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Chapitre X

Disons vn petit mot de leurs Mariages. Lorsqu'on garçon a dessein d'épouser vne fdle, il l'a va voir, il la caresse, mais iamais auec indécence, ce seroit vn crime parmy eux : il luy parle en particulier, et quand il l'a enfin gagnée, il luy fait des presens de ce qu'ils ont de plus rare ; et quand tout est d'accord, il va demeurer dans la cabane de la fille, car la femme ne va point demeurer chez le mary, mais le mary chez la femme.

Parmy les Ilurons, vn mariage n'est pas tenu pour vn véritable mariage, mais plustost pour débauche, si les père et mère du ieune homme n'ont esté demander aux parens de la fille celle qu'ils désirent auoir pour femme à leurs enfans ; ce qui se fait donnant quelque riche présent aux parens de la fille.

Ils demeurent quelquesfois longtems ensemble deuant que de consommer le mariage : et l'on dit vne chose admirable des Algonquins, qui est, que souuent ils demeurent vn an et d'auantage, auant que le consommer : il ne se passe rien parmy eux qui ne soit dans l'honnesteté, et rien de dissolu dans ces rencontres, quoy qu'ils soient naturellement grands railleurs, et qu'ils ayent plusieurs mots à double entente, mais ils ne s'en seruent pas dans ces rencontres.

Quoy que la polygamie ne soit pas défendue parmy eux, rarement voyez-vous vn homme auoir deux femmes, surtout parmy les Ilurons et les Iroquois : car cela se rencontre quelquesfois chez les Algonquins.

Le diuorce n'est point une chose odieuse chez les Sauuages, vn homme pouant répudier facilement sa femme, et la femme son mary (i'entens parler de ceux qui ne sont

point Chrcstien) cela se fait sans bruit : car quand la femme répudie son mary, eiîe n'a qu'à luy dire qu'il sorte de sa maiison, et il s'en va sans rien dire autre chose, et y laisse tout ce qu'il y a apporté, à la reserue de ses habits. Tout de mesme, si le mary veut répudier sa femme, il se retire après luy auoir déclaré qu'il la quitte : s'ils ont des enfans, ils demeurent tous à la femme. Ces diuorces arriuent rarement, parceque chacun est sur ses gardes, s'empeschant de donner du mécontentement à sa partie, crainte de l'obliger à la séparation.

ils ne sont pas beaucoup sujets à la ialousie, surtout les ïroquois.

Ils ont des jeux parmy eux de diuerses sortes, les plus communs sont les jeux de paille, et le jeu du plat, et vn troisième qu'ils nomment paquessen.

Ce jeu de paille se fait en effet auec de petites pailles qui sont faites exprés, et qui se partagent en trois, comme au hazard, fort inégalement. Nos François ne l'ont pu encore bien apprendre, il est plein d'esprit ; et ces pailles sont parmy eux, ce que les cartes sont parmy nous.

Le ieu du plat sont neuf petits os plats et ronds comme des noyaux de pesche, que l'on auroit lissez et applatis, qui sont noirs d'vn costé, et blancs de l'autre, que l'on remue €t que l'on fait sauter dans vn grand plat de bois, qu'enfin on arreste en frappant la terre, le tenant auec les deux mains : la perte ou le gain dépend d'vn certain nombre qui se trouue tout d'vne couleur.

Le jeu paquessen est presque la mesme chose, sinon qu'on iette ces petits os en l'air auec la main, retombans sur vne robe estenduë en terre, qui sert comme de tapis ; le nombre tout d'vne couleur fait la perte ou le gain.

