BELGIQUE
Le Peuple , Bruxelles (M. Emile Vandervelde) :
Il ne suffisait pas que l’on ait décidé la création du Bureau international du Travail, que l’on ait donné'à l’institution nouvelle un statut. Pour en faire autre chose qu’un organe secondaire de la Société des Nations, il fallait un homme et le seul homme pleinement qualifié pour mener à bien pareille œuvre parut à tous être Albert Thomas.
Nous nous connaissions déjà depuis d’assez longues années. Il s’était fait remarquer dans les derniers congrès de l’Internationale d’avantguerre par son savoir, par l’étendue de ses connaissances économiques, par son éloquence vigoureuse et claire et aussi par cette manière courageuse et joyeuse à la fois de prendre et de comprendre la vie, qui donnait un charme inexprimable à sa puissante et robuste personnalité. Beaucoup voyaient en lui un nouveau, un second Jaurès et, de fait, entre les deux hommes unis par les liens d’une sorte de fraternité spirituelle, il y avait des analogies frappantes. Mais entre eux aussi — et on le vit bien par la suite — il y a avait des différences, je dirais volontiers, une différence fondamentale.
Chez Jaurès, pour reprendre l’expression biblique, au commencement était le Verbe. Chez Thomas, au commencement était l’Action. Celui-ci était avant tout un homme d’œuvres. Celui-là était au plus haut degré, plus encore qu’un politique et un penseur, un apôtre...
On a dit de lui, même dans certains journaux socialistes, qu’il avait été un bon artisan, un artisan de « paix sociale ». Je ne crois pas, en vérité, que pareille qualification lui convienne. Il eût dit bien plus volontiers comme von Ihering que, si « la paix est le but que poursuit le droit, la lutte est le moyen d’y parvenir » et tous ceux qui l’on connu savent bien que le jour où il eut à choisir entre son activité de militant et l’activité pour laquelle on l’appelait au Bureau international du Travail, il n’opta en définitive qu’entre deux formes de lutte. Mais convaincu d’ailleurs que la lutte qu’il aurait à mener à Genève, contre les résistances du patronat et des gouvernements, ne serait ni la moins difficile, ni la moins âpre.
La Wallonie libre (M. Louis de Brouckère) :
Le Bureau international du Travail, c’est lui qui l’a fait. On l’avait conçu à Versailles comme une assez petite chose, modeste, peu encombrante. Thomas en a fait ce qu’il est aujourd’hui : Un centre vivant de pensée et d’action. Le directeur du Bureau n’avait, certes, rien du fonctionnaire pusillanime qui craint la responsabilité qu’entraîne toute initiative. Au Secrétariat, au Conseil, à la Conférence, il était invariablement l’entraîneur. Ce n’était point une administration qu’il dirigeait, c’était une œuvre. On le voyait partout où quelque intérêt ouvrier était en jeu. Il y imposait, à force de ténacité, d’énergie, de travail, la présence du Bureau dont il étendait toujours l’influence. On ne comptait plus les initiatives économiques, financières, législatives, humanitaires même qui, à sa voix, étaient parties de l’institution de Genève...
La crise a durement frappé son œuvre. Il n’a point permis qu’elle l’abatte. Et c’est quand les résistances se sont faites les plus fortes que ses initiatives ont été les plus hardies. Il n’a pas plié sous les assauts répétés que son œuvre a dû subir, mais pour la première fois, si son activité est demeurée aussi débordante, aussi enthousiaste, ses amis ont pu percevoir sur son visage la trace de la fatigue. Il allait quand même, sans s’écouter, jusqu’au bout. Il est tombé tout d’une pièce, sous un fardeau que, pour la première fois, comme Porthos, il a trouvé trop lourd.
Le Mouvement syndical belge (M. G. Mertens) :
Rarement la classe ouvrière de tous les pays du monde aura fait une perte de l’envergure de celle qu’elle vient de subir par le décès aussi prématuré qu’inopiné du camarade Albert Thomas, directeur du Bureau international du Travail...
Alors qu’on aurait pu craindre que l’Organisation internationale du Travail, en tant qu’organisme officiel ne devînt une institution de plus où, en somme, on n’aurait fait droit aux aspirations des travailleurs que dans une faible mesure, Albert Thomas a su faire du Bureau international du Travail et de la Conférence internationale du Travail des choses vivantes qui, par leur incessante activité se sont avérées un bienfait pour les travailleurs.
