Albertine
Quand il fut au terme de la tâche qu'ail s''était imposée , celui qui a e'crit ce livïe , se sentant les doigts fatigués, laissa tomber la plume sur sa table tachée d'encre, api es quoi il se renversa nonchalamment sur Pac lossoir de sa chaise, et, poussant un très profo nd soupir qui pomTait se traduire par ce mo^ t de délivrance : — Enfin î — il ferma les ye\ "ix et s** endormit d'^un aussi lourd sommeil qi le s""}! venait de relire son oeuvre.
4 INTROniICTION.
Alors il se permit d'avoir une vision.
La toute petite chambre qu'il occupe a Voisins-Louveciennes ; Louvecienncs , charmant village que je vous invite à visiter, non pas absolument pour lui-même, mais pour les ravissantes vallées, mais pour les délicieux bouquets de chataigncrs qui Tenvironnent. D'ailleurs c'est un voyage facile et peu coûteux ; deux voies de communication vous sont ouvertes : d'abord, vous trouvez rue de Rivoli les voitures dites accélérées qui vont droit de Paris à Saint-Germain. Quant à vous qui ne voulez pas pousser si loin, puisqu'il est bien convenu que vous vous êtes mis en route pour venir a Louvecienncs , vous vous faites descendre à la chaussée de Bougival ; la vous trouvez , au bureau des voitures , un brave homme i'ort obligeant, M. Thouveny , qui ne deman de pas mieux que de vous faire accompagne r jusqu'au chemin de la Princesse , et puis vo us montez , vous montez long-temps cette larg e chaussée qui se peut comparer à l'allée pri ncipale d'un parc ; vous montez ,
INTRODIJCTIO.H. .>
dis-je, ayant en perspective les arches imposantes de Taqueduc de IMarly : seulement, pour admirer en toute tranquillité' de conscience ce monument de la. vanité royale, vous avez soin d''oublier ce qu''il a coûté d'or, de sueur et de sangf ; ou bien, si votre cœur s''émeut trop vivement au ressouvenir de la misère des peuples, abaissez vos regards vers la droite ; ce ruban d''argent, ça et la tacheté, qui serpente a Touest, c''est la Seine avec ses nombreux îlots tout chargés de verdure ; a gauche, sur les hauteurs, ces toits qui scintillent au soleil , cette flèche qui se dresse vers le ciel , c"'est le clocher de Saint-Michel , ce sont les maisonnettes de la Celle Saint- Cloud. Je nïndique le chemin de la Princesse qu'^à ceux qui ont la jambe solide et le pied tant soit peu montagnard; pour les autres, ils peuvent prendre le chemin de fer du Pec et les Omnibus de Versailles , ce qui leur procurera le double avantage de faire en une heure de moins , trois lieuesj^dc plus (jue par Pautre voie.
6 IMhODUCTION.
Mais c''esl assez divaguer , revenons à la vision de Fauteur.
La toute petite chambre qu'il occupe h Louveciennes senlbla tout a-coup s''ëlargir; sa table recula de dix pas environ ; elle prit la forme d\in fer à cheval , se recouvrit d\m tapis vert , et trois figures pâles , sévères , ennuyées et coiffées du bonnet carre des juges, parurent assises devant le bureau de ce tribunal imaginaire. L''auteur se trouva tout na turellement placé sur le banc des accusés , ayant pour vis-a-vis un grand monsieur jaune et sec, aux yeux louches, aux dents longues et affamées; celui-ci tenait d'une main une pioche de fossoyeur, de Tautre un marteau qui, je Fai su plus tard, ne lui servait qu''à démolir ; il se nommait le progrès social, et portait ces deux mots écrits sur le front : science humanitaire. Devant la barre du tribunal il y avait un gros homme de bonne mine, qui répondait par un sourire de commisération au regard de pitié que le grand monsieur jaune laissait a chaque instant tomber
sur lui. Or, le gros homme qui s''intitulait modestement : LE PUBLIC ÉPICIER , était VCHU la
tout exprès , pour défendre le pauvre auteur mis en cause par le Progrès social , au sujet d''un chctif roman <|ui n''avait d'autre prétention que celle d'hêtre lu avec Pattention qu''on accorde a un feuilleton du journal Devinez , je ne le nommerai pas.
L'interrogatoire terminé et les réponses de Faccusé entendues , le dialogue suivant s'établit entre le soi-disant ministère public et le défenseur officieux. Les juges examinaient le manuscrit en bâillant ; quant a Tauteur, il étaittout oreilles.
u Monsieur, dit le Progrès social en frappant de sa pioche sur le bureau, ce qui ne laissa pas que de Técorner un peu ; monsieur, au temps de réorganisation où nous sommes, tout homme d'intelligence est comptableenversPhumanite de l'emploi qu'il fait de ses talens.
— Monsieur, interrompit le Public épicier, je prendrai la liberté de vous faire observer que pour servir les intérêts de l'humanité , il
nesl pas absolument indispensable de easser les meubles d\me maison.
— Vous vous ecarlez de la question, riposta Taccusateur ; d''ailleurs, nous autres hommes d*'action, nous ne sommes pas venus pour édifier, mais bien pour renverser les obstacles qui s*" opposent a la course victorieuse de Tesprit humain.
Et dans la vivacité du geste il renversa Fëcritoire.
— Parbleu , monsieur , voilîi un lapis de serge gâté, remarqua son adversaire , et je ne sache pas que la société' ait gagné beaucoup a ce que vos manchettes soient teintes d''encre.
— Ne m'^interrompez pas ! poursuivit l'autre ; tout état stationnaire équivaut a une marche rétrograde , suivant Faxiôme du système progressif, qui dit positivement, quen'avancerpasc''est reculer; c''estpourquoij''appelle toute la sévérité du tribunal sur Pauteur des Romans de la Famille; car , entre nous, quel pasa-t-il fait faire au char qui porte le progrès ?
— Il n'a pas la prétention de se croire
IMKOlJLCllO.X.
assez robuste pour poussera la roue, répliqua mon défenseur.
— Et c''est justement de ceci que je l'accuse, repartit le soi-disant ministère public, de quel droit se permet-il de faire le modeste:' ah ! il n''a pas de prétentions , je soutiens qu''il doit en avoir et beaucoup , ainsi que nous en avons tous; ou bien il n''est pas des nôtres.
— Mais encore une fois , c''est tout simplement un bon homme d''écrivain qui ne veut régenter personne , et dont toute Tambition se borne à aider ses lectem's à tuer le temps.
— S''il S'agit de tuer , nous ne nous y opposons pas , pourvu qu''il s''en prenne aux victimes que nous avons désignées , sinon , nous lui interdirons Tusage des armes ; car quiconque ne se sert pas des siennes pour frapper nos ennemis , nous blesse traîtreusement. Le progrès social comme nous l'entendons , ne souffre ni la tiédeur ni l'indifférence ; il faut lui prêter main forte , le servir aveuglément , lui être utile enfin , ou bien ne pas être du tout.
— Cesl-a-dire que les trente-deux millions
neuf cent quatre-vingt dix-neuf mille individus qui peuplent les ateliers , les comptoirs du commerce, les fermes des campagnes, les casernes et les forteresses ; ceux c[ui parcourent les mers , ceux qui se livrent aux expériences du laboratoire, aux recherches scientifiques, à Fe'lude des arts ; ceux qui vivent de la production et qui font vivre les producteurs, ne forment à votre sens qu''une masse d''inutilitës, parce qu"'ils ne prennent aucun souci de votre science humanitaire ? jolie de'couverte, ma foi ! qui tend à remettre tous les jours en cjueslion Texistence du plus grand nombre, et cela au profit de quelques écervelés et de certains utopistes cjui heureusement n''ont pas pour la plupart le courage de leur folie.
— Oii allons-nous! s''écria le Progrès social tout étourdi de la longue réplique de mon avocat.
— Ma foi, je nVn sais rien,réponditfranchement le public épicier , mais j''ai voulu vous suivre, et, naturellement, je me suis égaré. Au fiiil, il ne s''agit que d''un livre.
INTRODUCTION. 1 l
— Et de quel livre ? s'empressa de dire le Progrès social , heureux d'avoir été remis sur la voie par Thumble avocat ; d'abord c'est moins f[iie rien : un roman.
— Ma femme les aime , reprit l'épicier, et moi je ne les méprise pas, surtout quand ils sont imprimés sur papier fort ; cela fait d'excellens cornets, et les cornets sont utiles, quoi que vous en puissiez dire. D'ailleurs , rêveries pour rêveries , je préfère celles qui ne m'occupent que juste le temps que j'emploie à les parcourir, aux magnifiques élucid3rations de vos civilisateurs qui me font trembler pour la solidité du trône, partant, pour celle du crédit public. Encore, vos cliefs-d'oeuvre , suis-je forcé de les lire en cachette de mes enfans et de leur mère, sous peine, autrement , de leur rappeler dix fois par jour qu'une femme doit fidélité à son mari , et au fils , respect à son père.
— Mais a quoi bon le respect et la fidélité? nous ne voulons plus de mariage : c'est une immoralité î je suis garçon , vive le célibat.
— Fort bien, mais que deviendra la famille:'
12 IWTRODUCTIOM.
— Jln^y aura plus de famille, ouplutotiln'y en aura plus qu''une, chacun sera le fils de tout le monde. Je suis un enfant trouve' : vive rhopital des orphelins 1
— A merveille ! mais que ferons-nous de ces bonnes et saintes vertus si fécondes en nobles devouemens, en sacrifices ge'nereux? LV mour paternel: témoin ce brave homme qui se tue parce qu''il ne peut plus travailler, et qu''il sait que le fils de sa veuve sera de droit exempte du service militaire. La tendresse filiale, cette pieuse Prascovie qui s''expose aux dangers d\m voyage de six cents lieues a travers les neiges, pour arracher :i Pempereur Alexandre un acte d''amnistie en faveur de son père exile' ! f /orgueil du nom que l'on porte , qui fait dire a ce courageux enfant : '(. Fusillez-moi , car ]''ai mérité de mourir glorieusement, je me nomme La Roche-Jacquelein î » et on le fusilla. Que ferons-nous aussi de ces souvenirs du foyer domestique qui réchauffent la vieillesse? enfin pourquoi serons-nous laborieux , sobres , économes, quand nous n'aurons
plus à nous dire : Je me condamne a. des fatigues , à des privations , mais j'ai des enfans que j''aime , et leur reconnaissance me tiendra compte de mes sacrifices,
— Nous voulons supprimer tous les devoirs qui sont incompatibles avec le développement de la liberté de Thomme.
