AU PERSONNEL
Le Bureau vient de perdre son premier chef et le plus grand. Nous ne retrouverons jamais son pareil. Tous, du haut en bas de l'échelle, nous avons vécu à un tel point dans son rayonnement qu'il est difficile de croire que nous en serons privés désormais. Il n'est pas besoin de parler de ses qualités, soit comme directeur, soit comme homme. Il était un grand homme dans toute l'acception de ce terme — surtout peut-être par sa chaude sympathie pour l'humanité et par la générosité de son cœur, dont nombre d'entre nous aurons l’occasion de conserver un souvenir reconnaissant.
Il n'y a qu'une façon d’honorer sa mémoire qui soit conforme à ce qu’il aurait pu souhaiter : c’est de poursuivre l'œuvre pour laquelle il a établi des fondations si solides, inspiré qu’il était par la foi, l’énergie, le courage et l’esprit de sacrifice qui lui donnaient cette force de vie irrésistible et qui ne lui ont pas permis de transiger avec la mort en ralentissant pour un moment, même en face de la maladie, l’effort surhumain qu’il avait fourni pendant des années. Il entrera dans l'histoire comme l'une des grandes figures de la vie internationale et l'avenir du Bureau dépendra de la mesure dans laquelle nous réussirons à honorer sa mémoire en conservant l'esprit et la tradition qu’il nous a légués.
H. B. Butler.
D’autre part, le 11 mai dans l’après-midi, tandis qu’à Champigny une foule en deuil accompagnait Albert Thomas à sa dernière demeure, à Genève le personnel du Bureau international du Travail qui n’avait pu se rendre aux funérailles se réunissait dans la Salle des séances du Conseil d’administration et M. le D r R. Fuhs, chef de section le plus ancien, prononçait l’allocution ci-après :
Mes chers collègues,
En ce moment, notre cher Directeur, qui nous a quittés si subitement, si tragiquement, est porté à sa dernière demeure au cimetière de Champigny, sa ville natale. Devant sa tombe le saluent une fois encore de nombreux témoins de sa vie active, et, parmi eux, une délégation officielle de l’administration et du personnel du Bureau. En cet instant, nous qui sommes restés ici, nous nous sentons, par un instinctif sentiment, unis dans une même pensée avec nos camarades qui sont là-bas, pour honorer ensemble la mémoire du grand disparu, et pour exprimer à sa famille en deuil notre sympathie profondément attristée.
Nous tous, qui avons eu le privilège de connaître Albert Thomas, et qui avons apprécié ses infinies qualités de cœur et d’esprit, nous sentons et percevons le vide que sa perte a creusé dans cette maison et nous ne pouvons encore concevoir comment ce vide pourra être comblé. Sous le coup du grand chagrin qui nous accable, et dans le trouble actuel de notre pensée, il nous est impossible, en ce moment, de définir les innombrables sentiments qui nous assaillent. Mais il est une sensation bien nette à laquelle aucun de nous n’échappe : c’est que cette maison a perdu son âme, cette âme qui inspirait et dirigeait toute notre action. Malgré notre douleur, malgré notre accablement, tous, en nous-mêmes, nous avons déjà songé aux multiples circonstances où l’appui et le conseil d’Albert Thomas nous manqueront. Sa foi dans l’œuvre entreprise, sa lucidité d’esprit, son intelligence de toutes les choses humaines, son extraordinaire force de travail alliée à une immense bonté, faisaient de notre Directeur un véritable père. Toujours soucieux d’orienter l’effort et d’alléger la charge de la grande famille qui travaillait avec lui, il prenait sur ses épaules une trop large part du fardeau commun. C’est ce qui l’a tué. Se refusant à céder devant la maladie, continuant malgré ses atteintes un écrasant labeur, il nous
est enlevé aujourd'hui, au moment précis où nous sentions plus que jamais la nécessité de sa présence parmi nous.
Plus tard, dans une cérémonie publique, à Genève, des voix plus autorisées que la mienne diront les mérites de notre cher Albert Thomas, combien nous l'aimions et combien il nous a aidés. Mais ce que nous pouvons et ce que nous voulons exprimer en cet instant, pour rendre, en toute intimité, un suprême hommage à notre Directeur, c'est l'admiration et l'affection que nous avions pour lui, le chagrin qui nous étreint et le souvenir que pieusement nous garderons toujours de lui.
