LA SECONDE PART D'AMOUR
Pendant les sept anne'es qui suivirent cette terriblescènedeménage,laquelleavaitplusque justifie Fironie des éloges donnes par Edouard Monville au caractère violent , à la brutalité naturelle de Charles Dubreuil , pendant ces sept années, rien ne changea dans Tintérieur
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des époux de la place Saint-Nicolas ; rien non plus au-dehors ne transpira de leur rupture, et le monde put les croire aussi heureux, aussi unis qu''aux premiers temps de leur mariage. A cette apparence de bon accord et a ce divorce tacite , double situation également fertile en contraintes pénibles , en rapprochemens force's , en misères de tous les jours , de toutes les hernies , ils avaient fini par apporter tousdeux, et sans convention expresse, laméme attention scrupuleuse , la même exactitude de soins et d''eJBForts, comme auraient pu le faire deux parties de bonne foi après un marché conclu.
Mais dans les commencemens , ces efforts , cette attention se trahirent maintes fois , chez Dubreuil , par la gaucherie et Faffectation , ou bien, encore, parune brusquerie maussade, par
les sourdes attaques d''une violence contenue avec peine. 11 finit pourtant par s''habituer peu à peu à la gêne continuelle qui devait être la conséquence prévue de sa nouvelle position. La femme, au contraire, dès Pabord, accepta son infortune imméritée avec une douceur, une patience angélique qui ne se démentirent jamais.
Cependant , Tespérance que son mari reviendrait a force de repentir sur une accusation injurieuse et si brutalement formulée , cette espérance, qui, dès le lendemain de la violente querelle était venue luire a ses yeux, Albertine ne la perdit qu''avec le temps.
Si Dubreuil ne Tinterrogea pas de nouveau poar chercher a éclaircir ses soupçons, et s^il les garda, c''est qu''il fut conseillé, lui , par cet orgueil indomptable des gens grossiers, orgueil
qui, une fois iiumilié crime supériorité intérieurement reconnue, refuse de revenir sur ses pas, parce qu'Hun semblable retour serait Paveu de son infériorité. Albertine, de son côté, indignée du mépris de son époux, se renferma dans un silence complet , obéissant en cela , nous Pavons dit plus loin , autant au sentiment de sa dignité offensée qu''à la crainte d*'une explication dont elle mesurait le danger. La tendresse qu''elle avait eue jusque-là, pour le père de son enfant, ayant reçu une rude atteinte de cette blessure faite à son double titre d''épouse et de mère , si elle se résigna à souffrir en silence, si elle continua son œuvre de dévouement, ce fut, et pour prévenir ce combat dont Fissue la faisait frémir, et pour ne pasrabaisser a ses propres yeuxFhommft injuste et coupable qui Pavait condamnée. Et d'*ailleurs, qu"'elle est la femme qui peu! se sen-
ALfiERTINE. 129
tir le courage, fût-ce même pour sejusliiier, de clire à Phomme quelle a beaucoup aimé :
— Rougis devant moi, car je sais que tu es un faussaire ! »
Quant a. Edouard Monville , elle résolut sur-le-champ de ne plus le revoir, bien décidée qu''elle était à ne jamais rien faire qui put prolonger les soupçons de son mari
Cependant les jours s'écoulaient, et celui qu''elle-même avait fixé pour sa septième visite à Edouard Monville était proche ; il fallait donc se hâter de conjurer Porage. Mais à quel expédient avoir recours? Ecrire! mais à qui confier une lettre ? et si cette lettre était surprise ? si encore le dépositaire du fatal secret ne voulait pas se contenter de son excuse I. 9
et se rendre à sa prière ? La pure et innocente Albertine , inhabile à la ruse , ignorante de ces mille petits manèges des femmes qui savent tromper, perdait la tète et ne s''arrétait a aucun parti.
Elle était encore en proie a toute Tirrésolution du premier moment, un seul jour la séparait de cette soirée dont le lendemain pouvait amener un si effroyable malheur, lorsqu''a Féglise oii elle priait avec ferveur, avec larmes , épanchant la désolation de son âme dans le sein de Dieu, elle vit un homme qui se précipita brusquement à terre devant elle ; mais se relevant tout aussitôt, cet homme lui dit à voix basse en lui présentant un papier soigneusement plié :
— Voici , madame , ce qui vient de tomber de votre livre d''heures.