— Je ne suis qu'un Public épicier, monsieur le Progrès social , par conséquent peu apte k juger vos sublimes travaux pour le bonheur du genre humain ; mais je crois sincèrement qu'avec chaque devoir aboli, vous supprimez un droit sans vous en apercevoir; comme aussi chacun des préjugés que vous avez détruit a entraîné un bonheur dans sa chute. Otez la royauté : adieu Bayard qui lui fut si bravement dévoué , adieu Sully qui lui fut si fidèlement rétif. Supprimez la religion : adieu saint Vincent de Paule , adieu Fénelon, adieu ce saint François-Xavier qui fit connaîlre à Louis XI les tourmens du remords ; ^dieu cet abbé Edgeworth qui put dire au roi condamné : fils de saint Louis , montez au ciel ! adieu enfin , et
14 ÎNTRODIICTION.
cela n''est point à mépriser sans doute ; adieu Tespérance du prisonnier , adieu la dernière consolation de cette pauvre vieille femnje qui cause encore avec Dieu dans ses prières, quand ringratitude ou la mort de ses enfansTa réduite à risolement. Vous ne pensLez pas assez aux vieilles femmes , messieurs les civilisateurs; il y faudrait songer cependant, au nioms jusqu'au jour oii vous aurez pu abolir la vieillesse. Mais une simple question : d^oii vient donc que vous ne parlez pas aussi de supprimer la patrie? vous le devez, car si le genre humain est un, de quel droit fractionnerait-on celte unité en plusieurs qu'on appelle peuples? D^ailleurs, quoi de plus <;lastif[ne rjue cette ceinture imaginaire que vous nommez les limites d"'une nationalité , ceinture qui se rétrécit ou s''étend suivant les hasards de la guerre , ou le savoir-faire de nos diplomates. Cependant supprimez la patrie, dis-je , et voyons après cela ce que deviendronl t;;nt de héros que le Progrès social compte pour bien
INTRODUCTION. \i
peu sans doute, mais dont le Public épicier a la sottise d"'étre fier.
— Assez 1 assez , s''ëcria le président du tribunal, la cause est suffisamment entendue. Embrouillée, voulait-il dire. Il résulte de tout ceci que Fauteur des Romans de la Famille n''a voulu toucher à rien de ce que le vulgaire respecte. #
— Pardon , reprit Taccusateur, la question ne nous semble pas convenablement posée ; il aurait fallu dire . Tauteur des Romans de la Famille est un citoyen dangereux , il tend a propager les mensonges sociaux qui , depuis tantôt six mille ans, règlent invariablement les rapports des hommes entre eux.
— Mieux que cela , ajouta mon avocat , il voudrait essayer de prouver ce que tout le monde sait aussi bien que lui : c"'est qu'il n''y a de bonheur et de vertus , que Ta oii est la foi dans les vieilles croyances et Fobéissance dans les devoirs ; c est aussi Topinion de votre serviteur , le Public e'picier.
— Pauvre imbe'cile ! murmura le progrès»
— Malheureux fou! riposta Tautre.
INous ferons connaître plus tard le prononce du jugement; tout ce qu'il nous reste a vous dire , c''est que le civilisateur s''en alla fort mécontent de Tarrèt , louer une loge au théâtre Italien pour sa maîtresse, qui le trompait ; tandis que son adversaire , au sortir de Taudience , se fll compter par le Lyonnais du coin , un cent de marrons qu'il emporta chez sa mère grand"" pour le manger en famille.
Pour finir comme il aurait dû commencer, l'auteur de ce livre déclare ici que ce Ti''est pas un motif de spéculation qui lui a fait placer sous un titre collectif des ouvrages déjà connus. Séparées , ces nouvelles ne paraissaient avoir d''autre but que celui de satisfaire la vaine curiosité du lecteur ; réunies a son nouveau roman d''Albertine , il a cru que leur ensemble complétait une pensée.
LE READEZ-VOUS,
A rhenre du soir où les mille bruits d*'une cité populeuse et commerçante décroissent , s'affaiblissent peu à peu et vont s''éteindre dans le vaste silence de la nuit , par un temps de cette brume épaisse d''octobre qui enve-' loppe comme d'un voile de sang la lueur des
réverbières, et qui fait trembler dans le vagfue cFun lointain trompeur le monument où nous allons nous heurter , le corps que nous pourrions toucher de la main , enfin , a une heure et par un temps qui invitent également à rester chez soi , au coin d'un bon feu , dans sa chambre bien close , une jeune femme sortit furtivement d*'une maison d''assez belle apparence de la place Saint-Nicolas, a Rouen, elle ferma doucement la porte derrière elle , et immobile, s''appuyant contre cette porte, dont elle regrettait de'jk d''avoir franclii le seuil , elle regarda avec terreur , elle écouta avec anxiété ; puis , rassurée par ce double examen , et se voyant en outre protégée par Tépaisseur du brouillard , cette fenmie , obéissant à une puissance secrète plus forte que sa volonté , fit quelques pas en avant , nom sans avoir, par surcroît de précau-
lion, rabattu sur son \isage le capuchon de sa mante de soie , dont les plis mal disposes a dessein, auraient dissimulé sa taille à Toeil le plus exercé.
Mais bientôt le cœur et le courage lui manquèrent, une indécision étrange cloua ses pieds au sol. Alors quelques passans la heurtèrent , et parmi ceux-ci , il y en eut qui lui adressèrent de grossières apostrophes : elle ne sentait rien , n''entendait rien. Cependant, Il un dernier choc plus rude , à voie dernière parole plus énergique que les autres , elle parut se réveiller, le courage lui revint, et, par un contraste si naturel , qu'il suffit de Tindiquer pour le faire comprendre , une incroyable force de résolution succédant tout a coup a son profond abattement, elle traversa la place Saint-Nicolas, gagna la rue
tiSL LES ROMANS DE LA. FAMILLE.
aux Juifs qu"'elle parcourut dans toute sa longueur, et après maints détours dans les ruelles tortueuses qui avoisinent le Marclie'-
. Neuf , après être revenue mainte fois sur ses pas avec un soin qu'ion aurait pu croire calculé, elle poursuivit sa route vers le vieux marché quVlle traversa enfin, et bientôt après elle arriva sur le boulevard Cauchoise. Jusque la, Pespace avait été franchi par cette
%femme avec une singulière rapidité ; elle s''arrêtait seulement à de rares intervalles, rien qu''un instant, une seconde, le temps de jeter autour d''elle un regard craintif pour se demander si elle n''était pas reconnue ou suivie, puis elle précipitait sa course afin de regagner Tinstant perdu.
V la voir ain>i, tantôt courant, tantôt ralentissant le pas, on eût deviné qu'elle tremblait;
à ces temps (IVrét, à Tanxie'té qui alors se révélait dans tous ses mouvemens , il était naturel de supposer que le but de cette promenade nocturne par un temps si singulièrement choisi , dans un quartier si éloigné de cette maison de la place Saint-Nicolas , sa demeure sans doute , que le but de cette promenade, disons-nous, était un secret, un mystère qu''elle n''eiit pas voulu laisser pénétrer même -■ au prix de sa vie. '
Oui, elle tremblait fort, la pauvre femme, car sa main , appuyée avec force sur sa poitrine, se soulevait repoussée par les battemens précipités de son cœur , et tout à Theure , si, dans sa course , quelqu''un sans le vouloir avait frôlé sa mante en passant , il avait semblé a Finquiète promeneuse qu''une main lui saisissait le bras , et c''est à grand''peine
qu''elle était parvenue à se délivrer de cette étreinte imaginaire. Si du fond d'une boutique , une pâle lumière , perçant les vitres oLscurcies par la vapeur du brouillard , avait projeté jusque sur elle ses rayons douteux, elle avait frémi en pensant que cette lumière venait de la trahir. Tout enfin lui était sujet de défiance et d''angoisse, et cependant elle marchait toujours. Mais voila qu''au moment de traverser le boulevard Cauchoise , elle hésite de nouveau et s''arrcte encore. Un sentiment bien puissant, le même peut-être qui lui rendit naguère si difficile ses premiers pas hors de sa demeure , vient de faire rentrer Firrésolution dans son àme ; ce sentiment qui la domine est poignant comme la honte , impérieux comme le remords avant la faute.
A demi-vaincue par le dernier cri de sa
conscience, par cette terreur saluttiire qui lui semble un avertissement du ciel, elle s'^encourage à rétrograder , elle va fuir le danger qu''elle voit près d''elle sans doute ; pourtant, en plongeant son regard au-delà de cette belle ceinture d*" arbres dans laquelle la jeune femme n'a pas osé s''aventurer , elle aperçoit, scintillant comme des <;toiles lointaines , la lumière des magasins delà rue de Crosne, et ces étoiles, quoique voilées, sont pour elle mi aimant qui rappelle, qui Fallire. Alors commence pour l'inconnue une de ces luttes intérieures dont Dieu seul connaît la violence, lutte écrasante pour le coeur qui se crispe incessamment sous Teffort de deux pensées contraires , lutte également douloureuse , que ce soit Tune ou l'autre de ses pensées qui triomphe , parce que c'est toujours ce pauvre cœur doublement oppressé, qui paie en souffriuicc le prix de la victoire.
Néanmoins le combat que soutient depuis si long-temps cette àmc en peine, ne parait pas toucher à sa fin; on dirait qu''il y a pour la jeune femme péril a avancer, péril à reculer ; qu''elle se rendra coupable d''une faute si elle va plus loin, et qu''elle est menacée de commettre une faute encore si elle retourne d''oii elle est parlie. L''inconnue, qui maintenant, n''a plus ni courage, ni volonté , reste épouvantée , en face de cette alternative. Quelques minutes se passent ainsi. Cest tout un siècle de tortures!
Mais voilà qu'à travers cette irrésolution , et du plus profond de son àme désolée, s'^élance tout à coup une fervente prière ; elle demande à Dieu une force quelconque , ou pour vouloir ou pour refuser ; Dieu Ta-t-il entendue? Qui le sait ? Personne ! mais elle croit fer-
mement qu'Hun bon ange Ta soutenue dans son e'ian vers le ciel , car son agitation fiévreuse vient (le cesser comme par enchantement , son sang se rafraîchit , ses ide'es se succèdent plus nettes , plus lucides ; elle ne réfléchit plus , et , soit inspiration divine , soit besoin d'en finir avec Fin certitude , laissant a Favenir le soin de décider si elle fait bien ou mal , la jeune femme s''écrie :
« Non ! non ! je n''irai pas.»
Comme en se parlant ainsi elle se disposait à rentrer dans la ville , Un homme enveloppé d^m manteau, et qui traversait la place dans un sens opposé à la route de Finconnue , se trouva à côté d''elle avant qu''elle eût eu le temps de Fapercevoir et de Féviter. Profitant de la lumière d'un réverbère , il essaya de dis-
ting^ier ses traits , enfouis sous le capuchon de la mante de soie. Effrayée de cette curiosité dans laquelle elle voit une intention impertinente , car cet homme , elle le reconnaît et elle s''imagine que lui aussi il Ta reconnue , la tremblante femme ne songeant qu''à se soustraire aux suites de cette funeste rencontre , prend la fuite au hasard , et puis elle va tout droit devant elle ; Taudacieux est déjà loin , que se croyant toujours poursuivie , elle ne songe a reprendre ses sens, que lorsqu''elle se trouve bien au-delà de ce même boulevard Cauchoise qui , quelques instans auparavant, lui avait paru une barrière infranchissable.
