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CHAPITRE PREMIER

LES ORCHIDÉES TERRESTRES

Il n’est si modeste jardinier qui ne connaisse les Orchidées. Mais, à ce nom, beaucoup s’en vont errer en imagination dans l’ombre des grandes forêts tropicales où la vie est exubérante et éphémère, où l’homme est une valeur négligeable dans une nature en délire. Dans les forêts meurtrières de l’Amérique centrale on les voit, superbes et enivrantes, suspendues aux branches des arbres merveilleux et régner en maîtresses dans l’ombre et le mystère du dôme majestueux.

Nous leur avons fait une large place dans notre monde civilisé et des constructions vitrées ad hoc leur sont consacrées chez les amateurs dont la fortune permet ce luxe-là. Les Orchidées exotiques jouent un rôle important dans la société de ce siècle; comme autrefois les tulipes, elles sont presque cotées à la bourse! Mais ces brillantes exotiques, de nature épiphyte, sont loin de représenter à elles seules le monde des Orchidées, monde toujours merveilleux, généralement brillant et parfumé, et qui comprend à l’heure actuelle près de onze mille espèces et un nombre plus considérable encore de variétés, formes et hybrides.

On distingue, au point de vue végétatif, trois groupes différents d’Orchidées :

1. Les Orchidées saprophytes, qui sont dépourvues de feuilles et de chlorophyle et se nourrissent des substances

organiques contenues dans l’humus des bois; elles sont rebelles à toute acclimatation et culture.

2. Les Orchidées épiphytes, appartenant aux pays chauds et qui croissent sur les branches des arbres ou dans les anfractuosités des rochers, lançant leurs racines aériennes de tous côtés et les fixant aux aspérités qu’elles rencontrent. Ces racines ne sont pas de même nature que celles des plantes terrestres car leurs fonctions sont différentes.

3. Les Orchidées terrestres dont les racines et les tubercules absorbent dans le sol l’eau et les éléments minéraux qu’elles transforment en matières organiques. Leur système radiculaire est formé, soit d’un rhizome ( Goodyera), de simples racines fasciculées (Listera), soit enfin de tubercules qui sont des réservoirs dans lesquels s’emmagasinent les matières nutritives, toute vie se condensant pendant l’époque de repos dans ce seul organe. Il y a alors, au moment du réveil, des racines qui se reforment et se développent en couronne au-dessus du tubercule et qui sont indépendantes de lui, travaillant à amener la sève dans les tiges des fleurs.

C’est dans ce groupe-là des Orchidées terrestres qu’on rencontre les seules espèces qui soient résistantes à nos hivers et qu il soit possible de cultiver à l’air libre dans nos jardins. Aussi bien est-ce la seule catégorie qui se rencontre dans la zone froide des deux hémisphères. Le nombre des espèces de notre région n est pas très considérable; mais ces espèces offrent le plus grand intérêt, non seulement par leur éclat, leur grâce, leur élégance et leur parfum, mais aussi par les formes curieuses de leurs labelles qui affectent, dans beaucoup de cas, la forme de certains insectes. De là vient qu’on leur a donné les noms d’Ophrys bourdon, 0. araignée, 0. abeille, 0. mouche, 0. grenouille, etc.

Les genres Cypripedium, Ophrys, Orchis, Serapias, sont les plus nombreux et les plus répandus. Autour d’eux gravitent des genres d importance secondaire, tels que Cephalanthera,

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Epipactis, Gymnadema, Nigntella, etc.; la plupart de ces genres sont tuberculeux. Les Cypripèdes, Céphalantères, Epipactis, Listera, sont à racines fasciculées.

Le tubercule des Orchis est palmé ou entier et offre ce phénomène curieux d’être presque toujours à l’état double. Il y a 1 ancien tubercule qui se flétrit et noircit à mesure qu’il donne sa vie à la tige et à l’épi et qui finit par disparaître, et il y a le nouveau bulbe de 1 année, qui conserve le germe vital de la plante pour 1 an prochain. Chez les espèces palmées, ils affectent la forme des mains de l’homme avec trois ou cinq doigts, ce qui a donné heu à de nombreuses légendes. Ce tubercule offre une grande résistance et l’on cite le cas (Lyon~Hor~ ticole du 30 nov. 1896) où quelques-uns d’entre eux, oubliés dans une boîte pendant trois mois et demi, ont conservé leur vitalité et, plantés dans de bonnes conditions, ont fleuri l’an suivant.