Surprise d''abord, et même effraye'e du mouvement de Pëtranger, mouvement si rapide, que pas un des fidèles agenouilles auprès d'^elle ne Tavait aperçu , elle se retourna vers cet homme : c''ëtait lui î c''était Edouard !
Albertine he'sita avant que de'prendre ce papier; mais comme elle devait craindre aussi que rinsistance de Mon vil le pour le lui faire accepter ne fut remarquée, elle se résigna et se saisit du billet II la dérobée.
Ce papier, qu"'elle parcourut furtivement a Pabri de son voile, ne contenait que quelques lignes :
«Vous ne pouvez pas venir, je le sais, lui « écrivait Edouard ; restez sans crainte chez
« VOUS : il y a des impossibilités que je res- « pecte.
« Je ne vous rends cependant pas votre pa- « rôle, et si je ne vous attends plus au jour fixé, « du moins, je compte sur un temps meilleur.
(c Lorsque ce sera volontairement que vous « me priverez de votre présence, songez bien « que je le saurai ; et alors , mais seulement « alors, je me croirai le droit d''user, suivant c( l'inspiration de mon désespoir, du gage qui « est en ma puissance, n
Tremblante, croyant a peine a ce qu'elle venait de lire, elle voulut interroger son sauveur, ou le remercier dans un regard plein de reconnaissance : Edouard Monville avait disparu.
Délivrée maintenant de sa crainte la plus
poignante, elle bënit Edouard dans son cœur, comme on bënit un protecteur invisible, et ne chercha pas plus long-temps à deviner comment il était arrivé a la découverte de celte querelle d''intërieur si bien cachée aux yeux du monde.
Au risque d'attirer sur nous la sévérité de la critique, quand nous conduisons ainsi Thistoire par bonds et soubresauls, nous devons dire ici qu''autrefois , lorsque trahissant la confiance d"'un ami , Charles Dubreuil avait épousé Albertine de Gerlis, ce n'était pas seulement au désir de faire un riche mariage qu'il avait cédé : il aimait Albertine avec idolâtrie ; cet amour avait triomphé de l'épreuve du temps , et dix ans après l'union des deux époux, c'était encore, chez le mari, le sentiment profond et vivant du premier jour.
134 LES RO>IANS DE LA FAIviiLLÊ.
Quelque hardie que paraisse cette proposition, nous n''he'sitcrons pas a avancer que c^est dans la violence même de son amour, autant que dans Femportement naturel de son caractère, qu''il faut chercher Texplication de Pimpitoyable dureté de Dubreuil, lorsqu''il se crut trahi. La certitude de son malheur, si outrageusement formulée dès le principe, lui revint à Tétat de doute , quand la rage assouvie lui permit de rentrer dans le calme ; il épia autour de lui de Poreille et du regard, saisissant le moindre indice qui paraissait devoir le conduire a une révélation complète ; puis obligé d'abandonner cette voie, il se jetait dans une autre , et en venait a désirer que sa femme lui apparût aussi innocente qu'acné prétendait rètre; mais ne trouvant rien, ou, pour mieux dire, ne rencontrant que Tobscurité du vide la où il cherchait des preuves lumineuses , il
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laissa un^ fatale conviction s''enracincr dans son esprit,
— Ces femmes, dont Te'ducation a e'té si soigne'e, se disait-il, ces dames a la langue dore'e, façonnées de si bonne heure aux intrigues du grand monde , vous ont des mystères qui nous e'chappent a nous autres gens simples, et qui allons franchement notre chemin.
Raisonnement absurde et cruel, qui ne pouvait prendre naissance que dans une nature pervertie , ou dans une mauvaise e'ducation; et Pe'ducation , chez cet homme, avait été si mal dirigée ! puis la fréquentation d''un monde licencieux et grossier avait fait le reste. Après tout , lorsqu''il était de sang-froid , Dubreuil ne s''iUusionnait point sur son mérite ; ce qui le prouve, c'est qu'avec Tambition
d''obtenir la main de la belle et distinguée Aibertine, il lui était venu assez de pénétration ou de défiance de lui-même, pour comprendre que s'il ne changeait , pour un temps du moins , contre un meilleur ton, et son langage de mauvaise compagnie, et ses franches manières d''estaminet , il ne parviendrait jamais au but qu''il s''était proposé d'atteindre. L'amour aidant , il parut tel qu'il n'était pas, et se fit accueillir favorablement par la famille d'Albertine; mais une fois marié, il se débarrassa peu à peu de cette fatiguante contrainte de bonnes façons et de beau langage ; loin de contracter , sous l'influence d'une gracieuse et charmante jeune femme , la force de se créer mie seconde nature , le vieil homme ressuscita avec toute sa fougue primitive, accrue encore par des habitudes de commandement singulièrement voisines du despotisme. On ne l'a pas oublié, Du-
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breuil était négociant ; or, ce n'est guère avec des expressions choisies, avec une fine fleur de politesse, que le chef d\ine maison considérable peut mener la troupe indisciplinée des commis, des ouvriers et des garçons de magasin. Pour ne pas garder quelque chose de la rudesse due a ce contact , il lui eut fallu posséder ou une rare distinction naturelle , ou un grand empire sur lui-même, et aucun homme ne fut plus loin de ces deux qualités, que celui dont nous essayons d''esquisser le portrait.