Cédant, moitié a ce pouvoir étrange qui la conduit vers le but qu"'elie a eu tant de peine à éviter, moitié à Pinfluence de cette rencontre
inattendue qui a mis obstacle à son retour, elle murmure ces mots :
« Allons, si je suis perdue, que ma perte, du moins, ne soit pas inutile !..»
Et machinalement , victime re'signe'e , elle s''abandonne à la puissance qui la maîtrise.
L'horloge de la paroisse de la Madeleine vient à sonner ; c'est avec un tressaillement convulsif qu'elle a compte' neuf heures. Elle se hâte alors ; on dirait, à la voir marcher si vite, qu'elle craint maintenant d'arriver trop tard. Sans doute , car si le but est prochain , l'heure du rendez-vous est dëja passe'e. Reprenant sa course avec rapidité, elle s'est élance'e dans la rue montueuse ouverte devant elle ; elle en gagne rapidement l'cxtre'mité oppo-
sée , et ne s''arrète que devant une maison à porte basse, et dont, tous les volets sont exactement ferme's. Arrivée là, et comme si elle craignait de retomber dans ces irrésolutions qui Pont fait si cruellement souffrir, elle frappe brusquement à la porte qui s'ouvre à Finstant même.
Il était temps î La fatigue , Fanxie'té , tant d"'émotions diverses avaient été pour la pauvre femme un supplice au-dessus de ses forces ; une minute de plus, et elle serait tombée morte d'épuisement.
La personne qui ouvrit la porte , soit négligence , soit précaution peut-être , n'apporta pas de lumière.
— Je vous attendais , madame ! lui fut-il
dit simplement et d'un ton de reproche.
La visiteuse en retard , reconnut aisément une voix d'homme, et s'arrêta ; mais comme elle hésitait à pénétrer dans robscurité en compagnie de cet homme, la même voix ajouta avec un accent plus doux :
— Ne craignez rien , madame, prenez mon bras , et appuyez-vous sur moi.
Cela dit , il l'attira a lui sans qu'elle put opposer la moindre résistance , et la porte se referma sur eux. S'abandonnant à son guide, la jeune femme, sans confiance et sans volonté, suivit un étroit et long corridor qui menait de l'entrée au fond de la maison ; au bout de ce corridor, elle traversa une vaste chambre également sans lumière, et qui communiquait
avec la pièce la plus leciile'e de rappartcmenl; c''cst la seulement que son guide s''arrcta.
Rien qu''a la vue des quatre ou cinq gravures, repi'ésentant toutes des sujets militaires du temps de Pempire , et de l'image de Napoléon répëte'e partout , car le ge'néral , le consul , Tempereur était figuré en statuette de bronze au-dessus de la pendule qui ornait la cheminée , en buste de plâtre sur le secrétaire , en miniature sur la blanche pipe d'*écume attachée à portée de la main, et tout près d\me causeuse, enfin, c''était aussi un magnifique portrait du prisonnier de Sainte-Hélène placé dans un cadre d''ébène , qui formait le principal ornement de cette pièce ; à Taspect de ces emblèmes divers , mais qui révélaient une pensée , un culte unique, on devinait que Fhaljitant de cette maison avait été soldat ; et,
pour dernier témoignage de ce fait, on voyait, dans une encoignure de la chambre , un uniforme de la jeune garde impériale surmonte d''un trophée d'armes.
C'était bien une chambre de garçon, en tant seulement que ces mots : chambre de garçon, ne sont pas synonymes de désordre et de pcleméle ; au contraire , il régnait là une propreté méticuleuse , un goût parfait, mais de ce bon goût qui se sent et ne s'exprime pas. Une sorte de coquetterie et même de recherche , coquetterie accidentelle peut-être et due seulement à Pespérance d''une visite inaccoutumée , semblait avoir préoccupé le maître du logis.
Ce fut dans ce réduit retiré , loin du bruit
du dehors et à Tabri de toute intliscrétion , I. 3
que le soldat conduisit la fugitive de la place Saint-Nicolas. Celle-ci était tremblante et dans un tel état de faiblesse, que son compagnon la déposa plutôt qu''il ne la fit asseoir sur la causeuse placée d''avance au meilleur coin de la cheminée , où brillait un bon feu qui ne devait pas tarder à la pénétrer d''une douce chaleur.
Après avoir empilé les coussins sous les pieds et sous la tête de sa visiteuse , pour lui faire un siège plus commode , après avoir essayé de réchauffer une main qu'ail sentait glacée sous le gant qui la couvrait , mais tout cela sans sortir des bornes du respect le plus profond , le plus vrai , tout cela sans chercher a voir ce visage toujours caché sous le capuchon , il s''éloigna de la causeuse et se tint debout à quelque dislance , silencieux , im-
mobile , afin , sans doute , de se remettre luimême d'une trop vive émotion, et pour ne pas rappeler trop tôt sa pre'sence a cette femme quie'tait la, devant lui, etqu''il couvait d'im œil inquiet, comme ferait une mère au chevet de son enfant malade.
L'inconnue , qui depuis son arrive'e n'avait signale' sa pre'sence que par le bruit irrégulier de sa respiration , revint a elle , et , recouvrant par instinct plutôt que par souvenir le sentiment de sa position , elle se dressa tout a coup sur son se'ant , posa vivement ses pieds sur le parquet , promena autour d'elle un regard effaré ; puis ce regard ayant rencontré celui d'un homme qui la contemplait avec une indicible expression de tendresse où se mêlait l'orgueil d'une victoiie chèrement achetée, elle rougit et pâlit tour k tour ; enfin.
(Fune voix que toute sa puissance de volonté ne réussit pas a rendre bien assurée :
— Que voulez-vous de moi , monsieur ? ditelle en se couvrant la figure de ses mains , mais pas assez vite pour éviter d'exposer aux yeux de celui qu'elle interrogeait une tète jeune et belle quoique convulsée par deux heures d** angoisse.
Quant à lui , il resta muet, plongé dans une délicieuse extase de bonheur et d'adoration.
Le capuchon était retombé en arrière dans le mouvement brusque de la jeune femme ; il l'avait vue enfin !
— Qu'ai-je donc a craindre de vous ? demanda-t-elle encore , et cette fois avec l'accent de la prière et de la terreur.
Ces dernières paroles furent, pour le contemplateur , comme une foudroyante secousse galvanique ; il tressaillit , secoua la tête , ferma les yeux afin sans doute de ressaisir, dans son vol , un rêve qui venait de lui échapper ; mais la réalité fut la plus forte, et par une transformation aussi soudaine que la pensée, cet homme redevint ce qu''il était d'ordinaire.
A coup sûr, ce n*'étaient ni les travaux de la guerre ni ses quarante ann^s qui avaient semé sur sa tête de rares cheveux blancs , pâli et creusé ses joues , animé ses yeux d\më flamme sombre, sillonné son front large et osseux des rides de la vieillesse , plissé ses lèvres sousTeffort incessant d'une ironie amère, empreint en un mot tout son visage d'une expression de mélancolie poignante, œuvre de la
douleur, des déceptions subies et d''une haine vivace.
A la voix de la jeune femme , la grande et noble stature de cet homme s''inclina; il ge'mit profondement sur lui-même , mais il crut comprendre que c''en était fait à tout jamais pour lui de Fapparition fugitive de sa félicité , et il se re'signa. Alors, ayant relevé la^ tête avec un air d''inébranlable fermeté , et se décidant à marcher droit à son but , sans que ce nouvel assaut de la destinée pût ajouter ou à la haine qui toujours débordait de son cœur , ou à la générosité naturelle qui parfois lui livrait de rudes combats , l'homme faillie disparut , il ne resta plus que Thomme fort , Thomme qui veut, et pour qui toutes les armes , tous les moyens sont bons , pourvu qu'*ils assurent le triomphe de sa volonté. Il
vint s''asseoira deux pas de la jeune femme et répondit :
— Vous me demandez ce que vous avez a craindre de moi? oubliez-vous donc, madame , qu**!! ne s''agit point de vous , que ce nVst pas votre repos , votre honneur qui sont menaces; ainsi , quittez, de grâce , cette posture humiliée et craintive , cessez de tenir la tète courbée devant moi : je ne vous ai pas appelée ici , croyez-le bien , pour vous voir su}>pliante et victime ; et s'il vous faut un gage sacré de mon respect , je vous donne ma parole d 'homme d''honneur , ma parole de soldat, que vous n'^avez rien à redouter de ma part qui puisse être pour vous une offense ou vous causer le plus léger effroi. Expliquons-nous donc a visage découvert, franchement et loyalement.
Elle obéit et re redressa lentement ; toute sa physionomie exprimait une surprise que , cUi reste , elle ne cherchait pas a dissimuler; mais son étonnement dura peu , soit qu''elle soupçonnât un piège sous ces promesses de respect , soit qu\m sentiment plus violent e'toufFàt et dominât en elle tous les autres ; elle regarda bien en face son interlocuteur ,^ e'piant , dans les yeux dé cet homme , le secret d« sa pensée ; il y eut encore un moment de silence entre les deux personnages de cet étrange rendez-vous. Durant ce muet examen il demeura , lui , impassible , impénétrable.
— Eh bien î dit la jeune femme avec une sorte d'^emportement, parlez donc, monsieur, car c''est ^ vous d''cxpliquer maintenant ce que signifie cette lettre.
En même temps , et sans cesser de le considérer attentivement, elle tira de dessous Tun de ses gants un papier qu''elle y tenait cache.
— Oui , cette lettre , reprit-elle , qui me rend si malheureuse depuis^que je l'ai reçue.
Comme la réponse a sa question tardait trop à son gré , elle déplia la lettre et lut :
« Je tiens entre mes mains Thonneur de « votre famille !
— Cela est vrai , madame.
- a Une preuve écrite , continua la jeune <■( femme , en parcourant des yeux cette
« lettre qu"'elle savait par cœur ; la preuve
« mate'rielle d''un crime , d''une bassesse qui ,
« si elle échappe maintenant à la loi , n'en
« attirera pas moins sur son auteur la flétris-
« sure du mépris public. Cette preuve est
« en mon pouvoir !
— Cela est encore vrai, madame. Poursuivez , je vous pris...
« Je vous laisse le soin de décider vous- « même quel est Tusage que j^en dois faire. u Songez que si vous ne venez pas chez moi, (c ce soir même, à neuf heures, je n''écouterai a que le conseil du désespoir , et que celui- « qu''il me donnera sera funeste à votre « époux. D'un mot je puis le perdre ! Eh a bien ! madame, si vous méprisez le conseil « que je vous donne, si vous manquez au
t< rendez-vous que je vous (^mande, ce mot « fatal , je le prononcerai ; croyez-le bien ! »
— Oh ! cela est bien vrai aussi , repéta-t-il froidement, je le jure , si je ne vous avais pas vue ce soir , dès demain. . .
