Quand vous avez fondé le Bureau international du Travail, quand vous avez déclaré que la Partie XIII de la Charte faisait partie du Pacte, vous avez déclaré que la paix sociale ne pouvait pas être fondée autrement que sur la justice sociale. »
Et c’est le souffle qui court, en quelque sorte, d’un bout à l’autre de ce discours qu’un de ses amis les plus intimes qualifiait de testament politique et social. En effet, il y déclarait, pour l’enseignement des gouvernements, que l’économique ne peut être séparé du social, et que croire que l’on pourra réparer les crises sans donner en même temps au peuple la satisfaction légitime du bien-être qui lui est nécessaire, cela ne serait qu’une tâche à laquelle à peine on pourrait donner son temps.
Et dans ce discours, comme il était bien peint lui-même dans le dernier mot qu’il empruntait à Goethe ! Les discussions avaient été, au Bureau international du Travail, peut-être un peu heurtées, et Albert Thomas savait que la divergence des intérêts amenait quelquefois des reproches qui, pour si courtois qu’en étaient les termes, cependant, ne l’en conduisaient pas moins à examiner quelles conséquences ils pouvaient avoir pour l’œuvre accomplie, et sans doute y avait-il un peu d’amertume dans ses paroles, quand il citait le grand Allemand : « Non, aujourd’hui la fortune m’est hostile »... Et il releva la tête pour finir la citation : « Selle bien ta bête et chevauche hardiment. »
Ainsi, en effet, Thomas, toute ta vie, tu as bien sellé ta bête et chevauché hardiment. Jamais tu n’as connu le désespoir des luttes sans issue. Toujours, tu as cru que le socialisme, auquel tu avais attaché ta vie, triompherait. Par tes dernières paroles, tu enseignais la vertu de l’effort aux masses ouvrières. Tu leur enseignais la vertu de ce courage, que tu avais reçu en partage de tes parents et de ton maître Jaurès.
Mais les travailleurs, aussi, suivront le sillon que tu as tracé. Les cœurs des travailleurs ne sont pas durs, Ami, ils sont reconnaissants, et, devant ta dépouille, c’est en leur nom qu’à voix presque basse je veux dire, transposant un peu le mot d’un poète que tu aimais : « Il pleure dans nos cœurs, comme il pleut sur la ville. »
M. SCHIFF, au nom de la Social-Démocratie allemande .
Le parti social-démocrate d’Allemagne m’a confié la tâche douloureuse de prononcer devant le cercueil d’Albert Thomas quelques paroles suprêmes d’amitié et de gratitude.
Albert Thomas a bien mérité de l’humanité, et notamment de la classe ouvrière allemande. Un des premiers, il avait compris et proclamé que la paix entre les peuples était conditionnée par l’entente entre la France et l’Allemagne. Ses efforts d’avant 1914, à l’unisson de Jaurès, de Bebel et de tant d’autres, des deux côtés de la frontière, n’ont pas, hélas ! réussi à prévenir l’effroyable désastre qui a endeuillé le monde et dont les hommes souffrent aujourd’hui encore.
Il s’est un des premiers attaché à reprendre aussitôt que les circonstances l’ont permis l’œuvre interrompue qui est à l’heure actuelle plus nécessaire que jamais. D’autre part, il avait compris et proclamé que la paix entre les peuples ne saurait être durable sans la justice sociale, sur une base internationale.
C’est à cette œuvre qu’il s’est tout particulièrement consacré. Il a été, dans ce domaine, non seulement un grand apôtre, mais aussi un grand réalisateur. Il a été un des promoteurs infatigables de ces institutions sociales auxquelles la classe ouvrière allemande est si fermement attachée et qui, en cette période de crise économique aiguë, sont le dernier refuge et le suprême espoir de millions de victimes innocentes.
Pour tout cela, Albert Thomas, nous te disons, une fois de plus : « Merci ! » Tu nous quittes au moment où nous tous aurions besoin de tes conseils précieux et de ton activité inlassable. Nous nous efforcerons d’être dignes de la grande tâche que tu nous lègues en travaillant, dans ton esprit, pour une humanité meilleure, pour la paix internationale et la justice sociale, pour la réconciliation des deux grandes républiques de France et d’Allemagne.
M. POISSON, au nom de VAlliance coopérative internationale .
Ce n’est pas seulement au nom de la Coopération française mais au nom de la Coopération internationale, représentée du reste ici par le Secrétaire général de son Alliance, M. May, que je viens rendre un suprême hommage à Albert Thomas, qui fut un chef et un animateur de notre grand mouvement international.
Il y a quelques semaines à peine, nous avions à déplorer la perte d’un autre grand militant, Charles Gide. Maintenant, nous nous inclinons sur la tombe prématurément ouverte d’un des meilleurs parmi les meilleurs.
Notre douleur n’a d’égale que le sentiment de notre impuissance en présence d’une disparition aussi brusque. Sa mort fut si soudaine, que nous ne pouvons encore comprendre quelle place il tenait dans nos cœurs, dans nos pensées, dans notre idéal commun d’une humanité meilleure et plus heureuse. C’est pour nous tous une perte irréparable.
