A CT K TROISIEME
Absolument.
JACQUES. Il pose son chapeau sur le canapé.
Eli bien, tout à i’heuro, comme je sortais de chez moi, j'ai rencontré un de mes anciens camarades, resté Parisien
Ï iendant que je devenais sauvage. Après les étonnements et es joies apparentes de ces sortes de rencontres, il m’a demandé où j’allais, je lui ai dit que j’allais chez madame de Chazeuil. a Ah ! m’a-t-il dit, l’amie de madame de Merris? — Tu connais madame de Merris ? lui ai-je demandé. — La belle madame de Merris! qui ne la connaît pas, m’a-t-il répondu, la dernière maîtresse de M. de Brévans ?» A ces mots, un nuage de sang m’a passé sur les yeux ; j’ai cru que j’allais étrangler mon ami... Je me suis contenu heureusement. « Qui t’a dit cela? ai-je repris ? — Qui ? Quelqu’un qu’on appelle tout le monde et qui n’est personne. On dit ces choses-là, on les répète... Elles sont vraies ou elles sont fausses... Cherchez. — Et c’est aussi facilement que l’on joue avec la réputation d’une femme? — Oh! mon cher, à Paris,... on dit ça de toutes les femmes. — Même de la tienne? — Même de la mienne probablement... Au revoir. » Vous ne pouvez être atteinte par les propos d’un fou, je n’ai donc rien dit... Mais machinalement... malgré moi, j’ai couru chez M. de Brévans. Le fait était faux, mais cet homme pouvait y avoir donné créance, et, dans ce cas, je voulais avoir raison de lui. Il n’était pas rentré; alors...
Alors ?...
JACQUES
Alors, je suis venu ici... encore assez ému, je l’avoue, et dans l’intention de- vous parler de ce propos, lorsqu’on route, j’ai rencontré M. de Brévans.
Vous lui avez parlé ?
Naturellement, et je lui ai posé la question comme on doit faire en pareil cas. Je lui ai ait: « Monsieur, je dois épouser madame de Merris; on vient de me dire que vous avez été son amant. Est-ce vrai ? — C’est absolument faux, m’a répondu M. do Brévans. Si vous voulez me nommer celui qui a tenu ce propos, je le soufllèterai publiquement. Madame de Merris est une honnête femme. Je n’ai jamais été que son ami. — Votre parole d’honneur ? — Est-ce que vous douteriez d’elle, monsieur ? — Non, mais je tiens à votre parole. — Ma parole d’honneur, » a-t-il ajouté d’une voix nette et ferme, et il s’est éloigné. De même que j’aurais voulu étrangler mon ami, j’aurais voulu embrasser M. de Brévans, tant
A LUE RTINE DE MERRIS
le cœur tourne \ île sous la pression de certains mots. Et je suis accouru ici tout honteux do ce que j’avais fait... car mieux eût valu me taire.
Pourquoi?
JACQUES
Parce que je n’avais pas besoin de l’affirmation d’un autre pour être assuré de votre innocence.
ALBERTINE, mémo ton.
Pourquoi ?
Parce que, si vous aviez commis une pareille faute, vous n’auriez pas attendu qu’un autre me l’apprît ; vous me l’auriez révélée vous-même. Du moment que vous ne m’aviez rien dit, c’est qu’il n’y avait rien à dire.
Vous croyez donc qu’une femme qui a été assez hypocrite pour ne rien avouer à 9on premier mari, redeviendra tout à coup assez loyale et assez franche pour faire au second un aveu qu’elle peut penser ne pas lui devoir.
JACQUES
Oui, si elle se repent sincèrement.
Et, dans ce cas, lui pardonneriez-vous ?
JACQUES
Moi?
Oui, VOUS.
Non.
JACQUES
Jamais?
Jamais 1
Il faut être bien sûr de soi pour être aussi impitoyable pour les autres.
JACQUES
Que voulez-vous!... c’est ainsi. Il est impossible pour un homme de vivre une heure avec cette pensée que la femme qu’il aime a appartenu à un autre.
Vous me pardonnez cependant d’avoir appartenu à M. de Merris ?
JACQUES
M. do Merris était votre mari, et il est mort; mais rencontrer dans son chemin, coudoyer tous les jours un homme