— Mais me voici , interrompit-elle avec anxiété, vous voyez bien que j''ai eu peur, et je suis venue. Cependant, s''il ne se fût agi que de moi , j''aurais bravé la menace que votre lettre renferme , et vous m''auriez attendue vainement. Iln''a fallu rien moins que Fespoir d'^arracher mon mari à un danger imminent, quoique je ne connusse ni la cause ni la nature de ce danger , il a fallu aussi que mon mari fut absent , pour que je me hasardasse a cette démarche si extraordinaire , qu'il me semble que je me suis rendue coupable rien que pour
Tavoir tentée. JVIais je siiis devenue folle, monsieur , oui , folle d''ëpouvante en recevant votre message ; toute la journée, des imao^es sinistres ont passé devant mes yeux » des pensées lugubres ont assailli mon esprit; et durant la route , en venant ici , oh ! vous ne pouvez pas savoir tout ce que j'ai souffert !
— Pauvre Albertine ! dit le mystérieux donneur de rendez-vous en la regardant avec tendresse et compassion.
Surprise de s'^entendre appeler d\in nom qui était bien le sien , mais que Tintimité la plus familière pouvait seule se permettre avec elle, la jeune femme leva un moment les yeux sur son interlocuteur, comme si elle eut voulu lui demander compte de celte har-
diesse , qui loucKait de si près à Fimperlinence ; mais , ramenée par sa première inquiétude , au véritable motif de sa visite , elle reprit :
— Oui , j''ai souffert ; mais qu*" importe , me voici , vous demandant , ce qui est déjà une faute envers lui , quel crime a pu commettre rhomme estimable, Thomme justement honoré dont je porte le nom. Au surplus, ce crime, je fais mieux que de n''en pas douter, je le nie! oui , monsieur, je le nie en dépit de votre lettre, et de vos assertions réitérées de tout à rheure.
— Ah ! certainement j'ai été folle, mais ce fut de croire a une telle fable , continua-t-elle s** enhardissant dans cette pensée consolante , et je jurerais a présent. . .
46 LES ROMAiSS DE LA FAMILLE.
— Ne jurez pas, madame ; c'est être insensé que de nier ce qu''on ignore.
— Et comment pouvez-vous savoir ce que je ne sais pas, moi ? comment , à quel titre, par quel hasard connaîtriez-vous la conduite de mon mari , mieux que je ne la connais moi sa femme ; vous , un étranger ?
— Un étranger ! répéta-t-il ; et il sourit avec amertume.
Ce sourire sembla frapper la jeune femme comme une de ces vagues perceptions du passé , qui ne sont pas encore le souvenir , mais qui réveillent; et elle continua de scruter la physionomie de l'ancien soldat avec un redoublement de ténacité.
— Un étranger ! dit-il encore ; je ne Te' tais autrefois ni pour vous, ni pour lui, madame; mais le temps est un grand maître en fait d''ingratitude et d''oubli ! Vous avez tous deux suLi la loi commune , m''en plaindre serait aussi ridicule qu''inutile, je le sais, et d"" ailleurs mieux vaut peut-être que votre mari soit parvenu a effecer de sa mémoire mon nom et mon souvenir : c'est un remords, du moins, qu'il s'est épargné.
— Un remords! répliqua-t-elle d'un ton profondément blessé , un remords ! vous êtes cruel , monsieur ; en admettant, ce que je ne crois pas , que le mot soit juste et vrai , est-ce donc à moi que vous devriez le faire entendre ? Il faut, ou que vous me connaissiez bien peu si vous espérez que vos paroles pourront porter atteinte a l'estime , à la tendresse
que j'ai vouées à mon mari, ou que vous ayez dans le cœur une haine étrange dont je ne comprends ni le motif ni le but.
— Vous ne croyez pas, madame : vous allez croire. Vous ne comprenez pas : vous allez comprendre. Veuillez m'ëcouter.
Il rapprocha son siège de la causeuse, et reprit :
L'HONNEUR DU 3IARI.
« n y a onze ans, madame, j'en avais trente alors, je vivais ici , a Rouen. Enfant de la ville., appartenant à une famille riche et considére'e , ce n''e'taient pas les plaisirs qui me faisaient faute, c''est moi qui manquais aux plaisirs; car j'étais triste, car une mélancolie
profonde, dont seul j'avais le secret, s'e'tait depuis long-temps emparée de mon âme, et en dépit de mes efforts pour y échapper , elle me suivait partout.
« Cependant , je ne fuyais pas le monde : d'abord , parce que je ne voulais pas m'exposer a des moqueries ; ensuite, parce que , au besoin de m'étourdir que je ressentais impe'rieux et nécessaire, se joignait je ne sais quelle espérance de trouver dans le monde un baume pour mes blessures , une consolation pour ma douleur. Cette espérance ne fut pas déçue , le ciel me prit en pitié. Dans une des maisons que je fréquentais le plus assidûment ; un soir , il me semble que j'y suis encore , une jeune fille parut , et un murmure flatteur l'accueillit ; je la vis , elle était belle, w
ALBERTINE. !j(t^.
Ici la voix du soldat devint plus douce , son regard cpi^il attachait toujoui^s sur la femme qui Fe'coulait avec curiosité et surprise , son regard , disons-nous , s'abaissa timidement et prit une expression si caressante et si re'servée, qu'on eut dit le regard d'une orpheline en prière, devant une sainte image qui ressemble à la mère, qu'elle a perdue.^^^.j jnf.aba .. ^ , omi Xi rjnij ('jtru'.'ml }tiii ino nf^rituivoin gai Jnoh
« Oui, elle était belle ! continua-t-il , mais ce qui m'enhardit a la regarder surtout , ce futla candeur ingénue de ses traits, la pureté écrite sur son front, et dans toute sa personne une grâce si naïve , si toucliaiite , quelque chose de doux et de bon , enfin , qui fait du. bien à regarder ; ce quelque chose que l'on cherche dans les traits d'une soeur, ei dont on se plaît a embellir par avance FenÉant que l'on espère . . J iWh -<p * o • >
(( C^ëtait sa première entrée dans le monde, et elle y apportait, avec une rare distinction de manières et de langage , toute la franchise de ses dix-sept ans. J^appris qu''elle sortait d'un pensionnat célèbre de Paris, on elle avait reçu la plus brillante éducation.
« Défiant comme le sont les malheureux dont les croyances ont été brisées une à une , je ne m''en tins pas a la première impression produite sur moi par la vue de cette jeune fille, je l'étudiai, je voulus m''assurer que son âme répondait aux promesses de son visage, car je me sentais attiré vers elle par un charme invincible. Jamais plus douce étude ne fut payée d'une plus délicieuse récompense : la jeune fille dont je vous parle était bien réellement telle que je Pavais devinée au premier Goup^d'œil . . s'')q?.fi c«fl
'J^« Je l'aimai!
«Néanmoins je combattis cetamour, car une fatale expérience m'avait appris qiie chacune de mes affections éprouvées, devait se tourner pour moi en une amère déception ; je luttai vainement; car je Taimais! je Paimais ! et cette passion me faisait renaître a une vie nouvelle. Oui , moi qui me croyais mort pour toutes les joies , j'oubliai si bien mon triste passé, que Texpérience me fit défaut , et j'osai espérer en celle qui m'était promise , ou plutôt que je me promettais a moi-même. Mais, cela, je pouvais le faire sans trop d'orgueil : nos deux familles se connaissaient, ma fortune était de beaucoup supérieure à la sienne. Ainsi donc, un mariage entre nous ne devait rencontrer aucun obstacle, ttmavyb
ic Mais pardon , madame , cps détfiils Vous fatiguent , ils vous paraissent fastidieux, je le c^Miçois, et je n'ai pas le droit de m'en plaindre. Ce que je vous raconte n'a pas le bonheur de captiver assez votre attention pour que vous nie prêtiez une oreille plus attentive. » ^oq
-i;Eu effet, Pesprit de la jeune femme cherchait à suivre autre chose que le fil du récit;tantôt fixant sur le narrateur un rcg^ard timide, tantôt s''interrogeant elle-même , elle était en proie à cette sorte de mécontentement inquiet que nous éprouvons alors , qu'au moment de saisir le mot d'une énigme long-temps demandé à notre pénétration , ce mot vient encore ^^ nous écKapper. Rappelée a elle-même par les dernières paroles de celui qu'elle était bien suDe maintenant de ne pas voir pour la première fois, elle lui demanda, d'un geste,
.dJAltt.A ALBERTINE. 57
grâce pour sa préoccupation involontaire, et le pria de continuer. ^^^'^'^
« Pour arriver à ce mariage , objet de tous mes vœux , poursuivit-il , je n''avais réellement qu'à me faire aimer de la jeune fille : le consentement de ses parens et des miens aurait suivi de près la première parole d'encouragement qu'elle m'eût adressée. Sans me prononcer d'une manière positive , je mis dans les soins que je lui rendais, un empressement plus marcjué , une délicatesse plus attentive : si elle daigna s'en apercevoir, si elle fut touchée des hommages d'un amour respectueux, l'avenir m'a appris que je pouvais en douter peut-être? mais je croyais alors qu'elle avait su me comprendre; il me semblait qu'elle n'était point insensible à ces preuves discrètes de la passion véritable qu'elle
m''avait inspirée, et j''étais heureux, bien heuï'^ux ! .70ijnij/f0^ àif > bhq ôl
(c Cependant la fortune me gardait un de ses coups les plus rudes : e'chappc , quelques aniie'es auparavant , à force d'or et de protections puissantes , au service militaire , qui h cette époque n"* épargnait personne , je me trouvai plus tard si ennuyé, si fatigué de la vie, que je sollicitai, au commencement de Tannée 181 1 ^ l'honneur de mourir soldat. Je n''ai pas besoin de vous dire que ma demande avait précédé mon amour. Cette demande resta plusieurs mois sans réponse : elle avait été égarée sans doute , ou plutôt retirée a. mon insu par mon père , dont j''étais demeuré Tunique enfant; je le pensais, ou, pour être plus vrai, je n''y pensais plus, lorsqu''un jour je reçus Tordre de me rendre a mon régiment,
en garnison dans une des places fortes de la frontière de la Hollande. Que faire? il était impossible de ne pas obéir: reculer devant ce que j''avais sollicité moi-même , c''eùt été me couvrir de honte , m'exposer à des doutes injurieux pour mon courage. J'obtins seulement , et à grand''peine, une ou deux semaines de délai. Mais pouvais-je choisir ce moment pour avouer mon amour ? n'était-ce pas laisser une douleur pour adieu à celle qui en était l'objet, et à qui, j osai le croire, je n'étais pas indifférent ? La guerre venait d'éclater de nouveau ; je me serais reproché comme un crime d'associer , même par la pensée , celle que j'aimais aux dangers que j'allais courir ; aussi , je gardai le silence. Mon cœur fut le confident auquel je remis en dépôt mon secret, mon trésor. Pourquoi n'a-t-il pas été le seul , pourquoi un autre, et celui-là... »
Il s'arrêta , domine par une vive émotion ; mais bientôt il réussit à la dompter et poursuivit ;
ce Celui-là , qui devait si lâchement abuser de ma confidence , c''était un ami d''enfance , un compagnon de jeunesse , d'études et de plaisirs , c''était pour moi mieux qu''un frère. Je Pavais appelé a llouen ; il était venu , et je mettais tous mes soins à lui rendre agréable son séjour dans notre ville. Toutes les portes m'étaient ouvertes, elles s'ouvrirent toutes pour lui; je lui fis partager mes relations , mes amitiés , tout enfin ! Présenté par moi, il fut reçu partout comme je Fêtais moimême, et je jouissais plus que lui, peut-être, du bon accueil que chacun lui faisait, 'i^rtiiû-j
ce La veille de mon départ , le IS mars ,'
.STJJTW/ ALBERTINE. 61
dette date est e'crite dans mon cœur en caractères ineffaçables, le 18 mars, au milieu d'une re'union brillante dont mon départ était le motif , ou du moins le prétexte , ne pouvant plus contenir cet amour qui débordait de mon âme, j'attirai mon ami dans Tembrasure d'une fenêtre, et de là , par un geste dont je ne fus pas le maître , lui désignant celle dont le nom venait incessamment à mes lèvres : c< Tu vois bien cette jeune fille, luidis-je, eh bien , aie ciel veut que je revienne ici , c'est elle, elle seule qui sera ma femme, car je n''aimerai jamais qu'elle ! )•>
« La jeune fille dont je parlaisavec passion, mais avec discrétion a mon ami , on l'appelait alors mademoiselle Albertine de Gerlis , c'était vous! l'homme à qui je confiais mon secret , cet ami sincère et dévoué , se nom-
mait Charles Dubreuil; et quelques mois seulement après mon départ, il était votre époux , madame !
