LETTONIE
Jaunakas Sinas (Anna Ruhman-Kenina) :
Dans la personne de M. Albert Thomas, la Lettonie a certainement perdu un de ses meilleurs et en tout cas, un de ses plus anciens amis. Encore aujourd’hui, on ne nous connaît pas assez, malgré une activité
de treize ans de nos représentants diplomatiques dans toutes les grandes villes. Mais que dire de l’époque de la grande guerre, au moment où les tirailleurs lettons luttèrent contre l’ennemi ? A cette époque-là, il n’y avait pas beaucoup d’hommes d’Etat, de députés, de savants ou de journalistes qui avaient entendu parler de différents peuples faisant partie de la Russie. On connaissait plus ou moins l’histoire et les aspirations de la Pologne, de la Tchécoslovaquie et de la Finlande, mais qui s’intéressait à la Lettonie, l’Estonie et la Lithuanie ? Non seulement nos aspirations, mais aussi notre nom et notre existence même étaient peu connus. Parmi les rares qui en avaient entendu parler, plus rares encore étaient ceux qui regardaient avec sympathie les aspirations à l’indépendance de ces peuples. Parmi ces très rares, nous devons citer M. Albert Thomas. Il se peut que cette sympathie lui ait été inspirée par son professeur d’histoire et ami Charles Seignobos, le plus ancien connaisseur et ami de la Lettonie en France. Mais, d’autre part, il avait approfondi ses études sur les problèmes russes et avait visité personnellement la Russie comme député et ministre.
En 1917, M. Albert Thomas avait fondé à Paris le Comité d’études des questions des peuples opprimés. Les représentants des peuples opprimés de la Russie et de l’Autriche faisaient partie de ce comité, représentants dont les noms et les œuvres étaient liés à l’aspiration de leur patrie à l’indépendance. Parmi les membres de ce comité, se trouvait un ami intime de M. Thomas, M. Bénès, ministre des Affaires étrangères de Tchécoslovaquie, dont le rôle, dans son pays et en Europe, est connu... Les séances de ce comité reflétaient l’espoir et le désespoir de ces peuples opprimés de l’Europe. On y voyait parfois les intérêts s’opposer, mais tous étaient unis dans un seul désir, une seule pensée : liberté et indépendance... Très souvent, parfois nuit après nuit, les zeppelins survolèrent Paris. Très souvent, nous nous étions réunis énervés, inquiets, discutant passionnément en attendant l’arrivée de M. Albert Thomas qui devait venir d’une autre réunion. Enfin, il arrive, fatigué, mais toujours calme, équilibré, aimable. Et sous ses paroles et ses gestes clairs et nets, sous sa force persuasive, renaissent les espérances affaiblies et la confiance en la victoire.
Tous ceux qui l’ont rencontré soit ici à Riga, soit à Genève, peuvent témoigner que M. Albert Thomas était un véritable ami de la Lettonie et une personnalité éminente. Clair et positif, d’un regard pénétrant d’une énergie inlassable, doué d’une mémoire rare, d’une éloquence exclusive, il était un des hommes le plus en vue de notre temps.
Jaunakas Sinas (M. Lihzitis) :
... En 1917, l’activité de M. Albert Thomas prend une direction qui touche tout particulièrement les intérêts des Lettons. En ce temps-là, les peuples opprimés de tous les pays élevèrent leur voix pour l’indépendance et la liberté. Albert Thomas fonda, à cette époque, à Paris, le « Comité des peuples opprimés » dont faisaient partie des représentants de divers pays d’Europe, entre autres aussi des Lettons. Le but de ce comité était de faire connaître la situation désespérée des peuples opprimés et de diriger leur activité vers le but commun : la libération. M. Albert Thomas prenait une part très active à ce comité ; il présidait même ses séances. Après la fondation des pays Baltiques indépendants, il contribua à faire connaître ces pays à la presse française. Il était très bien informé sur la Lettonie et déclara ouvertement être son ami.
En 1921, Albert Thomas visita Riga pour la première fois. Il était déjà Directeur du Bureau international du Travail. Pour inciter les gouvernements à ratifier les conventions du travail, il visita personnellement
beaucoup de pays. « Je suis le commis-voyageur des ratifications. Par écrit ou personnellement, toujours en voyage, j’offre sans cesse ma marchandise », disait-il souvent. En 1927, le 28 mai, Albert Thomas arriva pour la seconde fois à Riga, également pour des questions de ratifications. Il trouve que la Lettonie est un des membres les plus actifs du Bureau international du Travail, ayant ratifié le plus grand nombre de conventions. Aussi la non-ratification par la Lettonie de la convention sur le travail de nuit des femmes l’étonnait-elle...
M. Albert Thomas étant continuellement en relations avec plus d’une cinquantaine d’Etats, et devant étudier et approfondir la situation de chaque pays, était devenu l’homme le plus international du monde. Aucune nation ne lui était étrangère et il n’était adversaire d’aucune d’entre elles, car son désir était de voir tous les peuples collaborer comme une seule famille. Ses jours les plus difficiles étaient pendant la Conférence du Travail à Genève, où se réunissaient les représentants de divers pays. C’est alors qu’Albert Thomas, devait saisir l’esprit de diverses mentalités et opinions, écouter et contenter tout le monde.
Il sera difficile de trouver un homme qui se consacrera aussi entièrement au travail de réformes sociales internationales que le fît M. Albert Thomas.
Revue de Riga :
Après la guerre, Thomas, aux côtés de Briand, fut un des défenseurs les plus vigoureux et les plus passionnés des idées de la Société des Nations et de la question des nationalités. Son activité de guerre n’avait pas atteint la confiance qu’il avait dans le monde ouvrier, au contraire. En octobre 1919, il fut porté à la députation... Peu de temps après, en décembre 1919, Thomas fut nommé Directeur du Bureau international du Travail, à Genève, bien qu’il n’eût pas pris part à la première Conférence à Washington, et se voua, depuis ce temps, à son développement.
Le dernier et le plus remarquable des projets qu’il soutint en avril 1931, dans son fameux mémoire à la Commission européenne, est celui de la création d’un réseau routier européen pour la circulation automobile internationale, un réseau de grandes voies d’eau et, enfin, un plan d’électrification européen.