‹ Albert Thomas 1878-1932Chapitre 18 sur 37 · GRANDE-BRETAGNE · texte numérisé non relu

GRANDE-BRETAGNE

The Times (Sir Henry Betterton) :

J’ai appris aujourd’hui la mort de M. Thomas. Cette nouvelle a été pour moi un coup inattendu car, lorsque j’ai quitté Genève, il y a à peine quinze jours, M. Thomas semblait jouir de la robuste santé qui lui était habituelle. Je le connaissais intimement depuis huit ou neuf ans, lorsque j’étais allé pour la première fois à Genève comme représentant du Gouvernement britannique. J’ai eu toujours avec lui des rapports cordiaux et amicaux. Il était une grande personnalité internationale et sa mort sera profondément regrettée dans tous les pays. En tant qu’ami personnel, je déplore sa disparition et mes sentiments de profonde sympathie vont vers sa mère, sa veuve et ses enfants. C’est en enthousiaste qu’il a travaillé aux buts en vue desquels le Traité de Versailles avait institué le Bureau international du Travail. Sa mort représente, pour le Bureau, une perte inappréciable.

The Times (Sir Arthur Salter) :

Je laisse à d’autres le soin de parler de M. Albert Thomas comme d’un grand ministre des Munitions ou comme d’un grand Directeur du Bureau international du Travail, à la tête de celui-ci depuis sa constitution. Je tiens à ajouter quelques mots en l’envisageant comme un grand internationaliste ayant travaillé, au cours des douze dernières années dans tous les domaines de la politique, à encourager et à utiliser toutes les forces qui

contribuent à remplacer la rivalité des nationalismes par un monde organisé. Il appartenait à ce très petit nombre d’hommes auxquels ont été dévolues de hautes fonctions internationales et dont toute l’énergie, pendant cette période, a été consacrée au service de l’idéal international.

Aucun de ceux qui l’ont connu n’oubliera sa personnalité vigoureuse et puissante, sa silhouette mobile, combinant l’instinct avec la vitalité, son éloquence et son énergie inépuisable. Il donnait, dans l’ensemble, une impression d’exubérance et d’énergie, dans sa parole comme dans la richesse de ses idées (sa barbe opulente qu’il caressait tout en parlant, d’un geste caractéristique et inoubliable, ne semblait pas pousser comme celle d’autres hommes mais croître sous la pression d’une vitalité interne irrésistible). Sa mort, à cinquante-trois ans, représente une perte irréparable pour la collectivité et un grand drame individuel. Je connais l’ardeur qu’il mettait à rechercher, au cours de ces derniers mois de dépression mondiale, en consultant d’autres personnes professant le même idéal que lui, une nouvelle occasion d’agir. Les résultats des élections, que beaucoup d’entre nous ont appris en même temps que sa mort, lui auraient peut-être donné l’occasion qu’il désirait, à Genève ou ailleurs. Pour tous ceux qui le connaissaient personnellement ou qui tendaient vers le même but que lui, sa mort est un coup pénible.

Daily Telegraph:

La mort prématurée d’Albert Thomas, à l’âge de cinquante-trois ans, est une lourde perte, non seulement pour le Bureau international du Travail et la Société des Nations mais également pour la France et peutêtre pour l’Europe. Il paraît dommage qu’un Français de sa génération, dont les rangs ont été si douloureusement éclaircis par suite de la grande guerre, disposant de talents si variés et exceptionnels, se soit vu [refuser ou se soit refusé à lui-même l’occasion de diriger, au cours de la période d’après-guerre, la politique de la France, et, en particulier, sa politique extérieure. Assurément il aurait été le chef rêvé pour la gauche, lui qui disposait, d’une part, de son idéal et de son éloquence prenante et, d’autre part, de son robuste bon sens et de son patriotisme éclairé, sans parler d’une culture littéraire et historique qui le sauvait de la démagogie.

Il n’avait que peu ou même rien d’un révolutionnaire, d’un révolutionnaire agissant par la violence, s’entend. Il en était empêché par son merveilleux sens de l’humour, d’un type qui était souvent presque celui de Chaucer, et par son goût prononcé de la vie, de son côté matériel aussi bien que des valeurs intellectuelles. Ses convictions socialistes, après les explosions juvéniles du début, s’étaient solidement orientées vers la réconciliation des classes sociales et non vers leur antagonisme.

