‹ Album du Salon de 1841Chapitre 23 sur 36 · MULLER ET CHENAVARD · texte numérisé non relu

MULLER ET CHENAVARD

Entre les topazes blanches et les diamants, il n'y a guère que la différence | | d'une étincelle ; entre le talent, c'est-à-dire l’art qui peut et qui ne sait pas

| encore, et le génie, c’est-à-dire l'art qui peut et qui sait il y a peut-être moins en.ore si vous le voulez; mais, si peu qu’il y ait, grande est la diffé | | || rence des hardiesses qui leur sont permises. || Eh bien! la Promenade d'Héliogabale à Rome était, ce nous semble, un | | sujet trop hardi. Sans doute, la jeunesse surtout comprend ces fougues in- || sensées, ces élans sublimes de l'orgie, l'ivresse d’un pareil triomphe. Aussi, || ce tableau devait être ébauché à vingt ans, pour n'être fait qu’à quarante |

ans. L'empereur, monté sur un char auquel des femmes nues sont attelées, || est entouré d'un cortége d'hommes et de femnies ivres qui se ruent sur son

| passage avec des cris et des contorsions. La marche est singulièrement ou | verte par un chien qui aboie. Il y a certainement, dans ce tableau , de l’é- ||

nergie, du mouvement, du délire ; quelque chose d'irrésistible et de forcené ;

je ne sais quelle sauvage ivresse qui vous étourdit d’abord et vous donne des éblouissements. Mais quand le raisonnement a repris un peu son équilibre , rien ne le satisfait. Ici, sur le premier plan, c'est un homme qu'on dirait de bois taillé à facettes ; là-bas, c’est une femme dont les jambes sont trop courtes ; toute cette population est infirme de quelque côté. Le sol,

jonché de fleurs, ressemble à un tapis d'église. Au froid compas de l'analyse, rien n'existe de ce qui, au premier regard, avait tant de fougue et de pas— sion désordonnée.

Que si M. Muller avait dit son dernier mot, nous prendrions plus de mé-

, nagements dans notre critique. Nous ne sommes indulgents que pour les

= 31 -€ hommes vulgaires. À l'herbe qui pousse à tous les coins, nous ne demandons pas des roses ; mais à qui pourrait méditer, étudier les maîtres, jeter la chaîne des savantes traditions à ce lion bondissant et sauvage qu'on nomme imagination , nous reprocherons toujours cette impatience et cet esprit d’aventures qui compromet l'avenir.

Pour M. Chenavard, c’est autre chose. Voilà un grand coupable, selon nous, parce qu'il pèche sciemment et par système. Son Wartyre de saint Polycarpe a toute la brutalité d’un paradoxe altier et qui ne veut pas entendre raison. Les couleurs les plus outrées s’y heurtent à l'envi; pas une dégradation harmonieuse ; pas une teinte de transition; c’est une bataille de tons criards, dont l’un veut l'emporter sur l’autre par l'exagération. Les rayons lumineux eux-mêmes sont en débandade complète ; ils arrivent de tous les côtés à la fois. Voici un homme rouge vêtu d’une tunique verte aux reflets jaunes; plus loin, voilà un cheval de bois fauve. Entre le ciel et la terre, voyez-vous voleter ces petits anges aux ailes vertes, bleues et lilas; levez les yeux : le ciel s'ouvre, un ciel chocolat dans lequel chantent des séraphins aux longues robes vert-clair, aux pieds d'une vierge habillée de rouge et de bleu. Et pourtant si vos regards ne sont point fatigués encore, vous serez tout surpris de découvrir que la tête du saint monté sur le bûcher est vénérable et belle , que la femme qui se cache les yeux pour ne point voir le supplice est d’une pose admirable ; que le visage de la Vierge est vraiment empreint d'une sérénité et d'une douceur célestes. Pourquoi faut-il que tous ces personnages qui nous intéresseraient portent à un point plus féroce encore que les négresses le goût des couleurs tranchantes? Le moyen de s'attendrir sur des gens qui sont ainsi vêtus et qui par les diverses couleurs de leurs peaux, semblent un échantillon de toutes les races humaines ! Non ce n'est point là de la couleur; pas plus qu'un cri n'est une harmonie ; pas plus qu'une douleur n’est une jouissance.

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