PRÉFACE
La critique d'art ne manque en France ni d'élévation , ni de science ; elle possède surtout un grand attrait d'esprit, un grand charme de style; mais souvent peut-être elle apporte dans sa polémique des dispositions trop ardentes, trop passionnées, des prédilections trop intéressées ou des antipathies trop aveugles, pour qu'elle puisse être impartiale.
Dominée par des entraînements irréfléchis, maîtrisée par des exigences de coteries et de partis, non moins absolus dans leurs admirations que dans leurs réprobations; rarement elle s'occupe du soin de rechercher la vérité, rarement elle songe à éclairer l'artiste , à l'aider surtout et à l'encourager dans les difficiles sentiers de sa noble carrière, à lui frayer enfin les voies de la fortune et de la renommée.
La critique d'aï t dans la plupart de nos feuilles quotidiennes et de nos revues périodiques, est principalement occupée du soin de briller elle-même. Aussi, souvent séduite par le seul éclat des formes, elle étouffe également le germe des talents nouveaux sous le fracas de flatteries qui aveuglent la vanité, ou de sarcasmes qui n'enseignent rien. Bien décidée à ne procéder que par système, et à n'accorder des éloges qu'aux artistes de la secte reconnue, ou dans l'histoire des arts qu'à une seule école.
Lorsque le Salon, chaque année, se ferme à la curiosité publique, que reste-t-il de tout le bruit que la critique a fait autour des œuvres qu'il renferme? rien. Pas un conseil pour ceux qui se sont égarés, pas un encouragement pour ceux qui laissent espérer de leurs essais un avenir brillant, si le talent, quoique jeune et inexpérimenté, était fécondé par d'utiles remontrances. L'art n'y a rien gagné, et le public n'a pas été mieux instruit que les artistes de la valeur réelle des œuvres qu'il a vues.
Ce n'est point ainsi que nous concevons la mission si haute et si digne
de la critique; ce n'est point ainsi que nous comprenons le culte des beaux-arts ; ce n'est point ainsi surtout que nous entendons l'intérêt des artistes. Éclairer les uns de ses conseils, exciter les autres par une approbation juste et méritée, tendre la main à tous comme à des frères, telle nous semble être la mission auguste de la critique.
Alors seulement elle consacrera le principe fécond do la liberté de l'intelligence. En réclamant pour tous la publicité et l'examen , en voulant de l'air, du soleil et de l'espace pour tout le monde, elle agira divinement comme la nature, qui donne à toute plante le droit de croître et de s'élever. Il n'y aura plus d'artistes, ni d'écoles en dehors de cette magnifique cité de l'art, où tous les talents ont droit de bourgeoisie; il n'y aura plus de parias, assis tristement devant les portes de la publicité fermées pour eux. La critique, comme nous l'entendons, ne serait ni blessante ni offensive; mais elle irait comme une sœur de charité, ange de secours, trouver les jeunes artistes militants pour les soutenir, par des paroles amicales et bienveillantes, dans leur mélancolie, trop souvent dans leur juste désespoir.
Au lieu de proscrire et d'exclure, au lieu d'étouffer certaines tendances pour en favoriser d'autres, au lieu d'ébrancher certains talents qui promettent cependant des fruits, la critique, comme nous la voulons, dirait au contraire à toutes les natures artistes : Produisez et multipliez ! C'est en effet dans le libre développement de toutes les écoles et de toutes les idées dans les beaux-arts, que réside, comme dans la création , le principe de la durée et de la vie. Le génie de la critique doit seconder la Providence dans ses vues de fécondité pour l'avenir. Que savez-vous si le germe de talent que vous écrasez aujourd'hui ne contenait pas, pour demain, un autre Michel-Ange? Ne repoussons ni les débuts timides, ni les tentatives hardies. Souvenons-nous des premiers essais de Raphaël et de Rubens; souvenons-nous que la première fois que Ingres signa son nom au bas d'un tableau, il n'annonçait pas le peintre de l'apothéose d'Homère.