Apportant à toutes ses entreprises une volonté de fer, ne déviant jamais de la route dans laquelle il avait fait un pas , Charles Dubreuil s'^habitua insensiblement a traiter les affaires de son ménage comme celles de son commerce : le négociant avait déteint sur le mari.
Iâ8 LES ROMANS DE LA FAMILLE.
Long-temps , son amour pour sa femme servit de correctif a cet arbitraire envahissant, long-temps mie afifection réciproque combla la distance intellectuelle qui séparait les deux époux ; cette afFection brisée , ce fut un abîme qui se creusa entre eux. Ce fut aussi un vide immense que fit, dans le cœur du mari , Tabsence de cette tendresse conjugale qui Pavait rempli durant tant de longues et douces années. Un horrible malaise s''empara de lui , et le suivit dans tous ses travaux, dans ses opérations les plus compliquées; Charles Dubreuil était véritablement malheureux.
Comme il n''y avait qu''un autre amour, redoublant de toute la force de Tamour perdu, qui put seul combler ce vide et adoucir sa douleur, il reporta sur sa fille, sur sa Nathalie , toute cette somme de tendresse qu'il
avait jusqa'alors partagée entre sa femme et son enfant. Avant cette rupture secrète , on pouvait dire que Dubreuil était a la fois vraiment e'poux et père par le cœur; il ne fut plus que père à dater de ce jour.
Nathalie avait neuf ans , à T époque où la bonne intelligence cessa de régner entre les époux : enfant che'ri, enfant gâte'e, vivant de caresses , de caprices et de bonheur ; c''était, enfin, un de ces enfans gracieux et roses, dont les joues rondelettes tiennent par moitié' de la chairetdu fruit, si bien, qu''on serait tente' de les manger de baisers, si Ton ne craignait de leur faire mal; petit ange a Foeil passablement mutin, petit démon aux manières câlines , au babil doux et timide ; rieuse , folle d''ordinaire et ne boudant que pour une fantaisie contrarie'e, toute charmante , tout adorable , en un mot.
Le premier soin de Dubreuil, après sa violente rupture avec A-lhertine, fut de retirer Nathalie d''une pension oii elle était depuis quelques mois ; il voulut Félever sous ses yeux, Tavoir la sans cesse, Tembrasser a chaque instant du jour , vivre poui' elle et par elle ; il lui donna des maîtres ; rien ne fut épargne. Les maîtres venaient, et le père, pour assister aux leçons de Nathahe , pour ne pas la quitter, abandonnait ses affaires; il travaillait la nuit, afin que ses journées appartinssent tout entières à sa fille. Etudes sérieuses, arts d''agrémens , il entendait que Téducation de sa Nathalie fut complète ; mais si les professeurs reprenaient trop haut Tenfant , étourdie ou paresseuse , le père grondait les professeurs. La plus légère indisposition de sa fille le faisait trembler , car alors il se disait : si j'allais la perdre ! et son effroi était si grand, en di-
ALTîEîlTINE. 14Î
sant cela, que, cle'jà, il la croyait perdue. Alors on interrompait les travaux; alors le père soignait sa fille, il ne vivait plus; et quand le mal avait cédëatant de soins, c*" était une fête ! Puis , il fallait voir Charles Dubreuil, comme il e'tait heureux et fier des moindres progrès de son enfant; il la montrait à tout le monde avec orgueil , il appelait sur elle les éloges de tous ; un ami qui eût passé sans adresser à Nathalie un compliment flatteur, fut devenu à Finstant même son ennemi.
