FRANCE
L'Agence Havas :
L’homme qui vient de disparaître dans des circonstances si imprévues était un grand Français dont la réputation avait depuis longtemps fran-
chi les frontières de son pays et qui, passionnément attaché à son œuvre de coopération internationale sur le terrain social, nourrissait pour son pays, pour sa grandeur, pour sa réputation au dehors, les sentiments les plus vifs.
Seuls ceux qui ont suivi de près l’effort de M. Albert Thomas à Genève depuis 1919 savent quel était son prestige dans tous les pays du monde et combien, en faisant rayonner son œuvre internationale, sans cesse plus importante, il attirait sur son pays, la France, une large part de l’estime et de la sympathie qui allait à sa personne...
Le Journal (Saint-Brice) :
Oui aurait dit, quand il y a quelques jours à peine M. Albert Thomas tirait^la conclusion des débats de la XVI me Assemblée du Travail à Genève, que c’était le chant du cygne ! Jamais le Directeur du Bureau international du Travail n’était apparu en plus complète possession de la maitrise de son talent oratoire, jamais il n’avait brûlé d’une flamme plus intrépide. Avec quelle ardeur il flétrissait l’inertie des gouvernements beaucoup trop lents à son gré à prendre les mesures indispensables pour conjurer la crise économique !
Ce n’est plus, disait-il, le moment de tergiverser. Chacun doit prendre en ce qui le concerne le maximum de précautions et tout le monde doit aller de l’avant. « Selle bien ton cheval et enfourche-le hardiment. » Ce vers célèbre de Goethe a été le testament de l’apôtre du progrès social, resté fidèle aux bonnes lettres.
Peut-être, dans cette impatience y avait-il le pressentiment de la fin prochaine. Ce qui est certain, en tout cas, c’est qu’il avait la passion d’un homme qui avait su trouver l’application pratique de ses aspirations de solidarité internationale. Il n’est pas exagéré de dire que toute l’Organisation du Travail qui s’est développée dans le cadre de la Société des Nations a été véritablement l’œuvre d’Albert Thomas.
Le Petit Parisien (M. Albert Jullien) :
Albert Thomas, dont il est superflu de rappeler la brillante intelligence, l’activité débordante, les remarquables qualités d’organisateur et le dévouement à la cause des travailleurs, s’était fait, non seulement à Genève, mais dans le monde entier, en tant qu’animateur d’un des organismes les plus délicats créés par le Traité de Versailles, une place véritablement à part. Sa popularité était aussi grande qu’étaient méritées l’estime et la considération dont il jouissait dans tous les pays. Sa disparition, après celle d’un Briand et d’un Loucheur, est pour la Société des Nations, dont le Bureau international du Travail est une des branches essentielles, un coup particulièrement dur.
Le Temps :
... Nous avons bien souvent discuté avec lui. Nous lui avons souvent donné des conseils de prudence. Nous restons convaincus que ses idées et son action, à bien des égards, contrariaient les intérêts mêmes qu’il prétendait défendre et qu’elles pouvaient entraîner le monde dans une mauvaise voie. Mais il était sincère. Il croyait fermement travailler au bonheur des hommes et, en particulier, des ouvriers.
Son Organisation internationale du Travail était devenue, sous sa main, un rouage puissant de la politique économique et sociale du monde. Lui disparu, que deviendra son œuvre ? Au milieu de cette époque troublée où la succession des événements donne le vertige, la mort de
M. Albert Thomas est elle-même un événement de première importance. Nous qui l’avons souvent combattu, mais qui l’avons toujours tenu en haute estime, nous saluons sa mémoire avec émotion et nous rendons hommage à son talent et à sa générosité.
U Information (M. L. Ghavenon) :
Incapable de manquer à son haut idéal de patriotisme et de justice sociale, il a fléchi sous la tâche immense que la mort lui fait laisser inachevée.
Albert Thomas n’était pas seulement apprécié en France de tous les milieux politiques, industriels, scientifiques et populaires, où il avait eu l’occasion de manifester son érudition et ses qualités d’organisateur ; il avait, dans de nombreux voyages au dehors, rempli des missions, recueilli des informations de la plus haute importance. Se trouvant, de par ses fonctions antérieures et sa haute situation internationale, en contact fréquent avec les chefs des gouvernements étrangers, il jouissait ainsi de prérogatives sans égales. Il était préparé pour les postes les plus éminents et n’avait pas donné sa mesure.