Economisl :

La mort de M. Albert Thomas, Directeur du Bureau international du Travail, est une atteinte sérieuse, non seulement pour cette organisation, mais pour la Société des Nations dans son ensemble. Parmi les hauts fonctionnaires des institutions de Genève, il occupait une place éminente en tant que protagoniste aussi courageux qu’indépendant des idées de bon sens international. Il n’était inspiré que par le service de la cause. Personne n’a jamais accusé Albert Thomas de baisser pavillon devant aucun gouvernement. On critiquait plus souvent sa trop grande franchise quant aux manquements de ces gouvernements. Mais il restait sur ses positions avec bonne humeur et fermeté. La Société des Nations, dans son ensemble, trouvait en lui un porte-parole courageux que n’intimidaient

ni les gouvernements ni les partis. Les membres de son personnel l’aimaient et le respectaient et il leur insufflait l’ardeur et l’enthousiasme de son propre tempérament.

New Siaiesman and Nation :

Sa mort est un rude coup pour le Bureau international du Travail. En présence de tous les obstacles auxquels il se heurtait, il savait s’y prendre pour que l’on tienne compte du Bureau et pour le défendre contre tous ceux qui l’attaquaient. Même M. Thomas ne pouvait obtenir que les gouvernements des différents Etats du monde ratifient la convention des huit heures ou qu’ils attribuent à la législation internationale du travail sa véritable valeur ; mais son œuvre a produit une impression profonde sur l’opinion publique mondiale, sinon sur les gouvernements. Si le Bureau international du Travail s’établit définitivement dans l’avenir, ainsi qu’il le fera probablement, il le devra, pour une grande part, à la direction efficace que M. Albert Thomas a exercée sur lui pendant les premières années de son existence.

Time and Tide :

Il a été plus qu’un grand Français ou qu’un grand socialiste : il a été le grand organisateur des meilleurs conditions de vie et de la paix dans le monde. Il était remarquablement courageux, infatigable et entier, désintéressé à l’égard de toutes choses en dehors du Bureau qu’il avait organisé et de la Partie XIII du Traité de Versailles à laquelle il avait contribué. S’il perdait de vue bien des choses (c’est ainsi, par exemple, qu’il était porté à adopter la conception traditionnelle latine de l’ouvrière), il s’efforçait, par contre, courageusement de réaliser celles qui rentraient dans son champ visuel. Le Bureau international qu’il a organisé est devenu l’une des rares institutions qui présentent encore un certain espoir pour un monde en détresse.

Morning Posi :

A Genève il s’est servi des termes suivants pour exprimer son idéal : « La reconstruction est impossible sans la coopération de tous les pays. Dans les circonstances actuelles, cette reconstruction ne peut se faire sur le plan national, mais seulement sur le plan international. Si le monde veut vivre et donner un essor à la civilisation, il devra aller très loin dans cette direction. »

Manchester Guardian :

On ne pouvait jamais se représenter comme un vieillard la personne d’Albert Thomas, avec son immense énergie mentale et physique. Sa mort est, je pense, celle qu’il aurait choisie. L’énergie qui l’entraînait de-ci de-là, loin de Genève, de capitale en capitale et de continent à continent, remplissant chaque minute de la journée ordinaire d’un homme par des interviews et des discussions, consacrant une grande partie du temps qui lui restait à dicter des instructions à son personnel, des réponses à sa volumineuse correspondance et des notes pour la besogne quotidienne, était profondément ancrée en lui. Il avait la volonté passionnée que le Bureau international du Travail achève sa tâche et amène une véritable amélioration du sort des travailleurs dans toutes les parties du globe ; cette détermination ne laissait jamais faiblir son énergie.

il exigeait beaucoup des autres, mais de personne autant que ae lui-même. Il était prêt, avec bienveillance, à pardonner la faiblesse à qui que ce fût, sauf à lui-même. A l’égard des membres de son personnel il était la loyauté même : les erreurs qu’ils pouvaient commettre n’étaient pas les leurs, mais les siennes. Il réunissait de nombreuses qualités : orateur remarquable, il était également un causeur brillant et spirituel, et dans ses discours il pouvait soit en appeler à l’humanité, soit s’adresser à un seul auditeur et néanmoins entraîner constamment avec lui son auditoire. Sa conversation, plus que ses discours, rappelait à l’auditoire que le fils du boulanger était un élève possédant des lectures étendues et doté d’une mémoire singulière. Mais il préférait l’action à la parole écrite ou verbale. C’est pour cette raison qu’il trouvait parfois difficile de distinguer entre la prudence administrative et la routine. C’est à cela également que sont dus les progrès accomplis par le Bureau international du Travail au cours des onze années où il en a eu la direction. Il lui a donné la vie, il l’a fait connaître, il l’a rendu capable de développement. Il était sa vie et son âme, ainsi que son avocat vaillant.