In jour , sur la place Notre-Dame, un petit Savoyard s'e'tant écrié a la vue de Nathalie :
— Ah ! la belle demoiselle !
Dubreuil appela le petit Savoyard , et lui donna un napoléon.
Il fallait encore Pentendre vanter la docilité, Tintelligence de sa fille. Quand il recevait, c'^ëtait seulement par ostentation paternelle : il ne voulait que faire briller sa fille. Un habi> tue de ces réunions de famille ayant oublié un jour d''applaudir Nathalie comme elle venait d''exécuter mi grand air au piano , Dubreuii ne rinvita plus.
Ainsi donc, iln''aimait, ne voyait que sa fille; il ne parlait que d'elle , il ne songeait qu'à elle, et n'admirait qu'elle. Si, déjà possesseur d'une belle fortune, il voulait s'enrichir encore, c'était pour Nathalie : toujours Nathalie. Chose étrange ! ceDubreuil, cet homme de fer, si susceptible , si dur , si emporté avec tout le monde , était avec sa fille , patient , doux et bon : le miracle, en vain demandé à l'amour
de Pâmant et de Tépoux , Pamour du père Pavait opéré.
Albertine aussi adorait la charmante enfant; elle aussi Paimait deux fois : comme mère d''abord, puis comme épouse malheureuse.
Nathalie devint donc dans cette maison, où deux êtres unis par le ciel, vivaient étrangers Pun a Pautre , le centre commun oii devaient s''appuyer et rayonner deux affections divisées, mais, par cela même, doublement puissantes. Elles rencontraient encore sur un même point: la tête d''un enfant. Mais il fallait qu*" Albertine contînt les élans de sa tendresse ; il fallait qu'elle cachât et ses baisers , et ses caresses : Dubreuil était jaloux de sa fille , et Paimer comme il Paimait , le lui prouver comme il le lui prouvait , semblait , pour ce cœur paternel , un vol fait aux droits de son amour.
EVEIVEJinENT MALHEUREUX,
A Pëpoque des vacances , si Dubreuil était content des progrès de Nathalie , et il Te'tait toujours, tous les ans donc, un jour arrivait où Texcellent père disait à la charmante enfant :
— Demain, nous partons pour Paris.
Il ne la prévenait ainsi que la veille , pour ménager a sa fille une joyeuse surprise , et à lui, un grand bonheur de ce naïf enthousiasme d'un jeune cœur qui se livrait si franchement à ses impressions de joie ou de chagrin. Le lendemain venu, après avoir embrassé sa mère, qui n''était jamais du voyage, Nathalie montait dans sa voiture, une voiture de voyage achetée tout exprès pour elle, et le père et la fille partaient enfin.
Enumérer les petits soins, les attentions délicates , les prévenances de toute sorte, prodiguées par Dubreuil pendant la route à la mignonne petite fille, serait chose difficile, pour ne pas dire impossible ; qu''on se figure seulement, pour s''en faire une faible idée, les soins , les attentions , les prévenances d'un amant près de la maîtresse adorée qu'il vient
d'enlever. Avait-elle froid? vite un chàle sur ses épaules et des fourrures a ses pieds ; au contraire , la chaleur amenait-elle sur ses joues une rougeur inaccoutume'e ? vite de Tair ! rien n'échappait a son inquiète sollicitude : il regardait sa fille, et puis il disait :
— Postillon, arrêtez.... Bien! allez au pas....
— Mais, monsieur, je suis aPheure...
— Que m'importe? je paierai doidDle poste s'il le faut î
Nathalie sentait-elle ses jambes engourdies et voulait -elle se voir emportée dans une course rapide ? alors , il criait au postillon :
— Plus vite, donc î vous n'allez pas.
— Nous sommes au grand galop , notre maître....
— Plus vite encore l. .. Crevez les chevaux ; cela me regarde.
Et il parlait ainsi, parce que Nathalie venait de dire : c( Que la route est longue , je voudrais bien être arrivée. »
Elle avait raison , l'impatiente enfant , de de'sirer d'être enfin a Paris , car la prodigue tendresse de Dubreuil faisait, de notre grande ville de luxe et de misère , un séjour enchanté pour la baisotte de la place Saint-Nicolas (1).
(4) Baisot ou baisotte est le nom qu'on donne en Normandie à l'enfant unique ou au plus jeune des enfans de la famille.