D’autres ont dit et diront sa collaboration avec le grand Jaurès, et l’héritage intellectuel qu’il en avait reçu. D’autres ont dit et diront tout ce qu’il donna à la France, aux heures les plus sombres de son histoire. Je veux seulement exprimer ici toute l’admiration que nous avions pour son talent, toute l’affection que nous inspiraient ses qualités de courage et de cœur.
Albert Thomas a eu le rare privilège d’être intimement lié aux deux grands mouvements de progrès humain dans le monde : le mouvement syndicaliste et le mouvement coopératif. Il fut pour tous deux un admirable conseiller et un merveilleux militant ; il a immensément contribué à leur succès. Parmi tous ses efforts, ne devons-nous pas signaler l’œuvre qu’il avait entreprise pour rapprocher les coopératives de production et les coopératives de consommation. Un comité mixte de la plus haute importance avait été créé par lui, destiné dans une large mesure — dans sa pensée — à apporter une solution à la situation économique actuelle, et également à la crise.
Pour Thomas, la coopération était par excellence l’instrument de la transformation sociale. Il voyait en elle, aussi bien sur le terrain national qu’international, la création possible d’une société économique nouvelle mettant fin au déséquilibre de la consommation et de la production, et réalisant tout à la fois la justice sociale et la paix économique entre les hommes.
Nous nous inclinons respectueusement sur sa tombe, sûrs que son esprit ne périra pas, et que les efforts qu’il a accomplis durant sa vie pour la cause humaine, porteront, dans l’avenir, tous leurs fruits.
Coopérateur, Thomas l’a été, il a donc été nôtre. Aussi c’est au nom de ses compagnons, de ses camarades, de ses frères, que le vieil ami que j’étais pour lui, lui adresse aujourd’hui le dernier salut.
M. COUREL, Maire de Champigny .
On a dit ici la perte irréparable que cause au Bureau international du Travail, à la France et à l’humanité la disparition d’Albert Thomas.
Plus modeste et plus douloureuse encore est ma tâche.
Lorsqu’en 1925, les socialistes, avec l’appui des forces démocratiques de cette commune ont conquis la mairie, notre première et commune pensée a été d’adresser à notre ami à Genève un télégramme pour lui annoncer que sa mairie était reconquise...
Depuis, chaque étape importante de la vie municipale a été marquée de sa visite et de son encouragement.
En dépit de l’activité forcenée qui l’a tué, Albert Thomas a su, chaque fois qu’il était nécessaire, trouver le temps de venir en hâte nous apporter le témoignage de son amitié et nous dire combien il était heureux de voir ses amis socialistes œuvrer dans le sens de l’évolution progressive de notre cité qu’il avait lui-même souhaité.
A chacune de ses visites, il retrouvait ici les vieux qui l’avaient vu, enfant, porter en ville le pain de la boulangerie paternelle ; ceux de son âge qui, avec lui, avaient fréquenté la même école, et ce citoyen de l’univers, connu dans le monde entier, retrouvait sans peine sur les visages amis les noms et les prénoms de chacun et s’enquérait familièrement de leurs soucis ou de leurs joies familiales.
Ici, dans son pays natal, pas de grand homme : pour les anciens, il était resté « Albert » tout simplement. Pour nous, il était uniquement l’ami fidèle et serviable, et quel ami !
Nous l’avons vu ici officiellement pour la dernière fois le 18 octobre 1931, lorsque nous avons ensemble inauguré notre Maison commune. Inauguration toute simple, « en famille » comme nous disait Thomas, après laquelle les portes de la Maison furent grandes ouvertes pour la foule qui s’y pressa librement.
Qui donc eût pu penser alors que sept mois plus tard, la même foule viendrait dans cette Maison commune s’incliner devant le cercueil d’Albert Thomas ?
Madame, vous qui connaissiez son attachement à Champigny, vous avez voulu qu’il partît d’ici vers l’éternel repos, nous vous en remercions. Du monde entier, des hommages montent vers la mémoire de votre mari....
... Nous, nous n’avons que nos larmes, pour vous, pour les vôtres et pour sa vieille maman...
Le souvenir d’Albert Thomas vivra dans notre cité ; l’une de nos plus grandes voies portera son nom et la première école que nous construirons ici s’appellera le Groupe scolaire Albert Thomas, mais c’est dans notre cœur de militants que nous porterons son deuil, c’est dans notre mémoire qu’il vivra, c’est son souvenir qui restera pour nous le réconfort dans les heures difficiles.
Ami Thomas, je vous salue une dernière fois au nom de toute la population de Champigny, et devant votre cercueil, je répète ce que si souvent je vous ai dit : Notre unique ambition est de rester dignes de votre ancienne amitié, dignes de votre souvenir !
Au Bureau international du Travail
Dès qu'il a été informé de la mort d'Albert Thomas, M. H. B. Butler, Directeur adjoint du Bureau international du Travail, a adressé au personnel la note suivante :