La tolérance est surtout nécessaire à notre temps. De toutes parts l'esprit humain cherche, explore, tente ; il voudrait s'ouvrir en tous sens
des voies nouvelles; notre siècle est plein de Christophe Colombs qui s'en vont à la découverte d'un nouveau monde. Quelques-uns, sans doute, s'égarent; mais, n'y en eût-il qu'un seul qui trouvât, sur mille qui cherchent , nous devrions encore à tous une protection et un regard bienveillant; car nous ne savons pas d'avance quel sera celui qui touchera le port. Laissons donc les esprits aventureux de notre siècle se risquer, selon leur vocation, dans toutes les directions de l'art, cet océan sans bornes. Au lieu de les dégoûter par notre froideur et notre ironie, suivons, au contraire, d'un geste amical et d'un sourire encourageant leur voile déployée. Beaucoup de réputations que nous acceptons aujourd'hui comme des faits accomplis, ont eu à souffrir de nos doutes et de nos dédains pendant qu'elles s'accomplissaient. Ne pouvait-on leur adoucir, par des paroles fraternelles, les épreuves toujours si pénibles et si amères des premiers essais?
Jusqu'ici la critique, au lieu d'être une pente douce et facile qui porte les jeunes talents à la renommée, a été, au contraire, pour les artistes, un courant rapide et entraînant qu'il a fallu remonter. Que de découragements, que d'efforts, que de pleurs amers elle a fait répandre ! Mais le moment est venu pour elle de se montrer libérale et désintéressée dans ses jugements, universelle dans ses vues, impartiale clans ses affections : la critique que nous appelons de tous nos vœux , fera lever, comme Dieu , le soleil de la publicité sur tous les talents , sans exception d'écoles ni de personnes; elle n'aura qu'une loi, la liberté; qu'un but, la gloire du pays.
Laissons à l'avenir le soin de classer la valeur de nos artistes; plus à distance que nous de leurs œuvres, il sera plus à portée de les juger. Pour le présent, acceptons tout ce qui donne des signes irrécusables de puissance et de génie. Aidons de toutes nos forces au libre développement de toutes les organisations qui cultivent les beaux-arts, faisons descendre sur tous, comme une douce rosée, les faveurs du public. Plus tard, quand la moisson sera faite, nos fds sépareront l'ivraie d'avec le grain, le bien d'avec le mal. Mais, pour le moment, nous courons risque d'arracher l'épi en voulant extirper la mauvaise herbe. Mieux
vaut encore cultiver un talent infertile que d'anéantir un talent fécond. Nous n'entendons pas dire pour cela que la critique doive se départir du droit qu'elle a de juger dès à présent les artistes et leurs œuvres, nous ne voulons pas lui arracher des mains sa sentence; mais nous voudrions qu'elle adoucît son jugement, qui alors deviendrait un conseil et ne flétrirait jamais. La critique qui se sert d'un fouet irrite le patient sans le convaincre, elle le refoule en son orgueil.
La liberté, dans les beaux-arts, a son contre-poids dans le sentiment éternel du beau que l'humanité porte avec elle, dans les grands exemples-que le Vatican, que Florence, que le Louvre étalent à nos études, dans le temps qui ne permet pas aux fausses théories, aux talents dangereux de gouverner éternellement le monde. Laissez tomber vos encouragements sur cette foule qui s'agite autour de vous, et soyez certains qu'il en sortira de nobles tentatives et de grandes œuvres. Que la critique se fasse généreuse et expansive, qu'elle accepte tous les développements, toutes les formes, toutes les écoles, tous les événements imprévus qui changent d'âge en âge la surface de l'art; qu'elle tende ses bras à tous les talents engagés dans la lutte, qu'elle montre à tous les yeux la gloire comme un but, l'avenir comme une immortalité !
Alors se réalisera cette grande cité que nous rêvons; ville universelle et libérale, où tous les talents auront leur couronne.
Notre premier but, en créant cette publication temporaire, a été d'encourager les artistes par la publicité que nous offrons à leurs œuvres. Nous ne renonçons point, ni au désir, ni au droit de les éclairer de nos conseils; mais notre critique, à nous, sera toujours amicale et bienveillante, et elle s'efforcera surtout d'être utile par des enseignements non moins réfléchis que désintéressés.
Publication &la France Littéraire.
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