Un dimanche , c''était pendant le séjour an nuel de Charles Dubreuil et de sa fille à Paris , on vit le père rentrer seul a son hôtel ; il était sans chapeau , ses traits semblaient renversés , ses cheveux flottaient en désordre, et il haletait comme après une longue course. Enfin, le négociant était si pâle, si étrangement inquiet, que le maître de Thôtel recula effraye à sa vue.
— Ma fille est revenue , n''est-ce pas ? vous avez vu ma fille ? demanda le père avec égairement.
— Non , monsieur ; mais calmez-vous : je rentre moi-même a Finstant, et il se pourrait.... Aussi, je vais m'informer...
Une cloche retentit ; en une minute , tous
es garçons , tous les employés au service de rhôtel furent réunis.
— Qui de vous a vu la jolie petite demoiselle du n" 5 ?
— J'ai de For pour celui qui me le dira , ajouta Dubreuil.
— Je l'ai vue , moi , dit un des garçons. — Dubreuil l'aurait embrassé. — Je l'ai vue ce matin , continua-t-il , quand elle est sortie avec monsieur.
Dubreuil proféra une épouvantable malédiction.
— Et depuis ? depuis ? demanda le père
AL15ERTINE. 153
en interrogeant des yeux encore mieux que de la voix ceux qui Pentouraient.
Personne ne répondit.
— Perdue! s''écria Dubreuil , perdue! ma fiUe!
— Perdue ! répe'ta tout le monde avec un air d'intërét ; et puis, chacun retourna a ses occupations.
Dubreuil resta un moment dans Fhôtel , abattu, sans force, anéanti sous le poids de sa douleur.
— Perdue? Non, monsieur , non ; égarée seulement. . . nous la retrouverons, cette chère demoiselle, ditThôtellier. D*" abord, il faut sV
dresser à tous les journaux, leur envoyer le signalement de la pauvre petite.
— Mais les journaux ne paraîtront que ce soir ou demain , objecta le père au désespoir.
— Qu''importe ? en pareil cas, toute précaution est bonne a prendre. En même temps, il faut aller à la police. ..
— Merci, merci ; je n'y avais pas songé î
— Il y a encore les affiches au coin des rues...
— Oui , vous avez raison, mon ami... des affiches dans toutes les rues, sur tous les murs... Donnez-moi de Fencre, du papier... ou plutôt, non; je ne pourrais pas écrire ,
reprit-il avec agitation ; écrivez vous-même : Dix mille franco, cent mille francs a qui me ramènera ma fille, perdue au jardin du Luxembourg.
Il lut ces lignes écrites sous sa dictée et dit :
— Bien ! que cela soit imprimé dans une heure...
— Je me charge de tout , monsieur... Bon espoir î nous la retrouverons ; on ne vole guère les enfans a Paris ; ce n"'est pas comme à Londres où cela se fait , à ce qu'on dit ; d'ailleurs , mademoiselle va peut-être revenir d'elle-même... Mon hôtel est connu... Mais reposez-vous, vous en avez besoin... Je cours... Mais, où allez-vous donc , monsieur ? reprit l'hôtellier en cherchant a retenir le malheureux père.
— La chercher ! s''ëcria Dubrciiil ; et il disparut.
— Perdue au jardin du Luxembourg, mur* mura le maître de Fhôtel, parcourant de nouveau ce papier sur lequel il avait e'crit a la hâte, presse' qu''il était par le père au désespoir. La pauvre petite aura bien de la peine à retrouver son chemin, ajouta-t-il ; il y a si loin du Luxembourg a notre quartier du Palais-Royal !
< Dubreuil courait , fendant les flots presse's de la foule endimanchée , et plongeant 'dans cette foule des regards effrayés. Parfois, il s''arrétait , puis, attiré par une ressemblance , il contenait sa marche rapide , se frayait un passage en dépit de tous les obstacles , se glissait entre les voitures^ par un espace si étroit,'
que c'était un miracle s*'il n'était pas e'crasé par les moyeux ou sous les roues. Il parvenait près celle qu'il avait cru reconnaître; mais la ressemblance Pavait trompé : ce n'était pas Nathalie ; et il courait encore.
Voyant un homme , tête nue , qui coudoyait ceux-ci , qui renversait celles-là, qui avait l'air de se sauver , on cria derrière lui : — « Au voleur ! arrêtez le voleur !» — Et on lui barra le passage.
