ACTE DEUXIEME
ALBERTINK, tristement.
Rien! aht mon ami! la pente des souvenirs nous égare... Celle pour qui nous faisions des bouquets, ma mère, estmorte. Mon père qui criait : «Necogrez pas si fort, mes enfants!... prenez garde do tomber!.. » mon père est mort aussi... Les premières affections ont disparu pour faire place aux aatres qui ne sont pas venues comme sont venues tant d’autres fleurs pour remplacer celles que nous cueillions... La nature seule est éternelle, mon ami; seule, elle se renouvelle sans cesse... Retournons au bord de ces ruisseaux que nous traversions ensemble, regardons-nous-y... nous ne nous y reconnaîtrons plus... La source qui les alimente a depuis longtemps effacé notre image... Cueiilons-y des bouquets et jetons-les sur les tombes de ceux à qui nous les offrions!., rien n’est changé dans la vallée... tout est changé en nous.
JACQUES
Ce qui est changé, Albertiney c’est que je puis vous dire à présent ce que je ne pouvais vous dire alors, parce que j’étais pauvre. Je vous aime!...
f Vous m’aimez !...
JACQUE6
Cela vous offense-t-il?... Non, puisque vous êtes libre... Vous n’aimiez pas celui qui a été votre époux... vous ne l'avez jamais aimé... On me l’a dit, je le sais... je le sens. On vous a mariée à lui, parce que vous étiez une enfant... mais interrogez votre cœur... Si l’on vous eût consultée, n’est-ce pas que c’est l’ami de l’enfance que vous auriez voulu avoir près de vous toujours?...
ALBERTINE, rêreuse.
Je le crois!...
JACQUES
M’avez-vous regretté, dites, quand je suis parti?
AI.BERTINE.
Oui... «Pourquoi part-il? » me disais-je. Nous vivions ensemble... Je ne comprenais nas alors ce que plus tard j’ai compris... De l’argent!... Il fallait me demander à mes parents... Us étaient bons, ils m’eussent donnée à vous...
JACQUES
Je ne crois pas... Et puis il y a la conscience, la dignité de certains hommes qui ne veulent devoir à la femme qu’ils aiment que le bonheur moral et non le bien-être matériel. En amour, voyez-vous, il faut être des égaux sur tous les points : même indépendance, même affection, même estime, même valeur; enfin, ce que nons pouvons nous offrir l’un à l’autre aujourd’hui... Ce qui aurait pu être autrefois, pourquoi ne serait-ce pas à présent?... Soyez ma femme!...
40 A LBERTINE DE MERRIS
ALBERTINE, se levant.
Votre femme... c’est impossible!...
JACQUES, sc levant aussi.
Pourquoi? Tout est convenu- avec madame de Chazeuii... En votre absence, nous avons arrangé tout cela ; ne vous l’at-elle pas dit?... N’éles-vous pas Albertine ?Ne suis-je plus Jacques?... 11 me semble maintenant qu’il y a bien six ans que vous êtes ma femme ; car, depuis six ans, je n’ai pensé qu’à vous... Demandez à Fanny, elle le sait bienl
Fanny 1... mais elle!...