— Attendez! sVcria-l-elle , attendez!., oui , ce que vous venez de me dire, je me le rappelle maintenant. C'est vous, Edouard Monville ; est-il bien possible , mon Dieu î et je ne vous avais pas reconnu !
— La faute n'en est pas à vous , madame, je ne dois en accuser que les années ; car je suis bien changé, j'en conviens !...
— Tout le monde ici vous a cru mort ou prisonnier , dit-elle , avec plus d'émotion qu'elle n'eût voulu en laisser paraître.
— Il est fâcheux, sans doute, pour certaine
personne que tout le monde se soit trompé , répliqua-t-il d'un ton ironique. La mort! je n'ai demandé, je n'ai cherché qu'elle après la désolante nouvelle de votre mariage ; mais la mort n'a pas voulu de moi. La prison ! on y devient fou quelquefois, m'a-t-on dit ; c'eut été un bienfait pour moi que de ne plus penser à vous , que de ne plus me souvenir du passé ; mais la prison n'a pas voulu de moi non plus. Enfin la paix générale fut signée ; on nous fit accepter un roi en échange de tant et tant de belles conquêtes , qu'on reprenait sur nous, et comme rien ne m'attirait ici, car mon père était mort , sans doute du chagrin de mon absence , je me fixai au fond de l'Allemagne, dans un village où j'étais resté longtemps malade d'une blessure, lors de la grande retraite. La , je vécus en travaillant , j'espérais tuer le souvenir à force de fatigues ;
peines inutiles , le souvenir me torturait toujours! Enfin après une lutte de plusieurs années, je fus pris, il y a quelques mois , d''un désir tellement invincible de revoir mon pays, de vous revoir, madame, mais de vous revoir ainsi que je vous vois Ta seule avec moi, que je dus y céder, et je suis revenu. »
fi fy^.nnq Madame Dubreuil, après avoir écouté Fétrange confidence d''Edouard Monville , s'hélait laissé emporter , nous l'avons vu plus haut^ a un sentiment voisin de la sympathie, premier mouvement dû a ce qu'avait d''imprévu une telle reconnaissance ; mais pendant la dernière partie de ce récit qu'elle entendit à peine , elle réfléchit , puis se levant , elle dit d'une voix calme :
— Monsieur , quand je suis sortie de chez
ALBERTINE. f)5
moi il y a une heure, je tremblais, car je me croyais déjà coupable, je vous Pai dit; et pourtant, dans ma pensée, c'était vers un étranger, vers un inconnu que je venais. La menace faite à mon mari, a Fhonneur de ma famille, excusait, si elle ne la justifiait pas complètement à mes yeux , la hardiesse de ma démarche ; mais vous êtes cet étranger , vous , monsieur , mais vous m'avez révélé un secret que le trouble seul où j'étais» m'empêcha d'arrêter au premier mot ; vous devez comprendre que rester ici plus long-temps , serait pour moi-même une grave imprudence , et pour le père de mon enfant, pour l'homme que j'aime et qui m'a donné son honneur a garder, une tache, qui, bien qu'ignorée , me ferait baisser les yeux et rougir devant lui : veuillez donc oublier que je suis venue , comme je m'efforcerai de l'oublier moi-même. Adieu, monsieur. I. 5
En même temps, elle fit un pas vers la porte (lu cabinet ; Edouard la regardait avec un singulier sang-froid ; il resta les bras croises sur la poitrine; puis, sans faire un geste qui témoignât ou la surprise ou Fintention de la retenir, sans sortir de cette immobilité qui lui donnait Tapparence dVne statue , il lui dit seument :
— Vous ne sortirez pas, mcrdame!
— Il faudrait employer la violence pour me retenir, répliqua-t-elle en redressant la tète avec une noble fierté, et en appuyant surlui un regard de défi ; sera-ce vous, monsieur, qui aurez recours a un tel moyen contre une femme ?
— Non pas, madame , c'est de votre propre et libre volonté cpievous resterez. Oubliez-
VOUS donc que je suis maître de la réputation* de rhonneur de votre époux? oubliez-vous que dès demain , si je dis un mot , Chai^les Dubreuil , Thomme estimé , le négociant honoré de tous, sera, aux yeux de tous , un misérable, un infâme? Vous resterez, vous dis-je !
La jeune femme retomba sans force sur la causeuse.
— Mais , reprit-elle avec désespoir et cherchant a lutter encore contre cette épouvantable menace , mais c''est un piège horrible que vous m''avez tendu Fa, monsieur ; vous m'avez forcée de venir chez vous pour vous entendre me parler librement d''un amour que partout ailleurs j'eusse contraint au silence ; et maintenant que j'ai tout entendu , maintenant que je veux partir, vous abusez de la crainte qu'ont
^u m''inspirer les termes de votre lettre ; vous me voyez faible , effrayée , et vous re'pétez les mêmes paroles pour que je reste , pour que je vous écoute encore ; ainsi, pour m'attirer en ces lieux , pour satisfaire la haine certainement injuste dont mon mari est Tobjct, vous n''avez pas reculé devant le mensonge : Fexage'ration de ces mots : crime et infamie , que je lis dans votre lettre, suffit pour me prouver la fausseté de votre accusation. Descendie à la calomnie, m'imposer une torture morale pour enchaîner ma volonté , savez- vous, monsieur , que cVst une action bien lâche ?
— Tout aFheure, vous méjugerez mieux, répondit Edouard Monville.
— Vous mentez , oui , vous mentez ! répliqua vivement madame Dubreuil , s*'attachant
a sa dernière espérance comme un naufragé a la planche de salut ; osez soutenir ce que vous avancez , ce que vous avez écrit !
— Je le soutiens , dit-il d''une voix affaiblie.
— Mais la preuve ! une seule preuve , celle que vous prétendiez avoir entre les mains, ou est-elle ? je la veux , je Fexige ; c''est mon droit !
— Pardon , mais dans Fétat où vous êtes. . . Edouard ne bougea pas ; car , véritablement touché du désespoir de celle qu'il avait tant aimée, il semblait craindre d''aller plus loin.
— Ah ! vous avouez donc que vous mentiez ! s''écria-t-elle avec la joie du triomphe. Tenez, monsieur, poursuivit madame Dubreuil, je ne risque rien de le dire ici , autrefois , et
certes, sans connaître les sentimens que vous prétendez avoir eus pour moi , autrefois je vous croyais le cœur noble et bon , vous m''inspiriez de Pestime , mais aujourd''hui...
Un sourire amer , un geste e'crasant de me'pris complétèrent sa pense'e.
Le courage de Paccusateur ne tint pas contre cette dernière épreuve ; il se leva impétueusement , et d''une voix que la colère rendait sourde et tremblante , il répliqua, :
— Cest vous qui le voulez , madame ! En vous appelant près de moi , je comptais sur mie force que Faspect de votre douleur m''a enlevée un instant , mais en cherchant a me rabaisser, vous venez de me rendre toute mon énergie. Une preuve, avez-vous dit? Eh
bien ! je vous la donnerai ; mais vous vous souviendrez que c''est vous qui l'avez voulu.
Il dit , courut au secre'taire , en tira un coËFret qu''il revint poser sur la chemine'e ; il ouvrit ce petit meuble , y plongea une main convulsivc; maiS;, comme il ne trouvait pas assez vite ce qu''il y cherchait , il roula une table devant madame Dubreuil , et , sur cette table , il renversa le cofiFret , d*'oii s''échappèrent une foule de lettres et de papiers de toutes formes , de toute dimension , plies et roulés avec un soin minutieux. Il se mit à les parcourir rapidement.
Quant a la jeune femme , pâle et tremblante déjà; elle avait frëmi de nouveau, et pâli plus encore en écoutant les dernières paroles d'Edouard : celui-ci continuait ses in-
vestigations avec une impatience croissante ; il bouleversait, éparpillait cet amas de papiers et de lettres , courant de l'un a Fautre , interrogeant les moindres apparences , et éloignant, par excès de précipitation, Fobjel dont la découverte importait maintenant a son honneur.
— Ce papier est la , pourtant 1 il est la , j''en suis certain ! répétait-il a chaque déconyenue ; un peu de patience, madame, s'il vous plaît ; il ne peut long-temps se soustraire a ma perquisition ; mais il est si petit , que sans doute il se sera glissé dans un autre. Allons, reprit-il, j'aurai plus tôt fait ainsiv
Et il procéda avec ordre et méthode, cette fois , à un nouvel examen. Madame Dubreuil suivait tous ses mouvemens d\m œil inquiet
et effraye ; rimpatience d'^Edouard redoublait ; mais bientôt elle fit place a Tindignation , à la colère : les muscles de son visage se contractèrent violemment, tout son corps trembla, et, froissant une lettre dont il veftait de parcourir quelques lignes , il ne put étouffe r'une exclamation, ou, pour mieux dire, un gémissement plaintif.
— Qu''avez-vous ? demanda- 1- elle avec une sorte d'intérêt.
, — Pardon , répondit-il se remettant tout a coup ; mais cette lettre est de mon frère , d''un frère aine qui n'est plus.
— Oh ! je conçois : la douleur de sa perte...