Modestes et sans prétentions, les Orchis hantent nos prés, nos bois et nos vallons. Ils apparaissent dans les mois du printemps et annoncent l’été. Ce sont des fleurs en épis dressés, à moins qu’ils ne se présentent sous la forme élégante du Sabot de Vénus, dont la hampe est umflore ou biflore. On les rencontre dans certains prés, dans certains bois, sur certaines pentes car ils ne croissent pas partout. Les sols maigres leur sont plus spécialement favorables et dès qu un agriculteur s avise de fumer sa prairie on en voit disparaître les Orchidées.

La famille à laquelle ils appartiennent est l’une des plus distinguées du monde végétal. Leur structure est très particulière : tige nulle ou annuelle pour les espèces terrestres, feuilles planes; fleurs de formes variables, toujours formées de six segments ou divisions dont trois externes correspondant aux sépales des dicotyledonées et trois internes qui seraient les pétales. Le tout se nomme (j en demande pardon a mes lecteurs) non point une corolle mais un péngone.

Dès que revient l’époque de la végétation, le tubercule des

espèces terrestres pousse un germe qui s’allonge du côté de la lumière en un long bourgeon blanchâtre émettant, immédiatement au-dessus du bulbe, une couronne de racines friables et délicates. Puis, la tige s’élève, nourrie par le tubercule et par les racines; les feuilles, puis l’épi de fleurs, se développent rapidement et la plante entre dans sa période de gloire et d activité. Il y aurait des chapitres et des chapitres à écrire sur la vie des Orchidées, sur l’étrange, la merveilleuse loi qui préside à leur fécondation croisée par le moyen des insectes; mais le cadre de ce travail nous empêche de le faire et nous renvoyons nos lecteurs aux deux volumes que nous avons précédemment publiés sur ce sujet et qui, malheureusement épuisés, se trouvent pourtant dans de nombreuses bibliothèques.

L’acclimatation et la culture des Orchidées de plein air rentrent dans l’activité la plus moderne du monde de l’horticulture; elle n’a pas d’histoire. Il faut pourtant excepter les glorieux Cypripèdes depuis longtemps introduits dans les jardins. J’ai vu, il y a plus d’un demi-siècle, à Fleurier (Jura neuchâtelois) de merveilleuses touffes fleuries du Cypripedium spectabile et plus tard, j’ai admiré les sous-bois anglais garnis des Cypripedium Calceolus, macranthum et spectabile.

Mais c’est encore peu de chose en comparaison de ce qu’on pourrait obtenir de ces plantes si intéressantes. Il est certain qu’un épi d’Orchis frappe moins le regard que la vue des champs de Tulipes et de Jacynthes aux environs de Haarlem. Pourtant, l’aspect des prairies d’Orchidées dans nos contrées offre un grand charme et sera toujours admiré des amis de la Beauté. Leurs masses carmin ou roses font un effet magique au printemps et dans les premiers jours de l’été ; elles contribuent pour leur bonne part à la beauté de nos campagnes. Dernièrement j’accompagnais des amis anglais venus en Suisse au mois de juin pour y admirer les prés en fleurs et je fus étonné de les entendre déclarer qu’ils n auraient jamais pu supposer une pareille splendeur.

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Notre continent possède plus de cent espèces diverses et un beaucoup plus grand nombre de variétés et hybrides. Les contrées méditerranéennes, dans les trois continents, nous offrent la série merveilleuse des Orchidées tubéreuses (Ophrys, Orchis, Serapias, etc.). L’Asie centrale et septentrionale a des Cypripèdes d’une grande beauté (Cypripedium debile, Fran chetti, guttatum, Hymalaicum, Japonicum, luteum, macranthum, margaritaceum, speciosum, Tibeticum et ventricosum). L’Europe a en commun avec l’Asie les Cypripedium guttatum, macranthum et ventricosum, dans la Russie orientale. Le Japon nous donne le curieux Bletilla Hyacinthina et sa variété alba. L’Afrique du Sud nous offre de nombreuses Orchidées terrestres mais dont aucune ne résiste à nos hivers. En Angleterre pourtant on peut cultiver dans le sud et l’ouest, les Disa, Satyrium, Eulophia qui sont de superbes éléments pour les jardins. L’Australie a de nombreux types également d’espèces terrestres mais dont aucune ne peut être cultivée chez nous.