The Labour Magazine (M. Arthur Hayday) :

On se rend généralement compte que la mort d’Albert Thomas est une perte pour la vie publique. On sent qu’une puissance individuelle a disparu. Mais seuls les syndicalistes, et en particulier ceux qui ont suivi l’œuvre de l’Organisation internationale du Travail depuis que celle-ci a été constitué, il y a treize ans, conformément au Pacte de la Société des Nations, peuvent ressentir pleinement ce que signifie la mort d’Albert Thomas. Il était réellement un grand homme, l’incarnation d’une nouvelle conscience sociale, qui comprend l’unité de l’humanité etlaresponsabilité de chaque nation à l’égard de l’ensemble des collectivités nationales, une personnalité dynamique qui était la force motrice d’une nouvelle organisation internationale telle que le Bureau international du Travail. Il appartient à l’histoire de déterminer comment Thomas s’est élevé audessus des passions sombres et exacerbées des années de guerre, pour servir la cause de l’internationalisme. Il est l’un des fondateurs du grand système d’entr’aide et de coopération internationales dont le centre se trouve à Genève. L’édification grandiose du Bureau international du Travail restera le monument de sa vie.

Daily Herald :

M. Albert Thomas était une autorité. Ses capacités, son énergie, sa force agissante étaient de premier ordre. Il était de l’étoffe dont on fait les premiers ministres. Au lieu de cela, il a préféré consacrer les douze dernières années de sa vie à l’Organisation internationale du Travail créée par les Traités de Paix. L’énergie passionnée et les capacités administratives de son premier directeur ont fait de l’Organisation ce qu’elle est aujourd’hui. Son successeur recueillera un noble héritage et un merveilleux exemple.

News Chronicle (M. W. M. Citrine) :

On peut dire d’Albert Thomas qu’il était un homme d’Etat ayant une vision des choses internationales, une puissance dynamique appliquée à la direction de la politique mondiale en matière industrielle et sociale. Bien qu’il fût Français dans chacune de ses fibres, il a fait taire ses sentiments nationaux lorsqu’il est devenu Directeur du Bureau international du Travail au sein de la Société des Nations et il s’est attaché

à gagner la confiance de tous les pays et à comprendre leurs difficultés ainsi que leur conception des questions ayant trait à son œuvre.

Pour aboutir, M. Albert Thomas a dû mettre un frein à son propre tempérament. Par conviction, il était socialiste, élevé dans la grande tradition révolutionnaire française, formé par Jaurès et ayant acquis sa maturité dans la politique de partis française. On pourrait croire que ce n’était pas là la formation d’un internationaliste occupant un poste officiel et neutre, ayant à concilier aussi bien les vues des gouvernements que celles des organisations patronales et ouvrières, lesquels envisageaient les questions traitées par le Bureau international du Travail de points de vue différents et parfois entièrement opposés.

Le fait qu'il rïail jamais été accusé de partialité ou de préféreniisme politique constitue un témoignage à ses qualités propres d'homme d'Etat international ainsi qu'à son honnêteté. Il a plié sa puissante personnalité dans des négociations interminables et compliquées, dans lesquelles il avait à jouer le rôle d’un diplomate pour concilier les intérêts qui paraissaient s’exclure réciproquement. Il était un homme d’une énergie prodigieuse, que l’atmosphère épuisante des conférences internationales ne paraissait jamais fatiguer. J’ai assisté à des échanges devues qui duraient depuis le matin tôt jusqu’à minuit ; à ce moment il paraissait être aussi vigoureux et ferme qu’au début.

Sa capacité de concentration et l’étendue de ses connaissances étaient extraordinaires. Fréquemment, pendant les réunions de commissions à la Conférence internationale du Travail, lorsque l’un ou l’autre problème difficile semblait engagé dans une impasse, on allait rapidement chercher Thomas dans une autre séance de la Conférence et, après quelques mots d’exhortation et d’explication, il trouvait presque toujours un remède convenable et sauvait la situation.

Page 1