— Oui, madame, oui, la douleur ! une douleur poignante qui se réveille aussitôt que le souvenir de mon frère revient a ma pensée ; car, ce frère que j''aimais , c'est lui qui m'a enlevé' Famour de ma mère à force d''liypoçrisie et de mensonges! Cëtait un digne frère, n'est-ce pas? mais ce n'est Ta que ma première affection trahie. Attendez.
Et , comme emporté malgré lui par la volupté cruelle de raviver les blessures de son cœur, il poursuivit :
— Oui , attendez ; cette autre lettre q«e vous voyez , elle est de la première femme que j'ai aimée : oh ! celle-là était belle aussi ! ie la croyais pure... Une tête de vierge , une àme de courtisane... des fleurs sur de la boue!... Quant a ce papier, continua-t-il ,
ce n'est rien ; rien que , la récompense seulement de mon premier service rendu : une de'nonciation qui pouvait faire tomber ma tète !... Il y a long-temps de tout cela ; j''étais bien jeune , et , cependant , chacune de ces plaies saigne encore ; regardez , madame , tous les papiers , toutes les lettres qui couvrent cette table : autant de preuves d''ingratitude , de perfidie , de fausseté , de lâche égoïsme , qui ont payé ma confiance , ma tendresse , ma bonne foi , mon dévoùment. Ah ! vous Tavouerez, j'*ai fait un triste apprentissage de la vie.
-^ Comme il a du soufirir! pensa madame Dubreuil, ne pouvant se défendre d'une vive compassion pour cette âme en peine qui étalait ainsi toutes ses douleurs devant elle.
— C'est un singulier et précieux relicjpiairc que le mien 1 continua Edouard Monville ; il est des gens qui entassent des souvenirs doux et touchans pour garder à leur vieillesse quelques rayons du joyeux soleil de leurs jeunes années ; j^iurais voulu faire comme eux, mais je ne Tai pas pu, moi ! alors, je me suis jeté d\ui autre côté : j''ai conservé avec un soin religieux tous les témoignages des trahisons dont je fus la victime ; certes, mes archives sont nombreuses, car chacun a pris soin de fournir sa part du trésor. Eh bien ! le croiriez-vous ? pas une seule des leçons de Pcxpérience ne me fut une sauve-garde pour l'avenir. Toujours confiant, trompé toujours, voilà ma vie. Ah ! si je voulais raconter les faits qui se rattachent a chacune de ces lettres, à chacune de ces notes léguées a ma mémoire par la lâcheté et la bassesse, je déroule-
rais une bien triste page de Thistoire de Thiimanite ; on dirait, j'en ai la conviction, que mon re'cit n''est que le rêve d''une imagination malade; on crierait au délire, a la misanthropie, à Texagëration; on m''accuserait de mensonge; et pourquoi les autres ne me diraient-ils pas : vous mentez?., vous me Pavez bien dit , vous , madame !
— Monsieur, de grâce!... interrompitelle , et pour mettre un terme a ce débordement de colère qu''elle ne comprenait pas , et pour rappeler Monville à Tobjet de ses recherches.
— A défaut du bonheur et de Fespërance qui semblaient se fermer devant moi , reprit-il sans tenir compte de Fangoisseuse impatience de madame Dubreuil, force m''e'tait
bien de me réfugier ailleurs. J'ai donc ramasse' ce trésor de haine et de mépris qui me fait vivre , et quand il m''arrive de faiblir , quand je me sens pris d'un besoin presqu'invincible de pardonner à ceux qui ont semé ma route de déceptions et d'impostures , je consulte mon trésor, et le mépris et la haine se réveillent dans mon coeur.
— Par pitié , monsieur , s'écria la jeune femme, laissez-la tous les autres, et finissez-en avec moi !
Il courba la tête, étouffa un soupir, et garda un instant le silence. Puis , comme saisi d'un transport frénétique , il continua cette recherche si long-temps interrompue. Tout à coup, il dit :
— Je le tiens, enfin !.
Madame Dubreuil tressaillit ; ce fut un moment solennel.
Alors, Edouard se pencha vers la jeune femme , tenant a la main une bande de papier longue et étroite qu''il déroula avec soin ; il dit en lui montrant deux ou trois lignes tracées dans le sens de la largeur, avec une signature au bas :
— Quel nom voyez-vous la, madame?
— Le votre, répondit-elle, plus morte que vive ; le votre : Edouard Monville.
— Et ici , madame ? Il lui présenta la bande de papier dans un sens différent.
Là aussi se trouvaient quelques lignes , mais horizontales, et suivies, comme les premières, cFune signature.
— Charles Dubreuil ; le nom de mon mari.
— Au premier coup d'oeil, on ne douterait certainement pas que tous ces caractères n'aient été tracés par deux mains différentes ; que vous en semble ?
— Mais oui , dit-elle d'une voix singulièrement émue ; il y a Ta deux écritures différentes , et la preuve , c'est qu'il y a deux signatures.
Edouard sourit encore une fois ; il leva les épaules en signe de pitié ; ensuite, il poursuivit d'une voix tonnante :
— Eh bien ! ce que vous voyez-la , c''est un faux, madame ! et le faussaire est Charles Dubreuil , votre mari !
— Faussaire! rcpe'ta-t-elle, faussaire, lui ! ...
Et la voix lui manqua ; muette , les yeux hagards , comme frappée de vertige , elle s''clança par un effort convulsif , saisit la lettre de change, Fexamina dans tous les sens , parut comparer les deux écritures , et ne retrouva la parole que pour prononcer ce mot :
— Impossible !
— Apremière vue, sans doute, répartit Timpitoyable révélateur, on pourrait croire a"vec un peu de bonnevolonté, qu''il y a la deux écritures, puisque, ainsi que vous même Tavez I. 6
oLservé , il s''y trouve deux noms ; mais un regard exercé ne saurait se tromper si grossièrement; il remarquerait bientôt, entre les caractères, de notables ressemblances ; tout le monde vous le dira : ceci est Foeuvre d'un maladroit. Quand on aborde le faux, on doit avoir la main plus habile ; voyez-vous même !
Il lui tendit de nouveau le papier qu''il avait doucement tiré de ses mains. Elle ferma les yeux et détourna la tête.
— Comment ce papier est- il en mon pouvoir? continua-t-il , je vais vous en instruire, madame ; du reste , Texplication ne sera ni longue ni difficile.
Avant de commencer , il eut soin de se placer de»manière à ne pas avoir devant les
yeux ce visage désolé , comme s''il eût craint de s^ trouver face à face avec un remords.
— Il y a long-temps de cela , dit-il , la date de ce billet le prouve. Je vous ai dit , je crois, que nous avions été compagnons d"* enfance , Charles Dubreuil et moi; éloigné par ma mère de la maison parternelle , j'' avais été placé dans une pension a Lisieux, la ville natale de votre mari ; nous nous étions liés de cette franche et bonne fraternité du premier âge , qu''il faut bien tôt ou tard oublier dans le monde. x\.pr^s quelques années de séparation , nous nous retrouvâmes jeunes gens à Paris, et notre ancienne liaison redevint ce qu''elle|H||it autrefois : une intimité parfaite, et cela en dépit, ou peut-être en raison de la différence de nos goûts et de nos caractères.
« Chai'les était brusque , emporté , violent , mais sa brusquerie , sa violence même semblaient de la franchise , et la marque d*'un bon naturel , gâté seulement par une éducation mauvaise. Il fréquentait certaine société que je ne qualifierai pas, et dont je m''efforçai de le détourner ; il m'était pénible sans doute devoir mes conseils mal accueillis, mais je me disais : tôt ou tard il finira par s^'effrayer des dangers que je lui signale, et il reviendra à une conduite plus régulière. D'ailleurs, il paraissait m 'aimer, et Tamitié est chose si précieuse, surtout pour moi , qui avais, je vous Pai dit, madame , rencontré un ennemi dans mon frère ! que je n'aurais pP voulu, pour beaucoup , renoncer à celle de Dubreuil. Et puis , étais- je vraiment plus sage que lui? s'il se livrait aux plaisirs avec fureur, moi, je m'étais jeté dans des spécu-
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lations industrielles; il faisait des dépenses folles, qui du moins lui donnaient du bonheur, de la joie; moi, je risquais, dans des combinaisons hasardeuses , des sommes asssez considérables, qui ne me rapportaient, pour le plus souvent, que celte fiévreuse et continuelle agitation , conse'quence inévitable de mes combats avec la fortune ; agitation dont j*'avais besoin cependant; car, Charles excepté, rien ne comptait dans ma vie désenchantée.
Je connaissais , à Paris, un banquier , ami de ma famille, à qui mon père m''avait si bien recommandé, qu'il pourvoyait généreusement à toutes les dépenses auxquelles mes spécidations m''entraînaient; mes demandes d'argent, quelques multipliées qu'elles fussent, ou sous quelques formes qu'elles lui parvinssent; étaient toujours bien accueillies. Je le voyais
peu, cependant, ce» ami, et jamais il ne m'avait rendu visite ; aussi fus - je bien étonne', lorsqu'un matin je le vis entrer chez moi ; il m'apportait cette lettre de change, madame, qui avait été présentée et payée chez lui, la veille, sans examen.
Je n'eus pas de peine a comprendre que le malheureux Dubreuil , dans un impérieux besoin d'argent, ayant peut-être contracté au jeu une de ces dettes que l'on ne craint pas d'appeler dettes d'honneur, et se voyant sans ressources , avait perdu la tête au point de recourir à ce honteux expédient, comptant d'une part sur la facilité du banquier pour atteindre son but , et , de l'autre , sur ma propre insouciance pour n'avoir pas à redouter plus tard une révélation fatale. Mais si l'intelligence des motifs de sa faute commise ,
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VOUS le voyez , dans un espoir trompeur de sécante , si cette intelligence m''arriva sur le champ claire et complète , ce fut en mémctemps pour moi un rude coup, je vous assure ; Tamitié ne doit-elle pas avant tout reposer sur Teslime? et c'est avec un désenchantement douloureux que je voyais Charles Dubreuil tomber si bas dans la mienne.
t( Cependant , le banquier ne parlait rien moins que de livrer le coupable à la justice; je le priai , je le suppliai , je mis en oeuvre toute mon éloquence pour qu''il consentit à ne pas perdre un homme pour une action qui , après tout , pouvait n''étre que ce que j''appelai une eiTcur de jeunesse, lemalheureux résultat d''une heure d''égarement, un mauvais calcul de Fesprit , mais dont la corruption du cœm- n'était pas complice.
« Le banquier avait Pâme bonne, il cëda.
c( De'sintc'ressé par moi , qui heureusement avait reçu , quelques jours auparavant, une somme assez considérable de mon père, M.Bruneau, c''est ainsi que se nommait le banquier, M. Bruneau, dis-je, alla, suivant nos conventions , trouver Dubreuil , il lui repre'senta d\me façon toute parternellc les conséquences fatales qu''aurait pu avoir sa conduite avec tout autre créancier, et finit par lui dire que ce n'était plus qu''une affaire a régler entre eux. M. Bruneau s'engagea en même temps a laisser au faussaire tout le temps nécessaire pour s'acquitter. Enfin, il laissa Charles, ému de repentir et de reconnaissance, mais il voulut garder, à ce qu'ail prétendit du moins , la lettre de change qui devait lui servir de garantie.
