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QUELQUES MOTS DE PRÉAMBULE

Ces lignes n’ont aucunement la prétention de constituer un chapitre de géographie; elles ont pour unique objet de faire passer sous les yeux du lecteur une image réduite de la grande île océanienne où notre Mission est établie.

La Nouvelle-Guinée, ou Papouasie, s’étend au nord de l’Australie dont elle est séparée par le détroit de Torrès.

Les géographes reconnaissent en elle la plus grande île du globe ; sa lourde voisine, l’Australie, ayant obtenu du fait de sa masse la dignité de continent. Les autres grandes terres océaniques, Sumatra, Madagascar, Bornéo lui-même, doivent céder le pas à cette mystérieuse et encore sauvage reine des mers équatoriales. Quelques chiffres valent mieux que de longs discours pour établir la superficie comparée de ces divers pays. Prenant pour base d’appréciation le territoire de notre chère patrie.

La France a, dans ses limites actuelles, 527000 kilomètres carrés.

Madagascar, 591 000 kilomètres carrés.

Bornéo, 749000 kilomètres carrés.

La Nouvelle-Guinée, 800000 kilomètres carrés.

Comprise entre le o°,i5'et le io°,4o' de latitude sud; entre le i3r° et le i5i° de longitude est (méridien de Greenwich), la Nouvelle-Guinée atteint une longueur de 2400 kilomètres (la distance de Paris à Saint- Pétersbourg, ou encore, des côtes d’Espagne à la Crète); il est vrai que sa plus grande largeur ne dépasse pas 700 kilomètres.

Reine par l’étendue, elle l’est plus encore par sa situation, au cœur même de ces archipels qui, au sud-est de l’Asie continentale, prolongent dans les lointains du Pacifique une seconde Asie. Elle compte dans son cortège quelques-unes des plus belles îles du globe : les Moluques, Beroë, Amboyne, Ceram dans le nord-ouest ; et, vers le sud-est, les d’Entrecasteaux, les Louisiades et les Salomon, sans parler de la Nouvelle-Bretagne et de la Nouvelle-Irlande qui, malgré leur importance, ont bien l’air d’être ses vassales.

Sans histoire dans le passé, ayant pour tout apanage d’honneur les légendes qui placent chez elle l’antique Ophir, cette terre enchantée et introuvable où la flotte d’Hiram allait s’approvisionner d’or et de merveilles pour ajouter au rayonnement glorieux du trône de Salomon, la Nouvelle-Guinée n’a d’autres dates ni d’autres noms illustres à fournir que la date des explorations qui l’ont révélée au monde et les noms de ses grands découvreurs ; c’est à savoir, le Portugais Jorge de Ménesès ( 1 524-1 53o) les Espagnols Ortiz de Retes et Saavedra ( i528-i545).

Depuis lors, les explorateurs se sont succédé, déterminant peu à peu les contours de ses rivages, l’orientation de ses montagnes et le cours de ses fleuves. Les noms de d 'Urville et de Y Astrolabe, semés le long de ses côtes, disent assez que la France sut, ici comme ailleurs, cueillir de nobles palmes.

Mais, quelle que soit l’obscurité de son passé et l’insignifiance de son présent, la Nouvelle-Guinée a devant elle un grand avenir. Ce n’est pas sans dessein que Dieu l’a placée au croisement de deux grandes routes du globe : l’une qui, tôt ou tard, s’ouvrira de l’isthme de Panama vers l’Inde et l’Europe à travers l’Océanie; l’autre, déjà en partie frayée, de l’Australie vers le Japon et les ports russes de l’Extrême-Orient.

Du reste, la prise de possession presque simultanée1 de la partie orientale de la grande île par les deux puissances rivales qui se disputent les grands marchés du monde en dit assez long. L’amour des plantations ne fut sans doute pas le motif dominant qui amena sur les côtes de la Papouasie (en 1 884- 1 885) les drapeaux de l’Angleterre et de l’Allemagne. Il s’agissait plutôt de s’assurer d’avance la clé de ces grandes routes commerciales de l’avenir, et de tenir les points stratégiques où, dans les luttes futures, les dépôts de charbon et les batteries de canons feront le meilleur effet.