Sa première préoccupation fut de s’entourer d’un cadre de collaborateurs hautement compétents, ce qui lui a permis de réunir et de publier une documentation qui a été fortement appréciée dans tous les pays, autant par sa valeur rigoureusement scientifique que par son caractère profondément humain.
Ce fut sous sa poussée que furent étudiés les problèmes à soumettre aux Conférences internationales du Travail et visant à la protection de la classe ouvrière. Il fit l’impossible pour que les conventions et les recommandations à voter par ces Conférences continssent des dipositions favorables et des garanties efficaces en faveur des intéressés. Ce fut également Albert Thomas qui, une fois que les conventions étaient votées, se mit en rapport avec les gouvernements, les membres des Parlements et toutes les personnalités intéressées pour que les autorités compétentes ne restassent pas en défaut quant à leur ratification et que, par la suite, dans chaque pays, elles fussent transformées en lois nationales et appliquées.
Ainsi, il a donc incontestablement joué dans maints pays un rôle prépondérant dans l’établissement de la législation sociale,* dont des millions d’humains recueillent les bienfaits/
Bulletin de la Confédération des syndicats chrétiens (M. H. Pad^cis) :
La mort prématurée d’Albert Thomas — il n’avait que cinquante quatre ans — sera douloureusement ressentie par tous les travailleurs, car tous savent la part capitale que le Directeur du Bureau international du Travail a prise dans la défense de leurs intérêts et dans le progrès de la justice sociale. On ne dira jamais assez l’œuvre immense qu’Albert Thomas accomplit en qualité de Directeur du Bureau international du Travail. Seuls ceux qui l’ont vu à l’œuvre, qui se sont rendus compte des embûches nombreuses qui chaque jour étaient jetées sous ses pas peuvent apprécier l’effort titanesque que fournit le défunt.
Sans doute, l’Organisation internationale du Travail a été consituée par la Partie XIII du Traité de Versailles et par la Partie correspondante des autres Traités de paix issus de la grande guerre. Mais ce n’était pas tout que d’instituer une organisation ; il fallait la montrer, l’agencer, la faire vivre. Beaucoup même parmi les pionniers de l’action sociaie eussent voulu en faire une simple machine administrative. Albert Thomas ne l’entendit pas de cette oreille. Homme d’action, ardent, d’une volonté de fer, d’une éloquence rare, il lui insuffla tout l’entrain, tout l’allant qui l’animait ; il fit d’elle cette organisation vivante, agissante, qui remplit dans toute la vie sociale d’après-guerre un rôle de tout premier plan. Sans Albert Thomas, sans sa volonté et son énergie, l’Organisation internationale du Travail n’aurait vraisemblablement été qu’un Bureau de documentation et d’études dont l’action en faveur des classes ouvrières eût été fort limitée et restreinte.
L'Express , Liège :
Il fut un temps où il était de mode de médire de la « République des professeurs ». « Normale » n’en continuera pas moins à donner à la France des hommes d’élite. Qui pourrait s’en plaindre ?
Peut-être est-ce à sa préparation normalienne que Thomas dut ce goût des idées générales qui en firent un admirable illustrateur de l’œuvre qui sera inséparable de son souvenir. Il a reçu profondément cette pensée inscrite à la base du traité de Versailles « que la paix est inséparable de la justice, spécialement en matière sociale ». Et c’est à la paix par la justice qu’il a allègrement consacré douze années de sa vie.
Confrontation entre gens de tous pays, entre patrons et ouvriers, mis dans l’obligation de se souvenir qu’ils "étaient hommes et se devaient comprendre. Tel fut, à côté et au-dessus d’un immense labeur de documentation, l’œuvre entreprise à Genève. Avec Arthur Fontaine, fonctionnaire de grande envergure, il avait fair régner, là-bas, la culture française dans ce qu’elle a de plus humain. Avec lui, c’est un flambeau qui s’éteint.
Journal de Charleroi (Max Drechsel) :
Dans la vie internationale, son rôle a été immense. Il était à Genève, la personnalité centrale, le réalisateur, l’homme d’avenir. Sans lui, le Bureau international du Travail eût été un office obscur travaillant avec une douzaine de collaborateurs. C’est Thomas qui en a fait une citadelle et un rempart pour la protection légale du travail. Bien que son rôle eût été déjà très grand, il devait aller plus loin encore et les prochaines années devaient le porter à des postes plus difficiles et plus vastes. Son sens diplomatique sans égal, sa vaste culture, ses vues grandioses font de lui un des plus grands hommes d’Etats contemporains.