En disant cela, le brave homme mentait; car cette lettre était reste'e entre mes mains.
iprsqu^au bout de quelques mois, Dubreuil se présenta pour payer sa dette , le banquier était mort, mais son fils, qui lui avait succédé , ne voulut pas recevoir Targent du débiteur , affirmant qu"'il n''avait jamais eu en sa possession Feffet dont il parlait , et qui, sans doute, avait été brûlé par mégarde avec beaucoup d''autres papiers, deux jours avant la mort de son père.
«Déjà plein de défiance, et comme si j'eusse deviné que le ciel me réservait bien des épreuves de ce genre, j''avais gardé ce témoignage de ma seconde affection trahie : un frère et un ami : je commençais heureusement la vie; f[u*en dites vous^
« De son côté, rassure et bénissant Thomme qui s'était si généreusement constitué son sauveur, Charles ne conçut aucun soupçon , car, ne voulant pas qu''il eût a rougir devant i4Pi je ne changeai rien à mes manières d'être avec lui; enfin, les années s'écoulant, j'en vins à tout oublier ; je lui rendis, pleine et entière , mon amitié qu'il n'avait froissée qu'une seule fois. Oui, madame, je lui avais pardonné, et depuis, pour me ressouvenir de son crime , il a fallu qu'une nouvelle trahison, mille fois plus coupable que la première , se chargeât de me rendre la mémoire- Pourquoi l'a-t-il voulu? quelle vengeance avait -il à exercer contre moi ? »
La rapidité de cette explication donnée tout d'une haleine par Edouard 3Ionville , ne lui avait permis ni de voir le découragement pro-
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fond de madame Dubreuil , lorsqu"*!! en était venu à la terrible accusation , ni de surprendre , a ses dernières paroles , comme une expression d'espérance qui se refléta sur les traits boulversés de la malheureuse femme :
— Il a pardonné une fois, pensa-t-elle , il peut bien pardonner encore.
Elle se tourna vers Edouard , et avec douceur , prière et résignation, elle lui dit:
— Je vous crois, maintenant, monsieur; il faut bien que je vous croie ! Non, je ne doute plus , car il est impossible que tout ceci soit inventé a plaisir. J''ignore seulement dans quel but vous avez fait luire à mes yeux cette déplorable lumière ; mais n''abusez pas d"'nne arme qui me tuerait, monsieur, si vous aviez la
cruauté de vous en servir pour blesser a mort la réputation d'honnête homme que monsieur Dubreuil a depuis si bien méritée.
Il ne répondit pas : elle continua :
— Le mot pardon est sorti déjà de votre bouche , vous le prononcerez encore ; la haine qui survit aux années n''est pas un sentiment humain ; et sur ce que vous appeliez tout à l'heure vous-même , Terreur d^in moment, pour une faute de jeunesse, enfin, vous ne perdrez pas celui qui fut votre ami. Non , vous ne ferez pas cela !
Monville sourit dédaigneusement , et laissa tomber, comme un arrêt impitoyable, ces trois mots :
— Je le ferai.
— Ah ! quel affreux désir vous possède donc, monsieur , pour que vous veniez me dire : je perdrai votre mari , à moi , sa femme ? mais , je le vois , son nom seul vous irrite ; tenez , je ne parlerai pins de lui , je plaiderai seulement ma cause , la cause de mon enfant surtout ! de ma fille, d^m ange sur le front duquel vous poseriez froidement une marque d''infamie. Dites, les innocens paieront-ils pour le coupable? et je l'avoue coupable ,.puisqu''il faut bien que je me resigne a croire qu'ail le fut.
— Quant a moi , poursuivit-elle après un nouveau silence , je suis innocente , vous le savez bien : ce n''est pas un crime que d"'ignorer Paniour que Ton inspire , et vous ne pouvez me punir d*'avoir mis en oubli un senti-
ment que je ne soupçonnais pas; cependant , voyez quel est notre malheur a tous , votre colère ne peut atteindre le père et Pépoux , sans atteindre en même temps et Vépouse et la fille.
— Je le sais , interrompit vivement Edouard ; je sais aussi que mon crime serait plus grand que le sien , si j''allais abuser de cette lettre pour confondre dans le même déshonneur et le faussaire , et la femme que j'ai aimée , et Tenfant qui ne m'a point fait de mal; cela serait l'action d'un lâche, d'un misérable.
— Ah! s'écria Albertine, M. Dubreuil est sauvé !
— Non, madame, reprit Edouard, car je se-
ALrERTÎNE. 95
rai ce noisërable, car je commettrai cette lâcheté. Je vous fais horreur, mais songez y, quels ménagem( ns puis-je avoir pour ce Charles DuLreuil, quand il m''a froissé ainsi dans mon amitié pour lui , et blessé mortellement dans mon amour pour vous; toute prière, pour le soustraire à la vengeance que je tiens suspendue sur sa tète , serait inutile ; je Fai juré ! vous seule avez le droit et le pouvoir de conjiu*er Forage. Mais pour que j''oublie ma haine, il faut que vous consentiez a payer mon silence!
— Je n''ose vous comprendre , monsieur , dit-elle avec un calme démenti par les battemens de son coeur.
— Ne, vous alarmez pas , madame : Texpression à trahi ma pensée; ce que je demande,
€""€81 seulement de vous Yoii' , c'est votre présence ici : chez moi !
— Mais c''est de la démence, répliqua la jeune femme , indignée et admirablement belle sous la rougeur qui couvrait son visage. .. Jamais jen''y consentirai: je le pourrais que je ne voudrais pas !
— Et moi, je le veux ! répliqua-t-il.
— Vous le voulez, monsieur? Ah ! voilà une violence qui révèle une noble délicatesse , en vérité! vous voulez contraindre par la force mes sentimens ? car vous ne le savez pas, peutêtre : mais j''aime mon mari, non pas seulement par devoir , je Paime par inclination , je Faime d''amour, enfin ! et vous pouvez me croire ; je ne sais pas mentir !
— Et il mérite bien cet amour, répartit Edouard Monville d''un ton amer, car, ajouta-t-il en suivant des yeux l'effet de ces paroles, le Charles Dubreuil, d''aujourd''hui, vaut mieux sans doute que celui d'autrefois; le jeune homme aux emportement furibonds , aux manières grossières , produit de la frécpientation des mauvaises compagnies , ce jeune homme a fait place, je me plais à le supposer du moins, au mari le plus doux, le plus aimable, à riiomme du monde plein de distinction et d'exquise aménité, tandis que moi... oh ! quand je me rends compte de l'œuvre du temps, et que je mesure la distance qui nous sépare , je vois bien que nous sommes changés tous deux; mais c'est lui seul qui a gagné a la métamorphose.
Madame Duhreuil baissa les yeux, et laissa sans réponse ces insinuations directes, u 7
beaucoup trop personnelles , pour qu'ail n''y eut pas un égal péril à les repousser ou à les admettre.
— Eh bien ! dit Edouard , qu'avez vous décidé ? faut-il que cette lettre reste entre mes mains , ou voulez-vous racheter, au prix que j'y mets, la signature du faussaire ?
— Je n'ai rien à vous répondre , monsieur, puisque vous ne tenez aucun compte des souffrances qu'il m'a déjà fallu endurer aujourd'hui, et de celles qui m'attendent encore... puisqu'enfin vous vous obstinez k ne pas voir mes larmes.
— Je suis bien égoïste, s'écria-t-il ; oui, bien
profondément égoïste! car, touché de vos prières et de vos pleurs, j'y veux résister, ce-
pendant. Mais songez qu'^après tant d'illusions perdues , tant de fëlicite's vainement espérées, quand j''ai pu médire encore : toutbonheur n'^est pasperdu pour moi , puisqu'il me reste le pouvoir de la contraindre a venir chez moi , ne futce que pour une heure... Songez que Fide'e de vous savoir là , de vous entendre , de posse'der votre pre'sence , loin du monde , loin du bruit , comme un trésor a moi , à moi seul ! me rendraient capable d'un mensonge 1 or, dites , si je ne dois pas profiter d'une vérité qui m'est si favorable? Tenez, Albertine, laissez-moi vous donner ce nom de vos jeunes années, laissezmoi perdre le souvenir de ce que vous êtes , pour me rappeler seulement que vous avez été pour moi Albertine de Gerlis ! Ce que je veux , c'est ne plus voir qu'elle en vous ; ce que je veux , c'est me réfugier dans le passé pour y vivre quelques instans rapides et fu-
gitifs , dérobés à la longue vie de douleur qui m''esl encore destine'e peut-être. Vous le voyez , maintenant , je ne suis plus Phomme dur et sans pitié qui s'est montré à vous tout à rheure; je ne menace plus, je supplie; je n''exige plus, j*'implore. A.lbertine , je vous ai aimée, et vous seule ne m'avez pas trompé , vous seule ne m'avez pas trahi; Albertine , je vous aime encore... Oh! écoutez-moi : je vous aime, poursuivit-il avec un ineffable accent de tendresse; mais comme autrefois, avec respect , avec crainte ; et ici, de même qu'autrefois encore, au milieu de ces réunions oii je vous contemplais de loin , vous me serez inviolable et sacrée; je le jure devant Dieu qui m'entend; oui, heureux seulement de vous voir, de vous savoir la, en ma puissance, je vous bénirai d'êtrevenue ici confiante en ma loyauté; je me tiendrai à distance , et jamais ma bou-
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che ne proférera un mot qui puisse vous faire repentir de cette confiance, ou qui porte atteinte à cette loyauté. Laissez-moi donc vous dire encore une fois que je vous aime , Albertine ; cette fois est bien la dernière. Laissez-moi vous le dire, reprit-il en joignant les mains, pour le temps oîi je ne vous Pai pas dit , pour tout le temps aussi où je ne vous le dirai plus. -»
A son tour, il attendit une réponse d' Albertine ; mais celle-ci était trop émue pour lui
répondre. Edouard plia le genoux, et du ton
de la prière et de l'adoration , il j^oursuivit :
« Et maintenant , par pitié ! oh ! ne me forcez pas a exécuter une menace de haine et de vengeance , quand d''un mot , quand d^m signe vous pouvez nous sauver tous. «
La pauvre jeune femme était au bout de sa force et de soncourage; cette menace contre son mari, renouvelée sans doute a dessein, Teffraya si bien, elle vit en même temps Edouard Monville si malheureux, si désolé, que, de guerre lasse , moitié par crainte , moitié par compassion, et se voyant, par-dessus tout, dans rimpossibilité d''éviter une afifreuse catastrophe , elle se résigna , et répondit , non sans hésitation :
— Et bien ! je me confie k votre honneur ! monsieur.
— Vous consentez?