Affirmons aujourd'hui — car aucune promesse ne saurait le toucher plus au cœur s'il était ici, parmi nous — notre ferme propos de persévérer dans la voie qu'il nous a tracée, de poursuivre l'effort que son esprit nous a si clairement indiqué. Promettons-nous enfin de conserver toujours présent à la mémoire le magnifique exemple qu'il nous a donné en gardant une indéfectible foi dans la réalisation de l'œuvre entreprise, malgré les multiples obstacles que la vie peut nous opposer.
Pour finir, je vous demande d'observer une minute de silence afin que — dans cette salle où si souvent nous avons entendu sa voix, devant cette place garnie de ses fleurs préférées, où nous l'avons vu si souvent dans l'ardente défense des intérêts du Bureau — chacun puisse se recueillir en pensant au grand disparu.
Au Conseil de la Société des Nations
A la séance inaugurale de sa soixante-septième session, le 9 mai, le Conseil de la Société des Nations, réuni sous la présidence de M. Matos (Guatémala), a rendu hommage à la mémoire d’Albert Thomas en même temps qu’à celle du Président Paul Doumer. Voici la sténographie des paroles prononcées à cette occasion :
Le Président. — Messieurs, en ouvrant cette session du Conseil, j’ai le pénible et triste devoir, en ma qualité de président en exercice, de déplorer la disparition de deux grands Français : le Président de la République française, M. Paul Doumer, et notre ami le Directeur du Bureau international du Travail, M. Albert Thomas.
Après le Président Paul Doumer, quelques heures plus tard, c’était Albert Thomas qui succombait à son tour, d’une mort soudaine et brutale, en pleine activité. Nous l’avons tous connu et nous l’avons tous aimé pour son ardeur infatigable au travail, pour la vigueur de son esprit, pour son dévouement à la cause du rapprochement des peuples, pour sa foi dans un avenir de justice sociale à l’avènement duquel il s’employait de toutes les forces de son grand cœur. La Conférence internationale du Travail venait de prendre fin et, déjà, Albert Thomas se préparait à paraître devant le Conseil pour soutenir, avec cette éloquence que nous admirions tous, une cause qui lui était chère. Albert Thomas est mort littéralement à la tâche.
Sa disparition est une perte immense pour son pays dont il était un des fils les plus authentiques, ainsi que pour cette
Organisation du Travail dont il fut l'animateur convaincu et passionné et à laquelle son nom restera à jamais attaché.
Ce n'est ni le lieu ni le moment de retracer sa carrière et son œuvre. J'ai voulu seulement marquer, par quelques brèves paroles, l'émotion poignante qui nous étreint devant la mort d'Albert Thomas et notre gratitude pour son action passée qu'il a toujours reliée à la nôtre.
Du plus profond de notre cœur, nous nous associons au deuil qui frappe et la France, à qui la mort a enlevé cette année quelques-uns de ses hommes les plus éminents et de ses enfants les plus chers, et l’Organisation internationale du Travail, et la famille d'Albert Thomas. Qu'elles veuillent bien trouver ici l'expression de notre vive douleur et l'assurance de notre pleine sympathie.
Le Secrétaire général. — Je prie le Conseil de vouloir bien m'autoriser à prononcer quelques mots au nom du Secrétariat.
Nous avons perdu en Albert Thomas un collègue et un ami. Depuis plus de douze ans, nous avons, lui et moi, travaillé ensemble en une harmonie que rien n'est venu troubler. Que nos opinions sur les nombreuses questions qui nous intéressaient tous les deux aient ou non été les mêmes — et heureusement les cas où elles différaient étaient rares — nous pouvions toujours les discuter avec la plus grande franchise, et je pouvais toujours compter sur lui comme sur le plus loyal des collègues. Sa perte sera douloureusement ressentie par tous ceux qui ont foi dans le progrès de la vie internationale, politiquement et socialement.
Albert Thomas n'a jamais ralenti ses efforts tendant à améliorer les conditions du travail ainsi que les relations entre patrons et travailleurs de même que pour obtenir des gouvernements l'adoption de nouvelles mesures de réforme sociale. Il a fait faire de grands progrès à la cause de la Société des Nations dans les nombreux voyages qu’il a entrepris et au cours desquels il s'est efforcé de faire passer les idéals qui lui étaient chers dans le domaine des réalisations.
Il a sacrifié sa vie à la cause qu'il incarnait. En effet, après une grave maladie, il a persisté à vouloir continuer intégralement les lourdes fonctions de sa vie officielle. Il était plus que le Directeur du Bureau international du Travail ; il était le chef et l’inspirateur de toute l’Organisation. Nous le regrettons tous profondément* non seulement pour ce qu’il a fait, mais à cause de l'homme qu’il était.
