PEINTURES ET DESSINS
Les peintures d’Albert Dürer sont assez rares, bien qu’il y ait peu de musées en Europe qui ne prétendent en posséder, la coutume étant d’attribuer à cet artiste éminent toutes les toiles qui rappellent le style allemand du XVI® siècle. Nous n’avons pas vu tous les tableaux qui sont donnés à Albert Dürer ; aussi ne pensons-nous point à dresser un cata-
logue complet de ses œuvres peintes, mais seulement à parler de plusieurs parmi celles que nous avons rencontrées dans nos voyages, qui marquent un progrès dans la voie suivie par ce grand maître.
La plus ancienne peinture authentique d’Albert Durer qui soit connue, est le portrait qu’il fit de son père, et que la Pinacothèque de Munich possède. Sur ce panneau, on lit cette précieuse inscription : J'ai peint ceci d’après la personne démon père, lorsqu’il avait soixante-dix ans. Albert Durer l’ainé. Puis suivent le monogramme et la date , 1A97. L’année suivante, il fit son propre portrait conservé dans la Galerie de Florence, et que les gravures de Hollar et d’Édelinck ont fait connaître; mais ce qu’on ne sait pas aussi généralement, c’est qu’il en existe, à Madrid, une répétition fort remarquable datée également de 1A98, et qui semble être un original. Ses portraits, comme ses tableaux de cette époque, sont d’un aspect triste et monotone, causé parle poli de la peinture qui ne laisse voir aucune touche, et l’uniformité des teintes dans un ton bistré. Plus tard, son séjour à Venise, la vue des tableaux des grands coloristes Giorgion et Titien, lui enseignèrent le parti qu’on pouvait tirer de la couleur. Sans modifier son style, Albert Durer profita de leurs enseignements : c’est ce qui arrive toujours aux hommes de génie. Les tableaux qu’il exécuta après son séjour dans la ville des lagunes, sont d’une couleur intense qui rappelle la chaleur des toiles vénitiennes, dont il ne sut pas cependant s’approprier la touche grasse et large, ainsi que l’harmonieux clair-obscur.
Adoration des Mages, conservée à Florence, et datée de 1509, son Martyre des dix mille Chrétiens ordonné par Sapor, qui est à Vienne, sont des exemples de ce que nous avançons. Dans ce dernier, les chrétiens, dépouillés de leurs vêtements, gravissent une montagne escarpée du haut de laquelle, par les ordres cruels de Sapor, ils sont précipités. Ainsi que dans tous les tableaux qu’il affectionnait plus particulièrement, suivant toute apparence, il s’y est représenté, avec son ami Pirckheimer, tenant une bande-, rôle à la main sur laquelle est écrite l’inscription suivante : Iste faciebat anno Domini 1 508 AlbertusDiirer Alemamis. Cette composition offre des beautés de détails fort remarquables, mais ne produit pas l’émotion que devrait éveiller en nous la vue d’une semblable scène. Le manque d’ensemble, le soin trop grand donné aux détails, sont probablement cause de la froideur dans laquelle cette toile nous laisse. Malgré la multiplicité des figures, malgré la minutie de l’exécution, ce tableau ne lui coûta qu’un an de travail, car dès l’année précédente, 1507, on en possède la première pensée. Albert Durer l’avait tracée à la plume sur du papier. Le comte de Gaylus, à qui appartenait ce dessin, le grava; à la vente de
cet amateur, le dessin fut acheté par le comte de Tessin, de chez qui il sortit pour entrer dans la collection du prince royal de Suède. Quant au tableau, il fut exécuté pour le duc Frédéric de Saxe. Il resta dans cette famille jusque sous le prince Albert, qui, suivant l’auteur du livre intitulé Il Figino, page 250, en fit présent au cardinal de Granvelle. Cette Éminence, suivant toute probabilité, l’offrit à son tour à l’empereur son maître, et c’est ainsi qu’il est entré dans la collection impériale du Belvéder, où on l’admirait déjà du temps de Mariette.
Le tableau de la Sainte Trinité, qu’il exécuta en 1511, est de beaucoup supérieur à la toile précédente. Si les détails, traités encore avec trop de soin, nuisent à l’ensemble et lui donnent trop l’aspect d’une grande miniature, la composion en est cependant plus rassemblée que dans le Martyre des dix mille, la couleur plus riche et plus brillante; enfin cette peinture est la plus belle que son pinceau ait produite à cette époque.
Dieu le Père porte entre ses bras le Christ mort attaché à la croix. Au-dessus, l’Esprit-Saint plane sous la forme d’une colombe; des anges soutiennent le manteau de Dieu le Père, et portent les instruments de la Passion. D’un côté, la cohorte des femmes martyres conduite par la Vierge; de l’autre, les prophètes et les patriarches, ayant à leur tète saint Jean-Baptiste, composent la cour céleste. Au-dessous, les bienheureux des deux sexes et de toutes les conditions sont portés sur les nues, et célèbrent les vertus du Tout-Puissant. Un beau paysage, baigné par une large rivière, occupe le bas de la toile. Albert Dürer s’est représenté à droite, sur la terre, soutenant une tablette sur laquelle on lit : Albertus Dürer Noricus faciebat anno a Virginis partu 1511.