Irrité , désespéré de ce retard , il dit a ceux qui lui fermaient ainsi toutes les voies, et qui semblaient vouloir enchainer ses pas :
— Je me nomme Dubreuil ; je suis négociant à Rouen ; j'ai perdu ma fille , et je la
cherche ; tenez , voilà mon passeport... N'auriez-vous pas vu ma fille ?
Remis en liberté , il redoubla de vitesse pour réparer le temps perdu. Il parcourut ainsi toutes les rues qui menaient de son hôtel au Luxembourg. Il fouilla de nouveau tous les coins du jardin; le pauvre père était à moitié fou , et il ne sentait pas sa fatigue. Peines inutiles ! Ce ne fut qu''h la tombée de la nuit , et à la voix des gardiens, qu''il sortit, et reprit le chemin de sa demeure. Il gardait encore un espoir, cependant.
Le maître de Phôtel vint a sa rencontre. Sans interroger cet homme, Dulïreuil comprit rétendue de son malheur. Toutes les mesures avaient été prises , mais pas de nouvelles de Natalie !
Il monta machinalement à sa chambre , se laissa tomber sur un sie'ge , et sans proférer une plainte, il pleura,
— La table d''hôte est servie, monsieur, vint lui dire un garçon, et si vous voulez descendre...
Dubreuil fixa sur celui-ci un regard hébété, et murmura.
— Je n'ai pas faim.
Puis il vint à penser que Nathalie avait faim, elle , peut-être ! et il pleura encore; et du coeiu", du regard, et de la voix il Fappela ; il lui cria: Viens! viens!... comme si elle avait pu l'entendre , et répondre à son cri de désespoir : « Me voila ! »
Le lendemain , aussitôt qu''il le put , car le jour se lève tard pour les parisiens , Dubreuil recommença ses recherches , non plus en courant comme la veille , mais avec ordre et méthode. 11 allait lentement, examinant avec soin de Fextérieur à Fintërieur des maisons, interrogeant toutes les portes ouvertes, collant Fœil au vitrage de toutes les boutiques , de tous les magasins , ne laissant pas passer une petite fille sans revenir a dix fois interroger ses traits; car ne pouvait-il pas se tromper a la taille?
Le second jour , s''e'coula ainsi.
Pendant les jours qui suivirent, Dubreuil ne vécut plus que d'une vie machmale , sous la préoccupation constante d*'une pensée unique. Une fois, il sortit de chez lui en proie à un horrible soupçon : on Ivii avait dit
que la misère, dans le but d''un trafic infâme, volait quelquefois les enfans pour les exposer a demi-nus , couverts de plaies factices , ou les membres torture's , à la pitié des passans ; il en pouvait être ainsi de Nathalie. Le de'solé père alla de mendiant en mendiant , interrogeant tous ceux qui grelottaient sous les portes , promenant un regard inquisiteur sur toutes ces fausses mères qui enseignent, à force de menaces et d''injures , Fart de braver le mépris à de chétives créatures , qui ne craignent plus même les coups ; il demandait sa fille h Findigence cupide, avec un sentiment d''espoir, avec un frémissement d''eflFroi néanmoins ; car, elle si fraîche , si belle , s'il allait la retrouver flétrie, défigurée, estropiée !
Il n''eut pas la triste joie de voir cette crainte se réaliser,
Une autre fois , il se rendit à Thospice des orphelins, supplia, et obtint qu''on lui permît de passer en revue les enfans de la maison de chai'ité ; Nathalie n''ëtait pas parmi celles-ci ; puis il se fit conduire à Thôpital des enfans malades : le directeur de FétaLlissement Faccompagna dans sa visite. Dubreuil, avec une incroyable persévérance , parcourut tous les lits de cette infirmerie ; il entrouvrait les rideaux , jetait un regard plein d'anxiété sur le pauvre petit être qui souffrait la; puis après, il passait à un autre : chaque lit de douleur , ainsi caché sous les rideaux , lui semblait renfermer sa fille. Arrivé au dernier, il s'apprêtait a Texaminer , comme il avait fait des autres.
— Que faites-vous , monsieur ? s''écria le directeur en lui saisissant ie bras ; la petite
ALBERTCNE. 159
fille qui était là, vivante toute à Theure, vient de rendre le dernier soupir.
Deux mots seulement frappèrent Du* breuil : une petite fille ! morte ! Il tira précipitamment le rideau , souleva dWe main convulsive le drap jeté sur la tête de Fenfant ; il tremblait de tous ses membres ; il regarda. . . Dieu merci, ce n''était pas Nathalie !