C’est ainsi que la Nouvelle-Guinée se trouve partagée entre trois dominations. La Hollande revendique plutôt qu’elle n’occupe toute la partie occidentale jusqu’au rqt0 degré de longitude est; l’Allemagne a pour elle une large bande de la partie nord, du 141e au 148e degré. L’Angleterre étend son sceptre sur le vaste bassin du Fly et sur la longue presqu’île qui descend vers le sud-est.

Bien que proche voisine de la Nouvelle-Hollande, et placée au nord du détroit de Torrès comme une annexe du continent austral, la Nouvelle-Guinée a pourtant sa physionomie propre, et garde en face de l’Australie une originalité des plus marquées.

L’Australie est un énorme banc de sable surgi par accident des profondeurs de la mer, et donnant, par son relief indécis, par le contour informe de ses rivages, l’impression d’une ébauche de continent. Cette impression est d’ailleurs justifiée par une étude plus attentive du pays : les montagnes, j’entends les plus audacieuses, celles qui portent le nom sonore d’Alpes australiennes, ne réussissent pas à atteindre 3 000 mètres. Les fleuves s’en vont à l’aventure à travers les sables, et quelques-uns, ne trouvant pas le chemin de la mer, terminent brusquement leur course et tout bonnement s’ensevelissent dans les sables.

1. Le protectorat de l'Angleterre sur la partie orientale de la Nouvelle-Guinée fut proclamée le 6 novembre 1884. Dès le mois d’avril 1 885, l’Allemagne plantait son drapeau sur la côte Nord, s’attribuant toute cette partie de la grande île, sous le nom de Terre de l' Empereur Guillaume (Kaiser Willelms Land).

La Nouvelle-Guinée, au contraire, — un regard jeté sur la carte en donne une idée suffisante, — est vigoureusement sculptée dans son ensemble, et dans plusieurs de ses détails finement ciselée. Elle se laisse largement pénétrer par la mer dans ses beaux golfes du Geelvink, et des Papous, et, en retour, elle projette au loin dans les flots de superbes presqu’îles et de hardis promontoires. N’est-il pas vrai que la péninsule du sud-est rappelle l’Italie?... et, à l’extrémité opposée, la double presqu’île d’Onin et de Beraii, découpée comme un pampre de vigne sur la mer qui l’enveloppe, n’éveille-t-elle pas l’image d’une presqu'île toute pareille, l’antique Péloponèse ?... Mêmes nervures dessinées par les chaînes de montagnes, mêmes échancrures profondes où la mer vient s’abriter. C’est le golfe de Maccluer, tout semblable à celui de Corinthe, et c’est aussi l’étrange succession de lacs intérieurs où se prolonge la baie d 'Argouni-

Quant à ses montagnes et à ses fleuves, la Nouvelle-Guinée ferait peu de cas d’une simple mention honorable ; elle se place d’emblée hors concours.

Où est l 'île dans le monde entier qui, sous les ardeurs du soleil équatorial, ait la gloire de dresser des cimes éternellement blanches ?..... Et à quelle autre terre a-t-il été donné de réunir en un même paysage ces trois magnificences qui, partout ailleurs, se cherchent sans se rencontrer : l’Océan, la forêt vierge des tropiques, la candeur immaculée des neiges alpestres ?

La nature, développée ici dans la plénitude de ses énergies, a résolu toutes les dissonances dans une symphonie supérieure où peuvent chanter à l’aise toutes les voix de la création.

Sur son clavier agrandi l’Artiste a donné l’accord parfait.

Dans la Nouvelle-Guinée hollandaise, la chaîne des monts Charles-Louis — les montagnes de neige des anciens navigateurs — et, dans la partie allemande, le groupe des monts Bismark , montrent de loin, aux marins voguant sur le Pacifique, des sommets de plus de 5 ooo mètres1 où le ciel des hauteurs a déposé

i. V. les cartes allemandes publiées par Justus Perthes, de Gotha.

le bandeau sacré des neiges sans tache, blanches apparitions que les nuages découvrent par instants, mirages aériens d’une Suisse invraisemblable

La partie anglaise, où notre Mission se trouve établie, sans prétendre à de pareils tableaux, a pour elle le vaste système de YOwen-Stanley , dont les deux cimes principales, Y Albert-Edouard et le mont Victoria , dépassent 4 000 mètres.