Ils se festinent aussi les vns les autres, la façon est telle. Celuy qui veut faire festin lait mettre vne grande chaudière sur le feu, ou deux, ou trois, selon le monde qu'il veut traiter : dans lesquelles chaudières on met de la viande ou

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4u poisson, et ensuite de la farine de bled-d'Inde : quand cela est cuit, celuy qui fait le festin enuoye conuier ceux qu'il désire qui y soient : ils y viennent auec vn plat et vne cuillère. Ils entrent dans la cabane sans dire mot, et s'arrangent sur leurs derrières comme des guenons : cependant le IVIaistre du festin chante touiours iusques à ce que tous les conuiez soient entrez, car il ne leur fait aucune cérémonie : alors il prend la parole et dit, le fais festin : que s'il désire gratifier et faire honneur ou à son fils ou à quelqu'autre, il le déclarera, disant, c'est vn tel qui fait festin : alors tous les assistans répondent vn certain hô, qui est comme vn espèce de remerciement : il continue et dit, il y a tant de chaudières, selon le nombre qu'il y aura : on luy repond encore hô : c'est d'vne telle viande, et tuée par vn tel : à chaque article on fait tousiours la raesme réponse hô ; et ainsi consecutiuement il déclare tout ce qu'il y a dans le festin, et on répond tousiours la mesme chose, hô, hô.

Ensuite il dit, le souhaitte qu'vn tel nombre de vous autres chante, vn tel, vn tel, et vn tel : et souuent il comjnence le premier à chanter, et les vns après les autres chantent iusques au nombre qu'il a souhaité.

La personne qui chante se leue, faisant diverses postures et gestes en chantant. Cette façon de chanter n'est point harmonieuse, auec douceur, mais elle est comme de gens qui s'excitent à la colère, et mesme ils font quelquesfois des signes de fraper : ils raconteront dans ces chansons martiales, leurs prouesses, et les hommes qu'ils ont tué en guerre, ou les desseins qu'ils ont d'aller en guerre pour vanger la mort de quelqu'vn de leurs parens, ou de quelque homme considérable. Ce qui les y engage par honneur ; et gouuent ceux qui suiuent à chanter, s'engagent en chantant à les suiure à la guerre, et à mourir auec eus.

Apes que tous ont chanté on dresse la chaudière, c'est à dire qu'où prend les plats d'vn chacun, et on met de la ^ gaiïiité dedans ; s'il y a de la vi^inde, on en distribue à

chacun de ceux qu'on désire honorer et gratifier vn morceau : les morceaux les plus délicats sont pour les Capi-* taines ; celuy qui fait festin ne mange point, mais il chante pendant que les autres mangent. Si ce sont des Algonquins,ils peuuent emporter leur plat de sagamité chez eux ; mais chez les Iroquois et Hurons, cela n'est pas permis, il faut tout manger ce qui vous est seruy, c'est d'où vient qu'ils^ portent des plats fort petits : car on n'ose pas sortir de la cabane auant que d'auoir vuidé son plat, à moins que de faire quelque petit présent au Maistre du festin, vn couteau, vne alesne, vn pain de petun. Les femmes y sont moin» appellées que les hommes, surtout chez les Iroquois et les- Hurons.

II se fait quelquesfois parmy eux des festins tres-corisîderâbles : il s'en fit vn du temps que i'estois aux Hurons, de la chair de cinquante cerfs, dans cinquante chaudières^

Ils ont aussi des danses parmy eux qui ne ressemblent exf rien aux nostres, car elles ne consistent qu'à vne certainefaçon de se secouer le corps, frapans des pieds contre terre^ et faisans beaucoup d'autres postures auee reigle, et à la cadence d'vn petit tambour ou autre instrument, qui fait v» petit hruit sourd : ils vont si bien à la cadence, qu'on ner voit point de confusion ny de desordre, quoy qu'ils soient quelquesfois plus de deux cens à danser ensemble ; il& frappent tous du pied en mesme temps, et si à propos^ que l'on diroit qu'il n'y a qu'vne personne qui danse.

Ces danses se font ordinairement pour quelques réjouissances publiques, comme seroit quelques victoires remportées sur l'ennemy, ou vn traité de paix nouuellement conclu ; il s'en fait bien aussi quelquesfois chez des partieuliersentre amis ; mais cela n'est pas bien ordinaire.