Dürer resta longtemps à finir cette toile, qu’il exécuta pour une des églises de Nuremberg, d’où elle fut enlevée pour être transportée à Prague, et plus tard au Belvéder, à Vienne. Dès 1508, il en avait imaginé la composition, ainsi que le prouve le superbe dessin à la plume lavé dé couleurs, qui orne la riche collection de M. F. Reiset, conservateur du musée du Louvre. Ce dessin est d’autant plus précieux qu’il nous fait connaître la composition complète du superbe retable, tel qu’ Albert Dürer l’avait conçu en son entier; car le tableau de Vienne ne comprend que le panneau principal, le cadre et la peinture supérieure n’ayant jamais été exécutés, du moins que nous sachions.
Deux fortes colonnes devaient encadrer la composition et supporter une frise chargée de sculpture et surmontée d’une seconde peinture cintrée par le haut et représentant Dieu le Fils, juge suprême de l’humanité, en faveur de laquelle la Vierge et saint Jean-Baptiste intercèdent.
Tout en haut, un ange porte la croix du Christ, et, sur la corniche du fronton, deux autres sonnent la trompette du jugement dernier. La frise représente d’un côté saint Pierre couvert des vêtements sacerdotaux; il est porteur de la clef du paradis, et conduit les élus au séjour des bienheureux: de l’autre côté, Satan entraîne dans la gueule béante de l’enfer les maudits, parmi lesquels figurent ces papes, ces cardinaux et ces moines contre lesquels Luther allait élever la voix. Des oiseaux et des fleurs ornent les deux plinthes du bas, au milieu de l’une desquelles on remarque le monogramme et la date 1508 tracés entre deux écussons destinés probablement à contenir les armes des donataires. Nous espérons que la révélation de ce dessin éveillera, chez les personnes préposées à la garde de l’œuvre d’Albert Dürer, le désir d’encadrer d’après son projet, le tableau du grand maître.
Albert Dürer, malgré l’admiration dont il était l’objet, ne se croyait point arrivé au sommet de l’échelle de l’art; il cherchait toujours à agrandir son style, et les plus belles créations de son pinceau sont aussi les dernières qui en sortii’ent. Rien n’égale, en effet, dans son œuvre, les deux panneaux sur lesquels il a représenté les apôtres saint Jean et saint Pierre, saint Marc et saint Paul. Ces peintures, qu’il offrit à sa ville pour que ses concitoyens conservassent le souvenir de sa carrière d’artiste; ces peintures, mises en regard du Martyre des dix mille Chrétiens ou de la Trinité, montrent la progression ascendante suivie par Albert Dürer. Dans ces panneaux, on ne retrouve plus les minuties de composition et d’exécution que nous avions signalées dans les œuvres précédentes, et de telles peintures sont vraiment dignes des plus grands maîtres de l’Italie. Ces personnages calmes et réfléchis, ou superbes et violents, que revêtent de longues tuniques aux plis magnifiques, résument en eux toute l’humanité, dont ils représentent les quatre grands tempéraments, et sont les dignes images de ces hommes qui, parleurs actes et leurs paroles, allaient remuer le monde entier.
Doué d’un génie qui le portait plus à rendre la nature telle qu’il la voyait qu’à l’interpréter, Albert Dürer fut surtout un admirable portraitiste. Nul peintre n’a peut-être, autant que lui, su conserver au personnage qu’il représentait son caractère propre, son individualité. L’on regarde comme ses chefs-d’œuvre en ce genre ceux de Jérôme Holzschuher et un portrait d’homme que M. Otto Mundler croit être celui de Lorenz Stark,
Celle frise et la peinture supérieure se retrouvent dans un des bois qu’Albert Durer dessina pour la Petite Passion. Cette estampe est décrite dans Bartsch sous le numéro 52.
le receveur des rentes de madame Marguerite, à Anvers. Albert Dürer dit, en effet, dans ses notes de voyage, avoir peint à Thuile et avec beaucoup de soin, ce dernier personnage.
Sandrart nous apprend, au sujet du premier de ces deux portraits, qu’il fut chargé, en 1651, par un prince souverain, d’en offrir une trèsforte somme, qui fut refusée sans qu’on voulût indiquer aucun prix, MM. Holzschuher désirant garder cette peinture à perpétuité, comme un précieux souvenir de famille. Depuis Sandrart, les descendants de ces nobles patriciens ont respecté la volonté de leurs aïeux, et de nos jours l’on peut encore admirer chez eux ce superbe vieillard, jeune malgré les cheveux blancs qui couvrent sa tête. La peinture, éloignée des rayons destructeurs de la lumière, a conservé toute la fraîcheur de coloris quelle avait lorsqu’elle fut terminée par Albert Dürer, en 1526. Le second portrait, celui de Lorenz Stark, fait partie du musée de Madrid. Il est daté de 1521, et représente un homme d’une cinquantaine d’années, la tête couverte d’un chapeau à larges bords. Cette figure, pleine de physionomie, trahit un caractère résolu ; elle a été exécutée avec un soin extraordinaire, une finesse de modelé qui laisse deviner l’emploi de la loupe, sans cependant que le précieux du faire nuise à l’effet de l’ensemble.