La République (Pierre Paraf) :
La plus haute gloire d’Albert Thomas fut d’avoir animé de sa généreuse activité le Bureau international du Travail. Une création du Traité de Versailles : l’une des plus heureuses. Comme la Société des Nations, n’était-elle pas une manière de rachat, de réparation de cette interminable guerre où des millions d’hommes étaient morts avec moins d’amertume parce que, dans toutes les patries, on leur avait fait miroiter le cadeau d’une justice moins avare, d’une paix moins fragile ? Albert Thomas fut un des seuls à payer ce chèque qu’il avait signé avec beaucoup d’autres. Si les hautes promesses qu’on fit alors au peuple ne furent pas entièrement démenties, c’est à lui qu’on le doit.
L'Ere Nouvelle (M. Albert Milhaud) :
Directeur du Bureau international du Travail, Albert Thomas, hier ministre en France, devint une sorte de ministre international. Il s’agit de mettre de l’ordre dans la vie sociale des nations, de les équilibrer. Ici des peuples qui mettent trop rapidement un pas en avant, d’autres qui lentement avanceront dans la voie de l’organisation sociale. Le Directeur du Bureau international du Travail sera l’ambassadeur ambulant de la Société des Nations à travers le monde. Aujourd’hui en France, demain en Allemagne, le jour suivant en Russie — la Russie des Soviets—, puis en Pologne, aux Etats-Unis, au Japon, en Chine. Jamais ambassadeur omniprésent ne fut plus chargé de responsabilités. Il portait allègrement une charge titanesque sur ses robustes épaules de prolétaire émancipé. Il pouvait tout être et tout devenir dans notre pays, ministre dans tous les ministères, chef de gouvernement, titulaire du portefeuille du quai d’Orsay. Il avait voué sa vie à l’Organisation du travail dans le monde pour équilibrer les charges pour faire avancer le progrès de son idéal — le nôtre — celui de la démocratie.
La Jeune République (M. Louis Masson) :
L’Organisation internationale du Travail était pour les auteurs du Traité de Paix une concession faite aux aspirations sociales de la masse des
combattants, comme la Société des Nations était une concession à leurs aspirations pacifiques ; mais les gouvernements et les pactes sur lesquels ils s’appuyaient n’avaient pas foi dans ces institutions et ne se souciaient pas de leur avenir.
Les risques étaient donc grands de voir les institutions internationales prévues par le Traité de Paix mourir aussitôt nées ou mener une vie languissante et insipide.
S’il n’en fut pas ainsi pour l’Organisation internationale du Travail, on le doit à Albert Thomas.
La Journée industrielle (M. Pierre Waline) :
Albert Thomas avait par-dessus tout la passion du bien [public. Démocrate convaincu, aimant le peuple et lui faisant confiance, tout animé par la volonté de l’éduquer et soutenu par un optimisme qu’il affirmait encore le mois dernier face à la crise, il souffrait des campagnes par lesquelles, à droite ou à gauche, on le présentait à ce peuple comme traître à sa cause ou prosaïquement embourgeoisé. Instruit lui-même par les responsabilités de la guerre et les difficultés de Genève, il comprenait seulement que, pour l’œuvre de progrès social et de paix internationale à laquelle il s’était consacré, la collaboration des producteurs était indispensable et, plutôt que de condamner les «congrégations économiques» il appelait de ses vœux l’effort concerté des chefs d’entreprise.
Sur les étapes, les méthodes, le rythme de cette marche en avant dans laquelle il voulait [entraîner patrons et ouvriers de tous pays, on pouvait ne pas être d’accord avec lui. On pouvait reprocher à sa conception de la politique sociale de faire trop bon marché des libres initiatives et d’accorder trop de valeur à l’organisation étatiste — en un mot de rester trop imprégnée de socialisme. Et celui qui écrit ces lignes se proposait même de noter ici, au lendemain de la XVI me Conférence internationale du Travail, quelques objections. Mais il ne veut se souvenir aujourd’hui que de l’accent passionné — pour ne pas dire désespéré — avec lequel Albert Thomas interpellait, du haut de sa tribune genevoise, les gouvernements et les opinions publiques. Connaissant mieux que quiconque tous les projets des experts et persuadé, pour sa part, qu’ils étaient, au moins partiellement, efficaces et réalisables avec un peu de bonne volonté générale, que son apostrophe était pathétique !