C’est l’Amérique du Nord qui nous fournit le plus bel apport d’espèces exotiques, bien que peu d’entre elles soient de culture facile. Notons les espèces suivantes : Aplectrum yemale; Arethusa bulbosa ; Calopogon pulchellus; Cypripedium acaule, arietinum, californicum, candidum, fasciculatum, monta num, occidentale, parviflorum, passerinum, pubescens et spectabile dit aussi regale; Epipactis gigantea qui est une forme géante de notre palustris; Goodyera Menziezii, pubescens, tesselata ; Gymnadenia conica, flava, nivea, tridentata ; Liparis liliifolia, microstylis; Platanthera ( Habenaria) blephariglottis, ciliata (une merveille aux fleurs orangé vif), crispa, dilatata, fimbriata, flava, fissa, grandiflora, herbiola, Hookeri, incisa, lacera, leuco~ phaea, verticillatà ; Pogonia ophioglossoides ; Spiranthes cernua (très voisin du fameux et rarissime Spiranthes Romanzojfflana d’Irlande), gracilis, latifolia, Unalask.ensis ; Tipularia discolor.

Somme toute, c’est l’hémisphère boréal qui nous offre les seules Orchidées terrestres cultivables sous notre climat. Et il

y a là une source de joie et de beauté qui semble inépuisable. Certaines espèces sont propres aux marécages et permettent d’orner les lieux humides; d’autres émaillent les gazons à la façon des Narcisses et des Scilles ou bien égaient nos sous-bois ou nos pentes arides.

Cette culture est des plus intéressantes ; je dirai même qu elle est captivante. Il y a plus de quarante ans que le Rev. W. Dod en Angleterre me décrivait les charmes de sa collection et que feu mon ami G. F. Wilson me montrait ses premiers essais d’acclimatation dans son fameux jardin de Wisley, devenu depuis lors le champ d’expériences de la Société Royale d’Horticulture de Londres. Il avait commencé par YOrchis foliosa de Madère, qui est un énorme incarnata et il développa sa collection en ajoutant les Orchis et les Ophrys du Continent. Le comte de Pans avait, vers 1860, à Twickenham (Surrey) la plus belle collection d’Orchidées terrestres alors connue et le Rev. W. Dod m’en racontait les richesses avec grand enthousiasme.

Depuis lors le nombre des amateurs s’est développé rapidement et, sur le continent, nous avons eu les collections du comte F. du Buysson, le fondateur du journal L'Orchidophile ; celles de M. G. Mantin, près d’Orléans, de Mme Daigremont à Soisy, du czar des Bulgares à Sofia et dans Pile de Corfou, du chevalier Quarles d’Urford à La Haye, de MM. Regel et Kesselring, à Pétrograde, du professeur Henriquez, à Coimbre (Portugal), etc. Au Midi le nombre des amateurs, relativement fort autrefois, est bien limité maintenant. C’est l’horticulteur E. Piedoye à Saint-Laurent-du-Var qui me paraît avoir le mieux compris cette culture qu’il pratique en pots et qu’il réussit à merveille.

