CAVALIERS HONGROIS
Dessin d'Albert Durer, de la collection de M. His de La Salle
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Aussi le louait-il hautement dans toutes les réunions, et, malgré son grand âge, il voulut voir ce jeune homme qui faisait tant parler de lui. Il se rendit à son atelier, vit ses œuvres, les admira fort, et lui demanda un tableau qu’il voulut payer, ce qui ne laissa pas que de plaire à Albert Dürer, fort endetté alors, et qui, dans ses lettres à Pirkheimer, se plaignait souvent de ce que « personne à Venise ne jetait son argent. »
Les deux grands maîtres se lièrent bientôt d’une étroite amitié ; ils se visitaient souvent, et Bellini ne cessait de s’extasier de la merveilleuse habileté avec laquelle peignait Albert Dürer. Camerarius rapporte à ce sujet une anecdote qui, vraie ou fausse, est curieuse, parce quelle peint bien le genre d’estime que les Italiens avaient pour le talent du peintre de Nuremberg. « Un jour que Bellini était venu voir notre artiste, il lui dit : Voudriez-vous, mon cher Albert, faire plaisir à votre ami ? — Sans doute, répondit Albert, si ce que vous me demandez est en mon pouvoir. — Eh bien, reprit Bellini, je voudrais que vous me fissiez présent d’un de vos pinceaux, de celui avec lequel vous exécutez les cheveux de vos personnages. Albert Dürer prit une poignée de pinceaux, en tout semblables à ceux dont se servait Bellini, et les lui présentant : Choisissez, dit-il, celui que vous voudrez ou prenez-lès tous. Bellini croyant à une méprise, insista pour avoir un des pinceaux avec lesquels il faisait les cheveux. Pour toute réponse, Albert Dürer traça avec l’un d’eux, la chevelure longue et bouclée d’une femme, et il la peignit avec une telle sûreté de main, que Bellini resta tout stupéfait de sa facilité. »
Mantegna, charmé par les compositions gravées du jeune peintre allemand, ne lui montra pas moins de bienveillance que Bellini. Aussitôt qu’il le sut en Italie, il s’empressa de lui exprimer le regret de ne pouvoir s’exposer aux fatigues d’un voyage, à cause de ses soixante-seize ans. 11 l’invita à venir le voir à Mantoue, et lui manifesta le désir d’exposer ses grandes théories sur l’art à un artiste tel que lui.
Il ne cessait, nous dit encore Camerarius, de répéter dans ses causeries intimes : « Ah ! que n’ai-je les qualités d’Albert Dürer et que n’a-t-il ma science I » Albert Dürer, la réception du message de Mantegna, se prépara à partir pour Mantoue ; mais la mort de ce grand maître l’empêcha d’exécuter son voyage. Albert Dürer en ressentit un profond chagrin, et depuis lors il disait souvent que cet événement était l’un des plus malheureux qui lui fussent arrivés en sa vie.
Malgré l’estime que lui marquaient les deux plus grands artistes de l’Italie septentrionale, Albert Dürer souffrait beaucoup des propos malveillants des peintres jaloux, qui allaient répétant partout qu’il était bon graveur, mais qu’il ne savait point peindre. Ces propos devaient bientôt
cesser : Albert Dürer avait enfin terminé le tableau qu’il avait entrepris pour le Foi%daco dei Tedeschi L Le doge Leonardo Loredano et le patriarche Ahtonio Suriano allèrent avec la foule voir son œuvre, et ils l’admirèrent fort. Albert Dürer, tout transporté de joie du succès obtenu, écrivit aussitôt à Pirkheimer : « Apprenez que mon tableau a bien réussi. Je donnerais un ducat pour que vous le vissiez, si bon et de belle couleur comme il est. J’en ai recueilli beaucoup d’honneur, mais peu de profit^... A présent, tout le monde dit qu’on n’a jamais vu de plus belles couleurs. »
Venise fut, dès lors, pour Albert Dürer un séjour plein d’attrait et de délices. Pendant les moments de loisir que lui laissaient ses travaux, il courait les boutiques, demandant aux joailliers des pierres précieuses, aux libraires des livres et surtout^des manuscrits grecs, qu’il expédiait à son ami Pirkbeimer, savant distingué et grand collectionneur. Les gentilshommes de Venise l’accablaient de leurs visites, auxquelles il était souvent obligé de se soustraire pour pouvoir travailler. Auprès des Vénitiennes, Albert Dürer oubliait volontiers la vertu austère et la beauté sévère d’Agnès. Mais il se plaisait surtout dans les réunions, où « l’on entendait ces violons qui accompagnaient si parfaitement qu’ils en pleuraient eux-mêmes. Plût à Dieu, ajoute-t-il, que notre maîtresse de calcul pût les entendre ! Elle pleurerait avec eux. »
Albert Dürer écrivait souvent à Pirkheimer qu’il allait retourner à Nuremberg, mais il ne se pressait point de remplir sa promesse. Une dernière fois, il recula son départ « pour aller à cheval à Bologne, afin d’apprendre la perspective secrète qu’on voulait lui enseigner. » Scheurl, qui était alors en cette ville, nous a conservé le souvenir des honneurs que lui rendirent les peintres. Peu après être revenu de Bologne, il quitta l’Italie sans manifester, dans ses lettres à son ami, aucun empressement de revoir Nuremberg. Bien au contraire, il termine celle qui annonce son retour par cette phrase trop significative : « Oh ! combien je regretterai le soleil de Venise ! Ici je suis un seigneur, chez moi je ne suis plus qu’un parasite. »
Fixé depuis lors à Nuremberg, Albert Dürer, pendant nombre d’années, ne songea plus qu’à utiliser les études qu’il avait faites dans ses voyages. Comme les peintres qui sentent leur génie, il avait vu les chefs-d’œuvre des Pays-Bas et de Venise, sans cependant rien perdre de son caractère
t. Il est probible que cette peinture représentait une madone couronnée par des anges. L’empereur Rodolphe II obtint ce tableau en le payant un prix fort élevé. Il le fit envelopper de tapis et de coton recouverts d’une toile cirée, et transporter à sa résidence de Prague sur un brancard, pour éviter les cahots de la voiture.