— Je vous ai dit que je me confiais à votre parole , et aussi , ajouta-t-elle , à la protection de Dieu , qui écartera peut-être le malheur
que vous appelez si impitoyablement sur moi. . . Que ce soit donc pour vous un remords éternel, si ce malkeur arrive...
— Il n''arrivera pas; car avec de la pru- I dence , et jVn aurai, vos visites demeureront
secrètes : ainsi, vous viendrez ! Et quand cela?
— Ordonnez , moabieur ; n'êtes vous par le
maitre ? ^
Il réprima un mouvement pénible.
— Tous les jours une heure... dit-il à voix basse.
— J''aimerais mieux mourir, s'écria-t-elle.
— Une heure par semaine P..*
— Ce serait vouloir que je ne vinsse pas long-temps.
— Eh bien! une heure [)ar mois : c''est peu... INon , c''est beaucoup ! car cette heurelà me donnera du bonheur pour tous les jours qui se seront écoules sans vous voir, et de Fespérance pour les jours qui suivront jusqu''a votre prochaine visite,., une heure tous les mois , ce sera fcte Wans ma retraite... et dans mon cœur, ajouta-t-il en lui-même.
Madame Dul^reuil consentit.
Lorsqu''après cette longue et pénible entre- \ue , elle sortit , à moitié folle , de cette maison où venait de se conclure cet étrange marché , pas une lumière ne brillait aux fenêtres des maisons de la ville.
Edouard, qiii lui avait adressé, sur le seuil de la porte , un adieu presque timide , suivi de ces mots : — A pareil jour, dans un mois ! — Edouard rentra pre'cipitamment chez lui , prit son chapeau , et s'élançant dans la rue , il se dirigea du côté du boulevard Cauchoise , suivant à distance les pas de madame Dubreuil , et la couvrant de sa protection invisible, prêt qu''il était a risquer sa vie pour écarter le danger de quelque part qu''il vint. Il s'arrêtait de peur de Peffrayer, quand sa marche trop peu mesurée Pavait imprudemment rapproché d^Vlbertine ; il veillait en un mot sur cette femme comme si elle eût été sa mère ou sa soeur; enfin, Edouard ne reprit le chemin de son logis que lorsque , de Tentrée de la place Saint- Nicolas, il se fut bien assuré ([ue la porte de la demeure de madame Dubreuil s''était refermée sur elle.
EVE]\E»iEIVT PREVU.
Six mois s''ëtaient écoulés , et six fois Edouard Mon ville avait reçu la visite de celle qu'il ne voulait plus nommer qu'Albertine de Gerlis.
Il avait tenu toutes ses promesses de respectueuse adoration.
Quand elle arrivait , mêmes précautions que le premier jour, même froideur de paroles , pour ainsi dii e ; il lui montrait du doigt Taiguille de la pendule , et les minutes s'envolaient.
C'e'tait lui , on le devine bien , qui faisait presque tous les frais de la conversation , ou , le plus souvent , il gardait le silence , la contemplant avec amour , et beaucoup trop heureux de la contemplation, pour troubler par un vain bruit de paroles les délicieuses émotions qui agitaient son cœur.
Biais si la jeune femme, ^rguant de sa soumission, de son exactitude, osait réclamer, à titre de récompense , la fatale lettre de change.
— Oh non î disait-il , je ne veux pas me
ALLERTINE. 1 1 1
dessaisir encore de ma seule garantie de bonheur; plus tard, Abertine, plus tard! je vous la rendrai ; mais de grâce ne Texigez pas aujourd''hui !
Et puis , quand ^ Theure sonnée , Albertine se retirait , il lui disait comme le premier jour.
— Dans un mois , je vous attends !
Alors, comme le premier jour aussi, il la suivait, afin de protéger son retour k la place Saint-Nicolas.
Pendant ces six mois , pas une parole de son mari , pas un indice ne vint révéler à la tremblante Albertine que le mystère de ses excursions, dans un faubourg de la ville, fût
découvert; elle en remerciait Dieu, Dieu qui enfin Tabandonna !
C'était le soir de sa septième visite. M. Dubreuil devait assister à un dîner dliommes , compose' de négocians , ses confrères , et il avait annoncé qu'il ne reviendrait qu*'a une heure avancée de la nuit. Croyant encore une fois s'on secret assuré, Albertine se rendit, vers neuf heures , chez Edouard Monville ; mais Jes affaires, qui devaient se traiter au diner , ayant été conclues beaucoup plutôt que Dubreuilne se Pétait imaginé, il rentra chez lui une heure environ après la sortie de sa femme.
— Oîi est madame ? demanda-t-ïL
— Au bal , chez madame de Courseul , ré-
pondit la femme de chambre interroge'e.
— C'est singulier , dit-il, a part lui, elle m'avait si bien dit qu'elle n'irnit pas à cette fête.
Et il repartit.
Deux heures après, il e'tait de retour. Ai(u'e de sa femme de chambre, Albertine se débarrassait de ses gracieux vêtcmens, cpii ne lui avaient servi qu'a paraître un instant dans le bal.
Le mari se mit a parcourir la chambre, en proie à une agitation qu'il avait peine à contenir.
— Tu n'es pas restée long-temps chez ma- I. 8
dame de Courseiil, dit-il tout en continuant à marcher à grands pas , dès que la femme de chambre se fut retirée.
— Non, ce bruit, cette chaleur m''incommodaient, et i''ai quitté le bal de bonne heure.
— Mais tu as dansé, au moins ? lui demande Dubreuil.
— Deux ou trois contredanses, au plus , reprit négligemment Albertine.
— Une entre autre avec M. Moriset, je crois? ajouta le négociant.
• — Oui, répondit-elle, cherchant avec un sentiment pénible a comprendre où son mari voulait en venir.
— Madame Danizier a du te parler longuement de la nouvelle faveur accordée à son frère.
— C'est vrai : j'étais placée à côté d'elle.... Mais, mon ami, qui t'a donc si bien instruit? on dirait....
Elle tremblait de tous ses membres,
— Si bien instruit! interrompit -il avec explosion. Je le suis assez du moins, madame, pour vous dire que chacune de vos paroles est un atroce mensonge ! J'y ai été , h ce bal , moi ! et je sais qu'on ne vous y a pas vue !
Anéantie, comme frappée de la foudre , la malheureuse Albertine resta muette.
Dubreuil , dans une exaspération difficile à
116 LES roma:!(S de la famille.
peindre, lui saisit le bras, et pàleclccolèrc, il ajouta :
— Oii avez-vous passé ces trois heures , madame P répondez! Rëponderez-vous, a la fin ?. . Mais non , poursuivit-il , ne dites rien. . . vous mentiriez encore !
— Charles, vous me faites mal ! Ah 1 vous me faites bien mal ! balbutia la jeune femme en pleurant.
— Voulez-vous que je vous dise oii vous étiez , moi ? continua son mari d''une voix assourdie par la fureur. Vous me trompiez ! vous fouliez aux pieds vos devoirs de femme et de mère 1 vous étiez chez un amant !
D'un noble mouvement de tète , AJbertine repoussa Taccusation.
— Oui , un amant ! reprit-il en lui serrant le bras avec plus de violence encore.
Elle ne lui répondit que par un dcgoùt ^ un pegard d''indignation.
Il ajouta :
— Ah! je ne me fais pas illusion, moi! j''appelle les choses par leur nom ; je ne suis pas comme vous , habitué a déguiser les infamies sous les délicatesses du langage. Cest que moi, je ne suis pas du grand monde comme vous, madame la pensionnaire de Paris ! avec vos belles manières, votre éducation brillante, qui ne vous ont appris qu''a vous jouer de moi , à me tromper. Savez-vous bien qu''en vous épousant, fax fait un marché de dupe !
— Charles ! Charles ! reprit Albertine en laissant échapper cette fois le cri de douleur que la torture, rendue insupportable, venait de provoquer, Charles, vous oubliez quelrest à votre compagne depuis dix ans , que c''est à la mère de votre fille que vous parlez ainsi.
— C'est à la maîtresse de je ne sais quel vaurien , que je dis son fait ! continua-t-il en s'acharnant a cette idée qui lui était subitement passée par Tesprit , chimère que sa violence habituelle semblait plutôt attirer que combattre, et qui lui ôtait en ce moment Pusage de la raison. Oui, poursuivit Dubreuil , je le vois bien, maintenant , nous n''étions pas fait Fun pour Tautre... et savez vous pourquoi , madame ?
— .le sais. . . je sais, murmura Albertine, que
VOUS êtes injuste, que vous êtes cruel, et qu**!! faut que je retienne mes cris , que j'arrête mes larmes, car si l'on nous voyait ainsi , moi victime , vous bourreau... on vous mépriserait, Charles... comme vous le méritez.
— Moi, dit-il, moi, méprisé ! mais vous ne savez donc pas que je suis un honnête homme, moi ! et que vous ! ... ajouta-t-il en lui serrant le bras à le lui briser, vous, vous êtes une malhonnête femme !
Albertine voulut répondre.
— Je vous dis que vous êtes une gueuse ! s'écria- t-il.
Et la repoussant avec violence , il l'envoya
Ï20 LES n031ANS DE LA VAMILLE.
tomlîcr sur le tranchant du marbre de la chcmiade.
— Ah ! dit la pauvre femme au plus douloureux de Pangoisse , sij''en dois mourir, que Dieu le lui pardonne , car cet homme est ivre, il n'a pas su ce qu''il faisait !
— Ivre ! ivre ? s'ëcria Dubreuil en s''approchant, tel qu''un furibond, de sa femme. 11 leva sur elle la main comme pour la frapper; mais Albertine, pâle et souffrant horriblement, lui opposa un visage si calme , une douleur empreinte de tant de dignité , que son geste brûlai sembla cëdcr à la majesté du regard qu''elle tint pendant quelques minutes fixement arrêté sur lui.
-~ Monsieur , dit-elle enfin , vous devez
comprendre que maintenant vous n'avez plus le droit de m'interroger , et qu*"!! y aurait de ma part bassesse a vouloir me justifier auprès de vous.
— Cependant, répondit-il, mais en hésitant , je suis le maître. , .
— Vous n''ètesplus rien pour moi ! je ne vous reconnais plus pour mon juge ; car je ne me sens plus le besoin d*'avoir votre estime.
Ainsi, sa fierté blessée , et plus encore la crainte de compromettre les jours de deux hommes, car signaler Edouard à Dubreuil, n'hélai t-ce pas leur mettre a tous deux Fépée à la main? la crainte, disons-nous, d''exposer les jours de Fun et de Fautre, peut-être, sans pour cela sauver Fhonneur du coupable ,
122 LES ROnANS DE LA CAMILLE.
refoula au fond du cœur d*" Albcrtine l''aveu du motif de son absence.
Les deux époux se séparèrent, ce soir la, sans se dire: au revoir, et le lendemain, quand ils se retrouvèrent, ilssentirent, chacun à part , que toute confiance , partant toute félicité , était détruite pour eux !