Il revint chez lui ; pas de nouvelles !
Le malheureux père épuisa tous les moyens de recherche , et toujours il en venait a cette conclusion désespérante : pas de nouvelles ! C'était une épouvantable situation que la sienne !
Le troisième jour , il reçut une lettre tim-
brée de Rouen , et , bien que la suscriplion fût accompagnée de ces deux mots : très pressée, Dubreuil n''ouvrit pas cette lettre: il avait reconnu Tëcriture de sa femme ; sa femme ! Eh ! que lui importait sa femme? Elle e'tait à Rouen bien tranquille sans doute , tandis qu'il souffrait , lui. Sa femme ! il la détestait ; il Faccusait de son malheur.
— C'est la trahison de cette femme que j'aimais, se disait-il, qui est cause de tout; si elle ne m'avait pas forcé a la regarder comme une étrangère, elle serait venue avec nous à Paris, et peut être Nathalie ne serait pas perdue.
Non-seulement donc , il n'ouvrit pas cette lettre , mais encore il la froissa avec colère , ^ la jeta sur un meuble, comme un papier inutile.
ALiSERTINE. 161
Hiiitjourss''etaient écoules depuis la disparition de la petite fille. Les affiches posées partout , les insertions dans tous les journaux, les recherches des hommes de la police n''aYaient produit aucun résultat. Jusqu'à Femploide son dernier moyen, jusqu"*!! la mise a exécution de sa dernière tentative , Dubreuil avait espéré , et Pespoir Pavait soutenu ; mais à présent , abattu , découragé , n''ayant plus rien a attendre que du temps ou du hasard , et ne comptant plus ni sur Fun , ni sur Fautre , il se créa les idées , les images les plus sinistres.
— Je ne la reverrai jamais ! pensa-t-il ; autant vaut en finir tout de suite avec la vie , qui, sans elle , ne serait qu'une longue douleur. Sa mère , je ne Faime plus ; je n''aimais que mon enfant ; je ne remettrai certainement pas les pieds a llouen sans elle. Qu''est-
ce qui me resterait ? la mort ! Eh bien ! oui , je mourrai ; j''irai la rejoindre si elle est morte; et si elle existe encore... que m''importe à présent ? n''est-elle pas morte pour moi ?
L'homme violent dans sa colère et dans son amour , ce Dubreuil qui ne savait pas plus s''arréter en ce moment devant le conseil du désespoir , qu''autrefois reculer devant la pensée d'une mauvaise action; celui qui se disait : c( allons toujours ! )) quelque part que la route dut le conduire, chargea un de ses pistolets de voyage, puis, il pensa une dernière fois à sa fille , et il allait diriger Parme fatale contre sa poitrine, lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit brusquement.
Le personnage qui entrait si à propos chez Dubreuil , était un petit homme tout rond ,
tout court, tout frétillant, et qui portait écrit sur tous ses traits le contentement et la jubilation ; c'était un ami de Dubreuil ; Dubreuil lui sauta h la gorge, et le secouant a Fétouffer :
— Malheureux ! lui cria-t-il , est-ce pour insulter a mon désespoir que tu viens ici montrer ta face rayonnante de joie?
— ïu m''étouffes , laisse-moi donc , criait l'autre ; que diable ! es-tu devenu fou?
— Fou ! répétait Dubreuil qui ne s'était emporté contre personne depuis long-temps, et qui trouvait enfin quelqu'un sur qui passer sa colère ; fou ! c'est toi qui es fou , Liénard ; mais non , tu n'es qu'un maladroit , un imbécile , un égoistc...
II le lâcha, pourtant.
— Je suis tout violet , murmura Lienard en se rajustant devant une glace.
Dubreuil vomissait d''horribles imprécations en arpentant la chambre en long et en large.
— Ah! ça, mon cher ami, continua le nouvel arrivé , je ne comprends rien a ton accueil , mais je te pardonne ; je te connais sujet à ces accès-la ; n'en parlons plus ; je ne te demande pas que tu me répondes ; car préalablement, je veux m''asseoir; tu m'as mis tout en nage.... Je viens de Rouen....
— Tu aurais aussi bien fait d'y rester.
ALBERTIiSE. 105
— Je m'en aperçois à la manière dont tu m''as reçu... Mais toi, pourquoi n'y es-tu pas retourné toi-même P la lettre de ta femme...
