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Albrecht Dürer

Les dernières années du xv® siècle furent pour Nuremberg l’époque de sa plus grande gloire. Cette ville, heureusement située entre le Rhin et le Danube, sur la route de Venise aux Pays-Bas, était, par son commerce et son industrie, l’une des plus importantes de l’empire d’Allemagne. Ses fabriques, surtout celles qui touchent de près aux arts, étaient fort réputées. Ses joailliers, ses armuriers, ses horlogers, ses imprimeurs, ses fabricants de bronzes, de cartes, de poteries émaillées et de papiers, rivalisaient avec les plus célèbres de l’Europe.

Albert Dürer le père, attiré, comme tant d’autres artistes, par la richesse et le luxe de cette ville, peuplée alors de plus de cent mille âmes, vint s’y établir en l’an 1A55, le jour même que Philippe Pirkheimer célébrait sa noce sur l’esplanade de la forteresse, « noce pour laquelle on fit une belle danse sous le grand tilleul. » Il avait appris de son père, Antoni Dürer, établi dans la petite ville de Jula en Hongrie, les premiers principes de l’orfèvrerie ; puis il avait voyagé dans toute l’Allemagne et dans les Pays-Bas, où il avait longtemps séjourné auprès des grands maîtres pour se perfectionner dans son art.

1. Les sources principales auxquelles nous avons puisé sont les écrits de Sandrart, Camerarius, Pirkheimer, Érasme, et surtout les lettres et notes de voyage d’Albert Dürer.

A son arrivée à Nuremberg, il n’eut point de peine à entrer dans l’atelier du vieux Jeronimus Haller, orfèvre le plus estimé de la ville. Il mérita la confiance et l’estime de son patron, et obtint en mariage, après douze années de travail, sa fille Barbara, âgée de quinze ans. De cette union, célébrée en 1467, naquirent dix-liuit enfants, Albert Dürer fut le troisième. Il vint au monde le « 20 mai 1471 , jour de la saint Prudentia, un vendredi de la semaine de la croix, dans la sixième heure. » Par un hasard singulier, qui ressemble à une prédestination, son père lui donna pour parrain Antoni Koberger, l’un des plus célèbres imprimeurs de ce temps. Albert Dürer le père était un homme de mœurs pures, désireux d’élever ses enfants pour qu’ils fussent agréables à Dieu et aux hommes. Chef d’une famille nombreuse, et n’ayant d’autres ressources que celles qu’il se créait par lui-même, il vivait loin de toute société et cherchait à inspirer de bonne heure à ses fils le goût du travail. Remarquant dans le troisième de ses enfants une aptitude spéciale pour les arts, il s’occupa d’Albert avec un soin tout particulier. Il l’envoya à l’école; mais ne pouvant faire de grands sacrifices pour ses fils, il le rappela auprès de lui aussitôt qu’il sut lire et écrire, pour lui apprendre l’orfèvrerie. Ainsi donc, le plus illustre peintre de l’Allemagne, de même que les grands maîtres italiens du XV® siècle, sortit de l’atelier d’un orfèvre.

Les progrès d’Albert furent rapides ; mais, tout en exécutant les petites figurines qui ornaient les bijoux de son père, il sentit en lui se révéler son génie. N’apercevant dans son état qu’un champ trop étroit pour les vastes pensées qui agitaient son esprit, il demanda à son père d’abandonner sa profession pour la peinture. Celui-ci regrettait le temps perdu de l’apprentissage et s’opposa d’abord à ce projet; mais bientôt il dut céder aux demandes réitérées de son fils, et le jour de la Saint-André, l’an I486, il le fit entrer pour trois ans chez Wohlgemuth. Cet artiste éminent avait auprès de lui un grand nombre d’élèves, peintres déjà expérimentés qui faidaient dans ses travaux. Albert Dürer, jeune et probablement peu habile encore, eut beaucoup à souffrir de ses camarades d’atelier ; mais il ne se laissa point rebuter, et profita largement des leçons qu'il y reçut. Wohlgemuth illustrait alors la Chronique de Nuremberg^ livre célèbre que le parrain du jeune Dürer, Antoni Koberger, imprima pour la première fois en 1493. L’on croit généralement, et non sans probabilité, qu’ Albert Dürer apprit l’art de graver sur bois en exécutant quelques-unes des nombreuses pièces qui ornent cet énorme in-folio.

Son apprentissage fini, Albert Dürer quitta Nuremberg pour voyager, suivant la coutume des corporations de ce temps, coutume qui s’est transmise, surtout en Allemagne, jusqu’à nos jours. Quelles contrées.