M. Paul-Boncour (France). — C'est la deuxième fois en l'espace de quelques mois, presque de quelques semaines, que me revient le douloureux honneur d'exprimer, au nom de mon pays, la gratitude qu’il éprouve pour les paroles de condoléances et de sympathie qui lui sont adressées. Ce renouvellement d'une tâche pénible indique assez à quel point mon pays est frappé par des coups redoublés dans la personne de ses hommes d'Etat les plus illustres, de ses représentants les plus autorisés.
Le Secrétaire général rappelait en termes aussi excellents que sobres quel collaborateur incomparable fut pour la Société des Nations M. Albert Thomas. Ayant réalisé déjà les plus hautes ambitions politiques, pouvant en réaliser bien d’autres, il avait consacré sa vie à cette tâche de grand fonctionnaire et de grand ambassadeur d'une de ces administrations internationales, qui constituent certainement le plus clair et le meilleur de notre effort.
Le Président. — Je propose au Conseil de suspendre la séance pour quelques instants en signe de deuil.
A la Conférence du Désarmement
Le 10 mai, à l’ouverture de la première séance qu’elle a tenue après la mort d’Albert Thomas, la Commission générale de la Conférence pour la réduction et la limitation des armements, sous la présidence de M. A. Henderson, a, à son tour, rendu hommage à la mémoire du Directeur du Bureau international du Travail dans les termes suivants :
Le Président. — Au cours de ces derniers jours, il s’est produit deux événements tragiques qui ont enlevé à l’un des grands pays représentés à cette Conférence son Président de la République et l’un de ses meilleurs citoyens.
Le second événement auquel j’ai fait allusion est la disparition de M. Albert Thomas. Dès que j’en ai eu connaissance, j’ai adressé un télégramme à M me Albert Thomas. Je ne voudrais pas parler d’une manière officielle, car Albert Thomas était pour moi plus qu’un collègue. J’ai travaillé intimement avec lui en bien des occasions depuis près de vingt ans. Pendant la guerre, nous avions travaillé très étroitement, chacun d’un côté de la Manche. Nous avions également collaboré, lors de la visite que nous avions faite à la Russie en 1917. Permettez-moi de dire que, aussi bien comme ministre de l’Armement que comme premier Directeur du Bureau international du Travail, aucun fonctionnaire n’aurait pu se montrer plus dévoué à ses devoirs et à ses convictions qu’Albert Thomas au cours de toute sa carrière.
Une semaine avant sa mort, je l’avais vu encore plein de cette exubérance qui le caractérisait et j’avais eu le plaisir d’entendre son rire cordial et vigoureux que la plupart d’entre nous
se rappelleront comme l’un des traits de sa personnalité, tant que nous garderons son souvenir.
Après les deux événements qui viennent de se produire avec une si tragique soudaineté, je crois que vous voudrez vous associer sans aucune réserve aux paroles qui ont été prononcées, au nom de la Société des Nations, par le Président du Conseil et le Secrétaire général, qui représentent certainement l’opinion unanime des membres de la Conférence.
M. de Macedo Soares (Brésil). — La délégation du Brésil, profondément émue par la disparition soudaine de M. Albert Thomas, s’associe avec une vive sympathie aux sentiments de douleur exprimés par M. le Président.
Il est inutile de retracer, dans le milieu de la Société des Nations, la personnalité imposante d’Albert Thomas ou d’énumérer ses rares qualités qui lui ont valu d’être élevé au plus haut poste de l’Organisation internationale du Travail, qu’il dirigea pendant trois lustres avec l’intelligence d’un élu, la vision d’un inspiré et l’énergie d’un fort.
La cause de la justice sociale perd, avec Albert Thomas, son artisan le plus utile et son apôtre le plus ardent. Ce n’est pas seulement la perte du plus courageux des hommes de son équipage que subit la barque de l’Ariana; mais, en pleine tempête, elle se voit privée de son adroit et énergique timonier qui inspirait à tous une si grande confiance.
En effet, pendant de longues années, Albert Thomas dirigea, avec un zèle infatigable, l’Organisation internationale du Travail et, non seulement i) prépara une base solide pour la législation sociale dans chaque Etat, mais il permit surtout de rendre possible l’unification de la législation internationale du travail.