Les peuples sédentaires ont des Officiers pour toute sofîe' de choses, qu'ils appellent Capitaines ou gens considérables ; les principaux sont pour la police, les autres pour la gtïerre ; *l y en a d'autres qui ne sont que pour auertir, et mû ser«^»4

comme de tambours et de trompettes : les vns vont crier par les rues du bourg le soir, ou le matin, les noms de ceux qui sont morts, ou le iour ou la nuit ; d'autres ont soin de faire les préparatifs pour brusler les prisonniers : d'autres ont ordre d'auertir de se trouuer an Conseil quand il se doit tenir : quelques autres ont charge d'avertir par le bourg quand on doit faire quelques réjouissances ou danses publiques, ainsi de tout le reste, et tout cela sans confusion ny desordre.

Us n'ont point de Religion, mais ils sont fort superstitieux, et ajoustent foy à leurs songes : c'est ce qui donne plus de peine aux Pères lesuites qui les instruisent.

Ils croyent l'im.mortalité de l'Ame, et disent qu'elle va après la mort dans vn beau pays ; que deuant que d'y arriuer, il faut passer vne riuiere où il y a vn certain qui perce la teste à tous les passans, et leur arrache la ceruelle, ce qui fait qu'ils ne se souuiennent plus de rien.

Ils ont quantité de fables qu'ils racontent, et en toutes on y remarque tousiours quelque chose qui a du rapport à quelques-vnes des histoires de l'ancien Testament.

Ils ont connaissance des Esprits, ont vne grande auersion des Sorciers ; et quand quelqu'vn en est accusé, et qu'on croit qu'il le soit, il est aussitost tué ou bruslé comme vn cnnemy.

Ils sont fort aumosniers, et logent facilement les Estrancrers et Voyageurs, sans espérance d'aucun salaire, et il y en a plusieurs qui quittent leurs lits, ou pour mieux dire, la place où ils c uchent, leur donnent à manger ce qu'ils ont de meilleur, et cela assez souuent à vn homme qu'ils n'ont jamais veu, et qu'ils ne verront peut-estre iamais, et qui s'en ira sans leur dire grand-mercy, cela est particulièrement dans les Nations sédentaires.

Quand il y a quelque famille qui est tombée en nécessité de viures, il y a des Capitaines qui vont par le Bourg ramasser du bled pour la subsistance de ces pauures gens, ehacun donne, qui plus, qui moins, selon son pouuoir»

ils ne sont pas vilains les vns cnuers les autres ; quand ils ont tué ou pesclié, ils en font des largesses, soit en faisant festin, ou en enuoyant chez les particuliers.

Ils sont pitoyables, et se portent compassion les vns aux autres.

Ils ayment fort leurs parens, et les pleurent long-tems après qu'ils sont morts : quand ils les enterrent, ils mettent auec eux ce qu'ils aymoient le plus pendant leur vie, et ce qu'ils estiment de plus précieux parmy leurs meubles.

Ils ont presque tous le sens commun assez bon, et raisonnent fort bien ; cela se void dans leurs conseils, et dans leurs harangues qu'ils font souuent en toutes sortes d'occasions.

Tous les Sauuages qui sont proches des Européens deuiennent yurongnes, et cela fait bien tort aux nostres : car de quantité qui estoient fort bon Chrestiens, plusieurs se sont relaschez. Les Pères lesuites ont fait ce qu'ils ont pu pour empescher ee mal : car les Sauuages ne boiuent que pour s'enyurer ; et quand ils ont commencé à boire, ils donneroient tout ce que l'on voudroit pour vne bouteille d'eau-de-vie, afin d'acheuer de s'enyurer.

La guerre qu'ils se font les vns aux autres, ne se fait point pour conquérir des terres, ny pour devenir plus grands Seigneurs, ny mesme pour l'interest, mais par pure vangeance : aussi ne parlent-ils point autrement ; car ils disent, ie m'en vay en guerre pour vanger la mort d'vn tel, et c'est d'où vient qu'ils traitent si cruellement leurs prisonniers, et lie visent iamais qu'à détruire et faire périr vne Nation toute entière.