Le Bulletin quotidien de la Société d'études et d'informations économiques :
M. Albert Thomas était universellement connu. Bien peu d’hommes d’Etat avaient acquis une influence comparable à la sienne et toute la vie sociale et économique du monde se ressentira de sa disparition. Il présentait, à un degré rare, les qualités de l’intellectuel et de l’homme d’action...
Le Bureau international du Travail est une création du Traité de Paix, mais on peut dire qu’il est son œuvre. Il sut organiser cette vaste administration, en faire un service bien outillé d’informations, de documentation et d’enquête. Mais surtout il lui communiqua sa foi. Il n’en fit pas seulement un organisme d’étude, mais aussi et surtout un organisme d’action. Il voulait qu’il servît à améliorer le sort des hommes, et particulièrement des ouvriers et de tous les déshérités. Il travaillait de toutes ses forces à pousser les nations dans la voie du progrès social ou de ce qu’il croyait tel.
Le Peuple (Manifeste de la Confédération générale du travail) :
Il faut rendre à Albert Thomas cet éloge qu’il ne fut jamais homme à s’arrêter devant des obstacles. D’autres, à sa place, auraient pu être
effrayés des difficultés que soulevaient les crises de l’après-guerre. Avec nous il pensait que plus les problèmes étaient complexes et ardus, plus il fallait généraliser et étendre l’action. Il ne fut pas tenté de replier sur lui-même le Bureau international du Travail ou de céder aux sommations du patronat tentant d’exploiter les misères présentes pour restreindre l’activité de l’organisme qu’il dirigeait. Il affirmait la nécessité de la justice sociale, du progrès social. Nous pouvions parfois différer sur les méthodes et les buts immédiats ; sur le fond il n’y avait aucun désaccord entre nous. Ses derniers discours à Genève furent autant d’actes de confiance : les travailleurs ne l’oublieront jamais.
Sa mort inattendue fait un vide immense, angoissant. Les hommages spontanés à sa mémoire qui nous parviennent de toutes parts sont la preuve de l’émotion qu’elle a provoquée parmi tous les nôtres. Nous n’oublierons pas Albert Thomas. Nous nous souviendrons de ce qu’il fut pour les travailleurs du monde entier. Aussi nous disons notre infinie tristesse. Dans ces heures difficiles, quelle misère, quelle douleur de voir détruits brutalement une telle force et un tel dévouement !
Le Populaire (M. Léon Blum) :
Qui va continuer maintenant l’œuvre d’Albert Thomas ? Chez qui trouvera-t-on réunis ses dons d’homme d’Etat, d’administrateur, de diplomate, de militant ? Qui donc possédera son activité presque incroyable, sa persévérance tenace, son adresse patiente, sa prévoyance calculée et par-dessus tout sa foi dans les destinées ouvrières, sa faculté de contact, directe, intime, profonde, avec les milieux prolétariens ? En vérité, à l’heure particulière où elle se produit, sa brusque disparition est une catastrophe irréparable...
Nous envisagions ensemble tout un avenir de luttes communes. Jamais, malgré les difficultés de certaines heures, il ne s’était séparé du Parti. D’avance il consacrait le reste de sa vie à le servir encore. Avec ses dons si riches il lui apportait son nom, le prestige acquis dans les plus grands postes, une expérience peut-être unique de la vie internationale, car il avait touché, depuis douze ans, tous les problèmes, toutes les choses, tous les hommes... et voilà qu’il est mort, en quelques instants, sans un ami pour recueillir son dernier souffle, loin de sa mère, de sa femme, de ses enfants. Il est mort, victime de cette surabondance de force et de santé à laquelle il s’était toujours fié, qui lui faisait accepter un surmenage insensé, négliger des soins nécessaires... mais peut-on concevoir un destin plus tragique : cet homme, connu du monde entier, solitaire pendant ses dernières heures, inconnu pendant son agonie, anonyme dans sa mort... Il laisse, du moins, un nom qui ne vivra pas seulement dans la mémoire de ses amis, qui durera dans l’histoire de notre Parti, dans cette « histoire du travail » à laquelle, presque adolescent encore, il consacrait son premier livre.