quelles villes visita-t-il pendant ce voyage qui ne dura pas moins de quatre ans? Nous ne le savons point d’une manière positive, mais Sandrart nous dit qu’il vit les Pays-Bas et Venise. Il paraît probable, en effet, qu’abandonnant Nuremberg, il se rendit tout d’abord dans quelques-unes de ces villes opulentes du Nord, où son père avait connu plusieurs des grands maîtres de l’art. En 1A92 il traversa Colmar, où il fut très-bien reçu, nous dit Scheurl, qui le tenait d’Albert Dürer lui-même, par Gaspard et Paul, orfèvres, ainsi que par Louis, peintre, tous trois frères du Beau Martin ' qu’il eut le regret de ne point voir. Peut-être est-ce en se rendant des Pays-Bas à Venise, où tant de peintres allemands étaient alors établis ^ qu’Albert Dürer traversa Colmar. Bartsch, tout préoccupé de la réfutation du conte propagé par Vasari, relativement au procès d’Albert Dürer avec Marc Antoine, nie, contrairement au récit de Sandrart et à la tradition, que notre peintre ait visité deux fois l’Adriatiquè et la mer du Nord, qu’il n’aurait vues, suivant lui, qu’en 1506 et en 1520. Cependant, s’il paraît peu vraisemblable qu’Albert Dürer, devenu célèbre, soit retourné à Venise après l’an 1506, sans que l’histoire en ait conservé le souvenir, nous croyons qu’il vit (es contrées dont nous parlons dans le voyage qui précéda son mariage. En effet, en parcourant son œuvre, on remarque que, dans les pièces antérieures à l’année 1506, il aime à retracer les bords de la mer, à représenter des navires , dessinés avec trop d’exactitudè pour qu’il ne les ait point étudiés d’après nature; et dans plusieurs de ces gravures, notamment dans le Saint Georges à pied, on retrouve ces petits îlots qui parsèment les lagunes de Venise.

Dans la Vierge au papillon, une des premières estampes qu’ait gravées Albert Dürer, on peut observer aussi un homme qui conduit une barque,

1. Martin Schœngauer, dit le Beau Martin , était mort depuis 1488, comme nous l’avons établi dans la biographie de cet artiste. ( Gazette des Beaux-Arts, t. III.)

2. Un artiste allemand fut le collaborateur d’Antonio da Murano, et plus tard de Bartholommeo Vivarini. Sur un curieux tableau de l’Académie de Venise, qui représente une Vierge entre plusieurs saints, on lit : « Jhannes de Alemana et Antonius de Murano, pinxerunt. » Ces artistes allemands ne demeurèrent pas seulement à Venise, mais se répandirent dans les villes circonvoisines; plusieurs même habitèrent longtemps Padoue, comme le prouve leur admission dans la Fraglia de Pittori Padovani, dont les registres se conservent aux archives de cette ville. On y voit mentionnés, en 1442 et 1445 : Maestro Rigo Tedesco, Giovanni Tedesco, Giovanni Evangelista, fds de maestro Rigo Tedesco. Plusieurs des imprimeurs des villes italiennes étaient aussi Allemands; nous trouvons en effet Raldolt, d’Augsbourg, qui travaillait à Venise en 1485, et Uldéric Scinzenzeber, qui imprimait à Milan au commencement du xvi' siècle. Un grand nombre des tailleurs en bois de Venise venaient aussi de l’Alle-

magne.

suivant la manière usitée seulement par les gondoliers de l’Adriatique. Enfin, dans une des lettres qu’il écrivait'de Venise à Pirklieimer en 1506, il semble vouloir désigner un objet qu’il aurait vu en cette ville lors d’un voyage précédent. « La chose, écrit-il, qui m’a tant plu il y a onze ans ne me plaît plus du tout, et, si je ne la revoyais pas par moi-même, je ne le croirais de personne. » Cette phrase, en effet, nous reporte vers 1A9A, année pendant laquelle Albert Dürer voyageait encore. Rappelé par son père qui, pendant son absence, avait négocié pour lui un mariage, il revint à Nuremberg pour épouser, presque aussitôt après son retour, peu avant la Sainte-Marguerite de l’an \ Agnès Frey, à laquelle son père, Hans Frey, mécanicien alors en grande renommée, donnait deux cents florins de dot.

Agnès Frey (suivant le témoignage de ses contemporains, et d’après le dessin, conservé à Vienne, que fit d’elle Albert Dürer) était d’une grande beauté ; mais la sévérité de son visage, la dureté de son regard, pouvaient faire craindre un caractère difficile. Elle était pieuse et honnête, (( mais d’une piété et d’une honnêteté si intolérantes, qu’il aurait mieux valu pour Albert Dürer avoir une coquine ayant un caractère aimable, que d’avoir à ses trousses une de ces dévotes qui sont d’une humeur si féroce qu’ elles vous laissent à peine des moments suffisants pour respirer'. » Jeune encore, elle était si économe qu’ Albert, dans ses lettres à son ami, l’appelait sa maîtresse de calcul, et cette économie grandissant avec l’âge, finit par devenir une avarice sordide.

Quant à Albert Dürer, non-seulement il était beau, mais encore trèsfier de sa beauté. La nature lui avait donné un corps remarquable par sa stature et ses heureuses proportions, pour tout dire enfin, un corps parfaitement approprié à la belle âme qu’il devait contenir. Les traits de son visage étaient fins, ses yeux grands et brillants ; son nez, à arêtes vives, rappelait ceux que les Grecs nommaient T£Tpap.cova ; son cou était long et flexible, sa poitrine large, son ventre modéré, ses cuisses nerveuses, ses jambes solides et ses doigts d’une parfaite élégance. L’accent de sa voix était si doux et si agréable, que quand il parlait on craignait toujours qu’il ne se tût. S’il n’avait point fait de premières études littéraires fort approfondies, il avait beaucoup appris par lui-même ; il connaissait parfaitement les sciences mathématiques et naturelles, parlait plusieurs langues et savait le latin ; c’est ce que prouve la dédicace que lui fit Pirkheimer d’une traduction en latin des caractères de Théophraste, afin que « l’artiste qui savait si bien peindre les passions humaines pût juger de

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