LA MANIERE QUE LES SAUUAGES FONT LA GUERRE. Ciiapitre XI.

Ceux qui vont en guerre ne sont souldoyez de personne ■; chacun y va à ses dépens, et se doit fournir d'armes, de

viures, de munitions, et autres choses nécessaires pour fa guerre.

La façon qu'ils font les leuées, la voiey : Vrih Capitaine fait festin, (on appelle cela pendre la chaudière), il inuite à son festin tous les ieunes gens de son bourg, il leur déclare qu'il a dessein d'aller en guerre pour vanger la mort d'vn tel ou d'vuc telle : ii exhorte ceux qui sont de ses amis de l'accompagner : après qu'il a dit le mieux <)u'il a pu là dessus, et que le festin est mangé, chacun s'en va ; après quoy ceux ({ui ont enuie de l'accompagner viennent les vns après les autres luy faire oflVe de leurs seruices, en luy disant, vn tel mon oncle (car c'est comme ils traitent d'ordinaire ceux qu'ils estiment plus qu'eux) ou bien mon frère (s'ils sont égaux) ie viens te dire que ie veux risquer avec toy en ton dessein de la guerre.

En mesme temps chacun fait disposer ces viures, et on se tient prest pour le iour assigné du départ.

Quand ils ont de grandes entreprises à faire, cela se délibère long-temps auparauant dans le Conseil des Anciens et des principaux Capitaines ; et l'affaire estant vue fois concluëy et qu'on a choisi celuy à qui on veut donner la conduite de l'expédition, vn Officier va crier par le bourg, que l'on va à la guerre, et que l'on exhorte toute la jeunesse à aller dans l'armée. Les Capitaines de tous les Villages qui ont assisté au Conseil en font faire autant chez eux : à mesure que les ieunes gens se délibèrent, ils en auertissent le Capitaine qui est Chef do l'entreprise.

Apres cela on enuoye des Députez auec des presens cheztous les Alliez les plus proches, pour les prier de les assister dans leurs desseins. Ils tiennent Conseil là dessus, ils voyent ce qu'ils peuuent donner de monde, ou plustost ils exhortent leur ieunesse à aller ioindre le gros.

Quand ils sont tous assemblez, et qu'ils marchent, ils ont toujours des decouureurs qui vont deuant ; chaque Village qui a fourny du monde, a des Capitaines qui les coro-

mandent ; et tous ces Capitaines là s'assemblent souuent pour tenir conseil sur toutes sortes de choses : car ils ne négligent rien.

Ils exhortent souuent leurs soldats à tenir bon à l'occasion, et ne point s'enfuyr, leur représentant que les gens de cœur et de courage ne s'enfuyent iamais.

Il n'y a point de chastiment chez eux pour ceux qui se sont enfuys, sinon qu'on les qualifie de poltron, mais encore tout bas.

Quand ils rencontrent PEnnemy et qu'on est aux prises, les Capitaines seruent de tambours et de trompettes, et crient sans cesse, Courage jeunesse, courage, ils sont à nous, que personne ne fuye : cela les anime beaucoup ; car ils respectent fort leurs Capitaines,

Ils sont adroits à surprendre et à dresser vne ambuscade ; ils ne se prennent pas mal à faire vne retraite honorable, quand ils se voyent pressez : ils nous l'ont fait voir par expérience.

Ils sont vigoreux d'abord, mais ils ne font pas de longue résistance. Ce ne sont pas aussi gens à se battre en raze campagne. Ils ne commencent iamais de combats, qu'ils ne fassent auparauant vn cry tous ensemble pour estonner leurs Ennemis d'abord.

Ils sont adroits à manier les armes à feu, tirent fort bien vn coup de fusil. Ils ont des simples parmy eux, qui sont excellens pour guarir les blesseures ; surtout d'armes à feu.

Ils sont de grande fatigue et bien dispos : ils vont fort bien du pied, et ont vne addresse toute particulière à se reconnoistre dans les bois, et ne s'y perdent quasi iamais.

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