LE PAYS DE LA MISSION — ASPECT GÉNÉRAL
La baie de Hall Sound figure une anse à peine perceptible dans les sinuosités capricieuses de la côte sud-est de la Papouasie, — le voyageur qui déploie une carte de ces lointaines régions la découvre à peine; — et pourtant, Dieu l’a marquée d’un trait de lumière, et la gloire qui du ciel s’épancha un jour sur elle ne lui sera point ôtée.
L’ile Yule (Rabao) qui, depuis les anciens jours, stationne dans ses eaux comme un navire à l’ancre, vit, un soir, — c’était le 1 er juillet i885, — aborder sur ses rives un jeune voyageur fatigué, dont l’allure annonçait autre chose qu’un explorateur ou un marchand. Son regard, tour à tour voilé de mélancolie et rayonnant d’espérance, embrassait cette terre comme une conquête et semblait vouloir l’ollrir à quelqu’un d’invisible, sans doute à un grand roi dont il était l’envoyé.
De fait, ce jeune homme était un envoyé, l’envoyé de Dieu et du Pape; il était prêtre catholique, — le premier qui eût foulé la terre papoue, — et lorsqu’il eut offert son premier sacrifice, il rédigea d’une main tremblante son bulletin de victoire. On y lisait : « Vive le divin Cœur de Jésus ! Comme autrefois d’Albertis,
le fameux explorateur de la Nouvelle-Guinée, notre petite Société peut s’écrier : Je suis enfin en Nouvelle- Guinée, et, avec la grâce de Dieu, j’y resterai. »
Le Père Verjus y resta, il y souffrit beaucoup, épuisa ses forces au terrible labeur de la Mission naissante,— -contre son attente, hélas! il mourut ailleurs; — mais de ses mains il avait allumé là un grand foyer d’évangélisation dont il a légué la garde à ses frères d’armes, et qui, avec la grâce de Dieu, ne s’éteindra pas. Le bon Dieu, qui est un stratégiste incomparable, avait ici disposé les terres et les eaux en vue de la conquête évangélique de la Nouvelle-Guinée. « Vous avez Y œil de la Nouvelle-Guinée », dira plus tard à Mgr Verjus S. E. sir William Mac Grégor, gouverneur de la colonie et l’un des plus grands explorateurs de la Papouasie, signifiant par là en quel site heureusement choisi la Providence avait placé le berceau de la Mission. Ici la mer s’apaise et s’endort dans le calme bassin que lui dessinent les collines; ici la houle du large s’arrête devant la double barrière du grand récif et de bile Yule, et toutefois, une entrée spacieuse, la passe de Mareaô invite les navires à venir chercher un abri dans ce havre intérieur, le meilleur et le plus sûr que présentent ces rivages. Et tandis que s’ouvre ce chemin vers la haute mer et l’Australie, vers l’Europe lointaine et toujours aimée, le Saint-Joseph qui débouche en face, à travers son labyrinthe de palétuviers, offre au missionnaire la meilleure voie de pénétration vers l’intérieur de la grande terre où il pressent de riches moissons d’âmes.
Port-Léon, au sud de Pile, est ainsi le rendez-vous providentiel des grands voiliers et des pauvres barques de la Mission. Là se croisent et s’accostent, pour le service des âmes, les puissants steamers de Sydney et les étranges pirogues des indigènes, ces dernières emportant comme une proie vers la rive ce que les colosses de fer laissent échapper de leurs flancs inépuisables. Ainsi, dans cette région prédestinée qui s’étend du cap Possession au cap Suckling, la nature barbare s’est adoucie, humanisée, comme pour venir en aide aux envoyés de Dieu, descendus là pauvres et dénués, et se mettre de moitié dans leur rude tâche.
Mais Celui dont la vigilante Sagesse concerte tout en vue du succès de ses apôtres, est aussi le suprême
artiste qui ne néglige pas de donner à ses œuvres le sceau de la beauté : le berceau de la foi d’un peuple appelle des horizons gracieux ou sublimes, comme au baptistère où l’on apporte l’enfant nouveau-né les arts doivent leurs chefs-d’œuvre. Dieu s’entend mieux que personne à ces délicatesses; Il crée d’avance ces harmonies. Il a donné pour cadre à l’île Yule et à son golfe un immense cirque de montagnes où des géants de trois mille et de quatre mille mètres tiennent lieu de pilastres sous l’éclatant dôme bleu, tandis qu'une effrayante armée de cimes sourcilleuses enfle ses vagues, comme pour emporter d’assaut les hautes forteresses qui barrent hhorizon.