Dépêche de Toulouse (M. Léon Jouhaux) :
Grâce à Albert Thomas, le Bureau international du Travail est devenu l’organisme qu’il devait être ; sans lui, il faut le dire, il n’eût été qu’une bureaucratie médiocre et sans initiative, laissant dire et laissant faire, uniquement soucieuse de ne pas heurter par ses thèses le triple contrôle — des gouvernements, des employeurs, des ouvriers — auquel il est soumis. Il fallut la volonté du mouvement ouvrier, servie par une volonté égale et l’opiniâtre puissance d’Albert Thomas, pour éviter l’avortement total d’une grande entreprise née de la pensée du
syndicalisme français, ou tout au moins une diminution qui eût fait du Bureau international du Travail une entité pratiquement insuffisante.
Si l’on se remémore les crises successives de l’après-guerre, qui culminent aujourd’hui, les possibilités qu’elles donnaient aux ennemis du progrès social de faire obstacle aux aspirations des travailleurs, les tentatives du patronat pour revenir sur ce qu’il avait concédé, pour avilir le sort de leurs salariés, on comprendra combien put être dure cette bataille de tous les instants et l’on appréciera mieux l’aide que dans sa foi ardente nous apportait Albert Thomas...
Albert Thomas fut de ceux — très rares encore ! — qui comprirent dès la guerre que l’ère du capitalisme s’achève, que des rudiments d’une organisation économique nouvelle préexistent dans le système capitaliste et que le grand problème est de les développer et de leur assurer la prééminence. Il fut de ceux — en bien petit nombre encore ! — à qui leur expérience personnelle des conditions créées par la guerre enseigna la nécessité et la possibilité d’une organisation économique nouvelle, méthodique et non plus empirique et égoïste. Il pensait que ce qui avait pu être fait pour la guerre devait être repris et développé pour le bien des hommes et pour la paix...
Ce n’est pas sans raison que le monde ouvrier de tous les pays est en deuil.
Le Nord social (M. Joseph Danel) :
Sans diminuer la valeur d’aucun de ses collaborateurs, dont beaucoup furent des hommes de premier rang et à qui il sut inspirer la passion de justice et la flamme d’idéal qui l’animait lui-même, on doit dire que c’est à lui que l’on doit cette magnifique institution (le Bureau international du Travail). On se trouve dans l’Organisation internationale du Travail au confluent des deux courants de passions qui divisent le plus profondément les hommes : le conflit des races et des nationalités, la lutte des classes. Il a su faire prédominer le culte et le service d’un intérêt supérieur : celui de réaliser la justice sociale et de procurer aux travailleurs de toutes races des conditions justes et humaines de travail.
... Socialiste, il n’a jamais masqué l’attachement profond à une doctrine qu’il croyait juste et efficace. Mais, sa grande loyauté, dont il a donné tant de preuves émouvantes, l’avait amené à reconnaître et à dire très haut, fût-ce au risque de déplaire à ses amis, la valeur des enseignements, sur le terrain de la politique ouvrière, des représentants de l’Eglise catholique.
Le Petit Provençal (M. Stephen Valot) :
On constatera sans doute que de toutes les pertes que nous avons ressenties ces derniers mois, la plus désastreuse est celle d’Albert Thomas. Briand lui-même ne nous manquera peut-être pas autant, quand ce ne serait que pour cette raison que son œuvre est plus de mysticime que de réalité, et que ce mysticisme, heureusement, lui survit dans les cœurs qu’il a conquis. Albert Thomas, au contraire, accomplissait chaque jour un rude travail pour discipliner aux principes de justice inscrits dans le Traité de Paix toute la complexité de l’ordre social.
Le Petit Méridional (M. Georges Gombault) :
Il n’est pas d’homme indispensable, dit-on ; c’est une de ces formules toutes faites qui sont souvent démenties par les faits. Il est des hommes irremplaçables, et Albert Thomas était de ceux-là. Peut-être
ne lui a-t-on pas rendu pleine justice de son vivant. Le fils du boulanger de Champigny, devenu un personnage important de la politique internationale, ne sacrifiait pas à la réclame qui est la reine du jour. Les journaux ne s’occupaient guère de cet homme simple, discret, qui travaillait obscurément à améliorer la condition humaine et à garantir la paix. Il ne reçut son juste tribut d’éloges qu’après avoir disparu. Son sort évoque le mot significatif de Briand : « Faut-il donc être mort pour être cru sincère ? »
L'Est républicain (M. Raymond Léonard) :
Albert Thomas était fermement partisan de l’union européenne. C’était une conception qui correspondait à son esprit de logique, une création progressive, et il ne considérait pas que l’Angleterre dût en prendre ombrage plus que la France ou toute autre nation européenne dût prendre ombrage de l’existence du Commonwealth britannique et de ses Conférences impériales.
