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LES AIGLES DU CANADA

Jupiter, que Linnée nomme aquilà ou falco canadensis, a. bien, il est vrai, la noblesse de port, l'indomptable férocité qui sied à sa haute et royale prérogative de messager du maître de l'Olympe, mais il n'est pas à beaucoup près aussi rare que les grands naturalistes nous l'ont dit. Il est donné au commun des mortels de le voir plus qu'une fois dans la vie d’un homme; et loin d’avoir à gravir la cime des Alpes, des Alleghanies, du mont Oural ou du Chimborozo, pour contempler la noble créature, on les prend par couple, et d’une rare beauté, rien qu’en appâtant avec de la volaille, dans les environs de la Baie St. Paul. Au fait:

Une oie criarde échappée au tribut que le diner de Pâques prélève d'ordinaire sur les sauveurs du Capitole romain, grâce à sa réputation de bonne pondeuse, naguère suivait à la rivière, « d’un pas majestueux et lent» son futur époux, sultan au blanc plumage.

Tout à coup, grand bruit comme d’une trombe dans les airs, et un forban ailé s'abat, empoigne dans ses serres l’appétissante volatille dont les cris étouffés et décroissants indiquent assez la courte durée de son agonie. Le rapace déployant sa vaste envergure, remonte sans effort sur la nue et disparaît parmi les pics «coiffés de nuages, » des Laurentides; le tout se passait à la Baie Saint-Paul, vers le ler avril 1868.

Le vol de l'aigle est puissant; son audace, sa force— sans pareille ; il possède en apanage l'empire des airs, mais s’il y plane en maitre, l’homme a recu en partage la souveraineté du monde : il règne sur toutes les créatures : nulle qui sache lui échapper. Voilà donc qu’un trappeur fameux, de nom Jean Doré, entreprend de capturer l'ennemi de ia basse-cour : or, il advint qu’un vieux chapon éclos au printemps de 1854, végétait oublié dans le poulailler d’un voisin. [l avait été, cette mémorable année, mis à part pour le seigneur de l'endroit, comme faisant partie de la rente seigneuriale; mais la fameuse loi : de M. Drummond, en abrogeant les droits seigneuriaux, vint inopinément octroyer aux chapons et aux censitaires, de longs jours. Le dit chapon résumait, voyez-vous, en lui toute une époque, —lextinction d’un régime oppresseur, l'aurore d'une nouvelle existence. IL avait atteint une verte et florissante vicillesse par la faveur de M. Drummond ; mais sa voix chevrotante, ses éperons racornis et la perte des grandes et chatoyantes plumes de sa queue faisaient craindre un trépas prochain ; on voulut que sa mort comme sa vie, fut entourée d’une auréole de gloire—qu'il devint «morceau de roi» Le dit chapon servira d'appat aux aigles ;—le lendemain soir, l'oiseau de Jupiter, lequel, comme les anciens seigneurs, avait toujours été friand de chapons, était capturé bel et bien.

1 La loi de M. Drummond abolissant le régime seigneurial, date de 1854.

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