On aperçoit d’abord le mont Yule (ou Kobio), dont le noble profil alpestre captive le regard; puis, plus loin et plus haut, dans le nord-est, une vaste courbe aux tons d’argent s’arrondissant dans le ciel comme l’orbe d’un bouclier antique; c’est Omni Manaia , la grande cime longtemps mystérieuse et que nous avons pu contempler de plus près l’an dernier, en lui donnant le nom glorieux de mont Sainte-Marie. C’est de là que vient le Saint-Joseph. Voici, au premier plan, la croupe sauvage du Boboleva , cette montagne en forme de rhinocéros, qui plonge son cou de monstre dans la vallée où roule le Saint-Joseph. Il y a là une large dépression qui promet un accès facile dans la région des montagnes. Ce n’est en effet qu’une promesse; le vrai chemin est ailleurs.
Les dernières ramifications du système de l’Owen-Stanley succèdent immédiatement : ce sont les crêtes de Diene, Bouè, Ivebea, qui portent les villages d’Uni-Uni, dominées au loin par le massif de Y Albert-Édouard ; puis, terminant vers la mer la haute muraille de l’Owen Stanley, le mont Victoria (4100 m.) dont le triple sommet s’empourpre chaque matin dans la gloire du soleil levant.
Au pied des monts, la superbe plaine de Mekeo, dont le Saint-Joseph est le nourricier. Sur ce sol fécond la forêt vierge étend son lourd manteau d’un vert intense, déchiré çà et là par de vastes clairières où ondoient les hautes herbes, le tout égayé par les bouquets de cocotiers penchés sur les villages, et par la verdure tendre
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des jardins indigènes. Déjà le Saint-Joseph a ralenti sa course de torrent; il s’en va d’une allure aisée, emportant les reflets changeants de ses rives où les roseaux alternent avec les tiges grêles des aréquiers, où l’arbre à pain aux larges feuilles succède à l’ombre fraîche des massifs de bambous; déjà la mer s’annonce au nombre des nipas dressant leurs palmes, en attendant l’inévitable et infecte bordure des palétuviers surgissant de la vase où dorment les crocodiles. Ne nous attardons pas dans ce bourbier ; traversons rapidement le Paru, le Poïmo et l’Oréké, anciennes bouches du fleuve abandonnées maintenant aux caprices de la marée, et gagnons les collines de Bereina. On respire à l’aise sur leurs clairs sommets. A leurs pieds, la mer, d’où montent les brises vivifiantes, vient se briser sur la plage de Waïrna, qui se développe là-bas à l’ombre des cocotiers, harmonieuse et sereine comme les rivages classiques de la Ligurie ou de la Grèce.
Les gracieuses collines ondulent en chaînes parallèles jusqu’à la hauteur de Kivori , où elles se ramifient dans la direction du nord et du nord-ouest, les unes s’abaissant graduellement vers Ranrana et Inovacira , les autres gagnant sur la mer à la pointe du cap Possession et, de là, se prolongeant en falaises jusqu’à Iokea. Le point culminant de cette barrière est le pic de Kaliko , nommé Wedge hill sur les cartes anglaises, reconnaissable au loin en mer, et qui domine d’un côté la grande houle du golfe des Papous, de l’autre les solitudes mortes de l’étang d 'Inapi, vaste foyer de fièvre que traversent comme un courant de vie les eaux joyeuses et froides de la rivière Maâkunga. Celle-ci se hâte vers Biaru (Combes river de la carte anglaise), le fleuve côtier qui descend du mont Yule, et dont le cours profond offre une autre route vers les tribus de l’intérieur.
Aux collines de Bereina répondent, à l’est de Yule, les collines de Pokao et de Nara, non moins
aimables à parcourir ; et, par delà Kaiait , la rivière Aroa, descendant de l’Owen Stanley, fait pendant au
Biaru; par elle libre accès est ouvert aux riches campagnes de Kapatsi , aussi fertiles que splendides.
Telle est la terre où Dieu nous a conduits, avec mission de l’y faire bénir par les âmes qui portent
l’étincelle divine comme il y est béni par les mille voix de la nature.