Sur toutes ces montagnes, la forêt vierge étend son rideau impénétrable jusqu’à une altitude de 3 5oo à 4 000 mètres, donnant à la Nouvelle-Guinée cet aspect de terre sombre et inaccessible qui inspire aux voyageurs une admiration mêlée d’effroi :

Les hautes montagnes sont les réservoirs des grands fleuves.

Cet axiome d’école primaire, vénérable comme les souvenirs d’enfance, a, par-dessus le marché, l’avantage de se vérifier un peu partout, même en Nouvelle-Guinée. Et c’est pourquoi fleuves, rivières et torrents courent et bondissent ici dans toutes les directions. Les montagnes de neige donnent naissance aux deux artères majeures de la Papouasie : Y Ambernoh et le Fly.

L’Ambernoh, encore inexploré, descend à travers les solitudes de la Nouvelle-Guinée hollandaise et se jette dans la mer par un vaste delta, près de la pointe d 'Urville. Découvert, au seizième siècle, par les marins espagnols, il reçut de ces fiers catholiques le nom de Rio de San t Augustin, qu’il est juste sans doute de ne pas laisser dans l’oubli

Le Fly, exploré d’abord par d’Albertis, et que Sir William Mac Gregor a pu remonter jusqu’à huit cents kilomètres de son embouchure, reçoit par ses affluents les eaux des chaînes centrales de la grande île, entre autres celles des monts Victor- Emmanuel, et verse dans le golfe des Papous des masses liquides à étonner les fleuves d’Europe. Vient ensuite, comme importance, la Kaiserin-Augusta-River , le plus beau fleuve de

la colonie allemande, dont le cours, parallèle à la côte nord, peut porter des navires d’un fort tonnage jusqu’à plus de quatre cents kilomètres de la mer.

Les tributaires du golfe des Papous succèdent immédiatement. C’est d’abord le Purari , autrement désigné sous le nom de Qiieens Jubilee River. Ce fleuve, exploré d’abord par l’anglais Théodore Bevan, descend des montagnes de la Nouvelle-Guinée allemande et se jette dans la mer près des villages de Maipua, après avoir formé un delta de 400 à 5oo milles carrés. Il est navigable sur un parcours d’au moins 200 kilomètres. En inclinant vers le sud-est, on rencontre les rivières Bailala (i3o kilomètres de cours navigable) Tanri et Lakekamu (environ go kilomètres), la première, bordée de fertiles et gracieuses collines, les deux autres, glissant à l’ombre des sagoutiers qui se pressent en forêts sur leurs rives. A la hauteur du mont Yule, la ligne des montagnes se rapproche de la côte, et, dès lors, les rivières Biaru, Arabure ou Saint-Joseph, et YAroa ne permettent pas aux embarcations de remonter vers l’intérieur au delà de 5o ou 60 kilomètres. Les grandes rivières de la côte nord-est, le Musa , le Kumusi , le Mambare et l’//rorc, bien que très abondantes, prennent trop souvent, à travers les rapides, une allure de torrent, et ainsi ne promettent au voyageur qu’une navigation pleine de difficultés et de périls.

Avec un modelé si différent de celui de l’Australie, et sous la triple influence de ses hautes montagnes, de ses rivières et de ses forêts, on conçoit que le climat de la Nouvelle-Guinée tranche singulièrement avec celui des pâturages et des vastes déserts du continent austral, d’autant plus que l’Équateur fait sentir son voisinage par la brûlante température de son été sans déclin. Humidité et chaleur caractérisent suffisamment le climat de ce beau pays, et vous en indiquent d’avance l’état sanitaire, lequel, pour l’Européen non encore acclimaté, se résume en un mot qu’il importe de bien savoir : Fever! Feverü (Fièvre et encore fièvre. )

Il ne faut pourtant rien exagérer. Au témoignage de ceux qui ont vécu dans d’autres colonies de la

zone tropicale, à la Guyane, par exemple, ou au Sénégal, le climat de la Nouvelle-Guinée est relativement très supportable. La température dépasse rarement 38 ou 40 degrés cent., même par les journées les plus chaudes. Il est vrai qu’elle descend rarement au-dessous de 3o degrés. De plus, les vents réguliers du sudest et du nord-ouest apportent dans l’atmosphère surchauffée de la plaine la vie fraîche et inépuisable de l’Océan. Dieu n’a rien négligé pour rendre habitable et heureuse, même sous les brûlants soleils, la demeure de ses enfants.

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