Conduit par son tempérament, par l’impulsion de sa vie de « self made man » et par ses profondes convictions de socialiste, Albert Thomas n’a pas négligé un seul instant la recherche de la solution du problème du chômage. Il a compris l’utilité morale et économique qu’il y a à substituer à l’indemnisation des chômeurs leur occupation, non pas dans des travaux de secours, mais dans des entreprises productives et de longue haleine. De là sa conception des grands travaux publics d’ordre international.
Dans son dernier rapport, admirable résumé du travail effectué et intéressante préparation du travail à faire, Albert
Thomas, à la lumière d’une vive espérance, a largement traité ce grave et si actuel sujet, dans la solution duquel il entrevoyait la possibilité d’une résurrection de l’activité économique mondiale.
A plusieurs reprises, j’ai eu le plaisir de m’entretenir avec lui à propos des possibilités de mettre à profit, dans ce qu’il appelait « son Amérique du Sud », les capitaux, les techniciens et la main-d’œuvre disponibles en Europe, comme un dédoublement de son grand projet de travaux publics internationaux.
Dans le champ difficile de l’économie organisée, c’est-à-dire d’une économie ayant en vue « une action constante vers un but selon une méthode définie », pour faire usage de ses propres paroles, ce directeur, d’une si grande envergure, et d’une si grande énergie, sera difficilement remplacé.
Messieurs, la mort d’Albert Thomas, au moment précis où il avait découvert de nouveaux et larges horizons au Bureau international du Travail, cherchant à bâtir sur le terrain des conditions économiques actuelles l’édifice de la justice sociale, laisse un grand vide qui sera bien difficile à remplir.
Nous souhaitons que la flamme vivante de l’esprit si brillant d’Albert Thomas anime toujours la vie de labeur du Bureau international du Travail pour lequel il a lutté avec tant d’énergie jusqu’à son dernier moment.
M. Massigli (France). — Le Président du Conseil de la Société des Nations et le Secrétaire général ont rendu, à la mémoire du Président de la République française et à celle de M. Albert Thomas un hommage auquel la France a été profondément sensible.
L’hommage que vous venez de rendre, Monsieur le Président, au chef de l’Etat et à mon illustre compatriote n’ira pas moins au cœur de mon pays...
Monsieur le Président, je transmettrai à mon Gouvernement les paroles que vous avez prononcées au nom de la Conférence ; en son nom, je vous en remercie.
Vous avez trouvé, Monsieur le Président, pour parler d’Albert Thomas, des paroles qui me sont allées au cœur. Cette grande figure internationale était aussi une grande figure française. Vous l’avez évoquée, vous avez évoqué cette force débordante, ce rire convaincant auquel nul n’était insensible, vous avez rappelé les années pendant lesquelles vous avez travaillé ensemble.
J’ai eu ce privilège, moi aussi, de connaître Albert Thomas et de le connaître à ses débuts, lorsque, jeune professeur faisant un stage rapide dans l’Université, il donnait ses premières leçons. J’ai recueilli alors ces leçons. Tel vous l’avez connu, tel il était alors. Il avait cette puissance de conviction, cette bonne humeur entraînante ; il était cet animateur que vous nous avez peint.
La Société des Nations et le Bureau international du Travail ont fait, en la personne d’Albert Thomas, une perte immense. M. le délégué du Brésil nous l’a dit en termes éloquents dont je le remercie. La France a perdu un des meilleurs de ses fils. Pour ses amis, cette perte est irréparable. Vous étiez de ceux-là ; je n’ai donc pas besoin de vous dire, Monsieur le Président, avec quels sentiments j’ai accueilli les paroles que vous avez prononcées.
La mort d’Albert Thomas et la presse mondiale
Les journaux du monde entier ont publié la nouvelle de la mort d'Albert Thomas en rappelant les principaux traits de sa personnalité, de sa vie et de son œuvre. Beaucoup y ont ajouté des commentaires ou des études dont l'ensemble constitue un magnifique hommage de l'opinion universelle à la mémoire du Directeur du Bureau international du Travail. Le nombre même de ces articles qui, rien que pour certains grands pays, se chiffre par centaines, est un obstacle insurmontable à leur reproduction, même partielle. Ce qui suit n'est donc en aucune façon une « Revue de Presse » méthodique : on n'y trouvera que de brefs extraits choisis un peu au hasard dans le seul but de donner une idée générale des appréciations les plus couramment formulées. Si certains Etats lointains sont absents de ces citations, c'est parce que leurs journaux n'étaient pas encore parvenus à Genève au moment où ces pages ont dû être mises sous presse. Les amis qui, dans ces pays, ont écrit sur la mort d'Albert Thomas voudront bien ne pas nous en tenir rigueur.