— Ne me parle ni de ma femme , ni de personne au monde ; je suis si malheureux... Tiens, vois ce pistolet... quand tu es entré, j*'allais me faire sauter la cervelle.
— Ah ! mon Dieu ! s*'écria le petit homme devenant pâle, et faisant un bond sur sa chaise... Et pourquoi donc? aurais-tu perdu autre chose que ta fille ?
• — Liénardî répliqua Dubreuil avec un éclat de voix qui fil frémir son ami ; Liénard, misérable! la perte de ma fille... n''est-ce donc pas assez , déjà ?
— Je ne dis pas le contraire, mon ami... Voyons, calme-toi... Mais à quoi bon te désoler encore ?
— Comment! tu oses me demander, à moi, a quoi bon regretter Nathalie?
— Sans doute , puisque cette chère enfant est revenue.
Dubreuil s''arrèta court devant son ami.
— Revenue ! dit-il.
— A Rouen, chez toi... La pauvre petite, égarée au Luxembourg au milieu de la foule, n'a jamais pu se rappeler le nom de Phôtel , ni celui de la diable de rue que tu habites....
Mais elle te racontera cela mieux que je ne le pourrais faire.
Dubreuil joignit les mains, et répéta dans une joie qui tenait du délire :
— Retrouvée ! retrouvée ! Ma Nathalie ! ma fille ! je la reverrai ! ... elle est retrouvée î
— Mon Dieu ! oui ; dans son embarras , elle s''est adressée à une brave dame qui s'est trouvée là sur son chemin. Une dame fort obligeante à ce qui paraît...
— Je saurai son nom, interrompit vivement Dubreuil. . . elle aura les dix mille francs promis.
— El si elle les refuse ?
168 LES ROMANS DE LA lAMlLLE.
— Je te dis qu''elle les aura ; je voudrais bien voir !
— A ton aise... Mais permets-moi d"" achever... De sorte que cette dame nous a expédié parla diligence Tenfant égarée; pas plus malin que cela.
— Mais , depuis quand ?
— Il y a huit jouis , ni plus ni moins.
— Et Ton a pu me laisser tout ce temps dans des angoisses mortelles ?
— Ah! ça... tu perds la tête... Le jour même du retour de Nathalie , ta femme ne t''a-t-elle pas écrit une lettre?
ALBERTTNE 169
— Oui, c'est juste... oui, c'est vrai... je ne Pavais pas lue !
— Pas lue ?
— Tu viens de le dire ; j'avais perdu la tête...
Il rompit alors le cachet de cette lettre si ne'glige'e , si méprisée , et la lut k voix- basse; elle était ainsi conçue :
u Monsieur ,
c( Hier, deux heures après que les journaux de Paris m'eurent apporté la nouvelle de la perte horrible à laquelle je n'aurais pas pu survivre, Nathalie , votre enfant adorée, ma fille chérie , m'a été rendue par un hasard ines-i péré , par un miracle de la bonté de Dieu,
« Je dois juger de votre douleur par la mienne qui a été affreuse; je juge aussi du bonheur que vous allez éprouver par celui que j''ai ressenti en revoyant cet ange que je croyais ravi à jamais a ma tendresse. Je me hâte donc de vous apprendre cette bonne nouvelle ; cette nouvelle si heureuse , qu''il y a des instans, quand Nathalie n'est pas là , près de moi , que j''ai peine à croire à son retour , tant le sentiment du malheur de sa perte avait, profondément déjà, pénétré dans mon cœur. Mais non, je ne me trompe pas , c''est bien elle que je vois là ; le ciel en soit béni ! je la vois , je V entends ; elle vous prie d'^accourir en toute hâte pour vous assurer que mon bonheur n''est point un rêve. » ^
A la lecture de cette lettre , Dubreuil ne put réprimer un mouvement secret de jalou-
sie. Sa femme avait embrassé Nathalie avant lui!
— Tu le vois , dit Liënard , nous t'attendions ; et comme tu n'arrivais pas assez vite , il a bien fallu que je vinsse te chercher.
— Tu es mon sauveur, toi , s'e'cria Pheureux père, se jetant dans les bras de son ami.
— Moi! je le veux bien, répliqua le petit homme avec une grimace causée autant par la suffocation que par Fattendrissement ; mais la
sensibilité n'avance a rien Partons! ta
femme est très-inquiète de toi...
— Et ma fille m''attend ! ... Oui , partons î
Et le lendemain, à son tour, Dubreml embrassait Nathalie.