Après la perte d’Aristide Briand, celle d’Albert Thomas sera cruellement ressentie à Genève et dans le monde. L’œuvre accomplie par eux doit être continuée. Leur mort très tôt venue crée pour leurs successeurs un impérieux devoir.
Information sociale (M. Charles Dulot ) :
A travers toutes ces luttes, parce que ses convictions étaient de bonne qualité, il n’avait rien sacrifié de sa position doctrinale. Sa préoccupation dominante était de voir « libérer la personne humaine des servitudes qui pèsent encore sur elle, de voir respecter dans tout homme, et plus particulièrement dans tout salarié et dans tout producteur, ce qu’un grand classique appelait l’éminente dignité de la personne humaine ». S’il donnait tant de soins au bien-être matériel des classes les plus humbles, c’est parce qu’il était convaincu « qu’il n’est pas possible de développer pleinement l’effort d’intelligence et de caractère si l’on est tous les jours accablé par la misère qu’entretient une organisation sociale malheureuse ». Il était en outre convaincu — avec raison, selon moi — que la situation était modifiable au gré de l’intelligence. Il refusait de s’incliner devant les prétendues « lois de la nature économique ». Il aspirait à « une économie consciente, c’est-à-dire à la connaissance pour tous les groupes d’une collectivité de ses ressources vraies et de ses possibilités intimes ». Pour lui, il y avait des « postulats de politique sociale qui doivent avoir la même force que les postulats de la morale dans la doctrine de Kant ». Aussi ne se lassa-t-il pas de faire appel à l’intelligence autant qu’au cœur de l’homme, en lui répétant que l’organisation qui fait défaut s’obtiendrait aisément par un effort de large compréhension et d’entr’aide fraternelle.
Echo d'Alger (M. W. Oualid) :
Son discours d’il y a une dizaine de jours fut son chant du cygne. Ceux qui l’entendirent avaient été frappé par son accent déchirant. Il y avait dans sa parole, généralement si ferme, comme une sorte de lassitude sinon de découragement. Il entrevoyait avec angoisse les conséquences de la crise actuelle. Il se demandait si elle ne serait pas l’occasion d’une véritable régression sociale et il adjurait les patrons et les gouvernements de ne pas prêter l’oreille à des suggestions trop prématurés et souvent égoïstement intéressées...
Il est mort sans que l’œuvre à laquelle il s’était attaché ait subi la moindre atteinte. Il serait à souhaiter que le souvenir de sa grande figure, de son immense talent et de son admirable volonté, conserve par delà le tombeau la puissance de rayonnement et d’animation qui, selon nous, était la qualité maîtresse de ce grand Français et de ce grand citoyen du monde, pour lequel, selon la forte expression du Traité de Versailles, la paix universelle était inséparable de la paix sociale et du bien-être intellectuel, physique et moral de la classe ouvrière.
Europe Nouvelle (Paul Mantoux) :
On sait ce qu’avec l’aide d’Arthur Fontaine, président de son Conseil d’administration, — dont la mort, il y a quelques mois, lui porta un coup très cruel — Albert Thomas a fait du Bureau international du Travail. Organe d’information et d’exécution, il aurait pu n’être qu’un dépôt d’archives, un bureau d’enregistrement, un corps sans âme, sans la puissante personnalité qui l’a animé de sa conviction, de son activité rayonnante. Il est devenu un laboratoire actif de recherches, d’études comparées, dont les organisations patronales et ouvrières, aussi bien que les gouvernements, ne peuvent plus se passer. Et son directeur n’a pas pris — qui aurait pu l’attendre d’un tel homme ? — l’attitude d’un fonctionnaire aux ordres d’un conseil, mais celle d’un ministre agissant et responsable devant une assemblée. Quelle ampleur de vues dans ses rapports où il montrait le lien entre les problèmes du travail et ceux de l’économie mondiale, quelle hardiesse dans ses suggestions. Et avec quelle vigueur, quelle éloquence ardente et persuasive, il défendait son œuvre devant la conférence annuelle. Il faut l’avoir vu ces jours-là pour avoir une pleine idée de la force qui émanait de lui.