Albert Dürer peignit aussi à fresque. Dans le Rathaus de Nuremberg, on montre, comme étant de lui, des peintures murales qui ornent le grand salon. Elles représentent le Juge injuste et le Char triomphal de Maximilien /"’, celui qu’il a dessiné sur bois. Mais ces peintures, détériorées par le temps et plus encore par des restaurations inhabiles, ne laissent plus rien voir du maître, que nous ne pouvons malheureusement juger sous cet aspect.
Peu de peintres ont laissé autant de dessins qu’ Albert Dürer, et cependant si grande était son imagination qu’il serait fort difficile, parmi tous ceux qu’on connaît, de signaler une répétition ou même une réminiscence. Il ne s’est privé d’aucun moyen pour rendre sa pensée; tantôt il traçait à larges traits avec une plume, sur le papier ou le bois, ses compositions; tantôt il dessinait, avec la mine d’argent, sur une feuille teintée qui lui permettait l’emploi des rehauts blancs; d’autres fois, il représentait, sur du parchemin et à la gouache, l’éclat soyeux des oiseaux ou la délicate corolle d’une fleur, avec toute la patience du miniaturiste; ou bien encore, avec un pinceau gonflé d’eau, il lavait à l’encre de Chine ou à l’aquarelle. Souvent aussi, avec ces mêmes couleurs à l’eau, il fixait sur une toile très-fine les traits d’une personne, laissant au tissu le soin de faire les lumières, et fortifiant de gouache les parties auxquelles il voulait donner plus de solidité.
La collection la plus riche en dessins d’Albert Dürer, est celle de l’archiduc Charles, à Vienne, qui renferme la plus ancienne œuvre qu’on connaisse de ce peintre. Cette œuvre est un portrait qu’il fit de luimême, à la pointe d’argent, sur papier teinté, en l’année IZiS/i, alors qu’il n’avait que treize ans. Dans ce cabinet, on trouve encore un grand nombre de gouaches faites avec une patience merveilleuse sur parchemin, et qui représentent des sujets empruntés à l’histoire naturelle. Les collections de Berlin et de Bamberg sont riches surtout en dessins exécutés par Albert Dürer pendant son voyage dans les Flandres. Ces croquis, réunis par Joseph fleller, sont malheureusement pour la plupart découpés. Londres possède au British-Museum un volume du comte d’Arundel qui ne contient pas moins de 222 esquisses, presque toutes de la main d’Albert Dürer. Ces compositions sont dans des genres très-variés, et plusieurs peuvent être regardées comme des chefs-d’œuvre. Le musée de Munich conserve, parmi plusieurs dessins de ce peintre, le précieux livre de prières de Maximilien dont il n’existe que quatre exemplaires connus , à Vienne, à Munich, à Londres, et à Paris chez M. Didot. Celui de Vienne est complet; il est imprimé sur 313 pages en vélin, et n’a point de titre, ce titre n’ayant sans doute jamais existé, parce que l’empereur désirait en confier l’exécution à un artiste. Celui de Munich a 190 feuillets de moins que celui de Vienne, et prouve par son état qu’il a longtemps servi. Chaque page est encadrée d’arabesques dues à Albert Dürer et à Lucas Cranach. Ces dessins sont curieux en ce qu’ils montrent toute l’imagination du peintre de Nuremberg, ainsi que son habileté à manier la plume. Nos musées de Paris sont pauvres en œuvres d’Albert Dürer; ils ne possèdent point de tableaux de ce maître, et n’ont que peu de dessins, mais plusieurs parmi ceux-ci sont heureusement de la plus grande importance, et dans des styles fort difierents. Au Cabinet des Estampes, on peut admirer un enfant qui tient une couronne, et trois tètes d’anges, dessins lavés à l’encre de Chine et rehaussés de blanc, faits en 1506 et 1508; un curieux paysage exécuté à l’aquarelle, et une tête de cerf d’une beauté merveilleuse, également traitée avec des couleurs à l’eau, en 150A, et enfin deux têtes de jeunes gens, ainsi qu’une troisième de Vierge, dessinées en couleurs sur une toile trèsfine. Le Louvre possède plusieurs esquisses curieuses à la plume et à la gouache, mais surtout une tête de grandeur naturelle, acquisition récente de M. Reiset, conservateur des dessins. Ce chef-d’œuvre extraordinaire, qui représente un vieillard avec une longue barbe grisonnante, la tête couverte d’une calotte rouge, a été exécuté dans la donnée du portrait que cet artiste fit de lui-même, pour être envoyé à Raphaël. A lui tout
seul, ce dessin sufTit pour donner une juste idée du génie d’Albert Dürer à ceux qui ne peuvent aller à Florence, à Vienne ou à Munich voir les œuvres peintes de ce grand maître.