J ai pu admirer l’an dernier en Angleterre, dans le beau jardin de M. St-Quintin à Scampston Hall, la plus complète et la plus belle collection d Orchidées terrestres qui existe en ce moment-ci. Le climat du Yorkshire et les soins dont les

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entoure le propriétaire qui est 1 un des cultivateurs les plus éclairés que je connaisse, expliquent la parfaite réussite de cette collection. Je crois bien avoir vu là la presque totalité des Orchidées terrestres susceptibles d’acclimatation. Le fond de cette collection est formé d Orchis foliosa dont les hampes atteignent 0,60 centimètres. Non rustique à Genève, cette espèce qui est strictement confinée dans les marais de l’Ile de Madère l’est parfaitement à Scampston Hall où elle s’est naturalisée et hybridée avec 1 Orchis maculata. Sur un plateau tourbeux M.St-Quintin a établi la colonie de toutes les espèces des lieux humides : Orchis coriophora, incarnata, latifolia, maculata, mascula, militons, morio ; Gymnadenia conopea et adoratissima. Listera ovata, etc. De nombreuses formes hybrides surgissent de toute part et donnent au botaniste du fil à retordre. Sur un emplacement plus sec il m’a montré : Aceras anthropophora, Anacamptis pyramidalis, Cephalanteras, même le difficile et superbe Cephalantera rubra, divers Epipactis, Himantoglossum hircinum, plusieurs Ophrys, les Orchis fusca, pallens, Sambucina, simia, Spitzelii, ustulata. Dans des niches spéciales de la rocaille il cultive les espèces alpines telles que Chamaeorchis alpina, Caeloglossum viride, Gymnadenia albida, Herminium Monorchis, Nigritella, Orchis globosa, etc. Les Cypripèdes forment les colonies nombreuses et prospères; le Calypso borealis est cultivé en terrines et fleurit admirablement. Il en est de même de plusieurs espèces délicates telles que Listera cordata, Goodyera, Barlia longibrac teata du Midi, les Serapias et les Orchis méditerranéens. Le fameux Spiranthes Romanzoffiana est tout à fait à l’aise dans des pots. En un mot, je sais peu d’Orchidées européennes susceptibles d’être acclimatées qui ne soient pas là. La plupart des Orchidées anglaises sont également cultivées dans le riche « rockgarden » naturel de M. Hanbury, à Brockhurst dans le Sussex qui contient d’ailleurs un véritable jardin botanique.

A Floraire nous cultivons depuis de longues années déjà les Orchidées terrestres et mon premier essai remonte à 1868,

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à l’âge où j étais collégien. Quelle joie ce me fut quand je vis pour la première fois, dans la modeste plate-bande qui m avait été concédée au jardin paternel, un Ophrys mouche refleurir au bout d’une année de plantation! Ce n’est guère pourtant que depuis trente-cinq ans que je poursuis cette acclimatation d une manière régulière. Alphonse Karr m’écrivait des lettres encourageantes sur ce sujet et m’engageait à continuer malgré les premiers insuccès. Il affirmait que la culture de ces Orchidées du pays, modestes et gracieuses, est réservée aux hommes de bon goût. Pourtant mes succès ne furent jamais comparables à ceux qu’obtinrent le comte de Pans, le czar des Bulgares ou M. Georges Mantin. Et, surtout, jamais je n’aurais pensé voir une collection aussi parfaite que celle de M. St-Quintin. Nous avons à Floraire un ombrosum sous lequel nous cultivons les espèces des bois et des plates-bandes de sol argileux et un marais où croissent celles des lieux humides ; mais nous avons surtout des terrines et une culture en pots pour les Ophrys, Serapias et autres espèces du Midi. De plusieurs côtés des amateurs surgissent qui se passionnent pour ce groupe de végétaux élégants; et leur nombre augmente chaque année.

La maison Van Tubergen à Haarlem mérite une mention spéciale pour avoir introduit de nombreuses Orchidées terrestres, mais c’est à l’ex-maison Regel & Kesselring de Pétrograde qu’on doit l’introduction des espèces les plus rares. Ces messieurs avaient réussi il y a une vingtaine d’années à introduire plusieurs wagons de Cypnpèdes asiatiques ( Cypripedium §ut~ tatum, macranthum, mandschuricum et ventricosum; de cette dernière espèce ils avaient de nombreuses variétés à fleurs multicolores), mais quand les bolchévistes eurent manœuvré là-bas, tout fut détruit, pillé, massacré et les chefs de la maison durent fuir a 1 étranger quand ils ne furent pas assassinés. Qui saisira et rallumera le flambeau tombé de leurs mains ?

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