ROBERT-FLEURY
Robert-Fleury s'est cherché longtemps; sainte: Thérèse, dans un de ses ouvrages mystiques, fait de l’âme un château où il faut cependant que l'âme entre; ainsi le talent doit entrer dans lui-même. M. Robert-Fleury a conquis sa propre individualité, revêtu cette armure qui donne bon courage à celui qui la porte. Il ne faut pas demander à cet artiste de la fougue, des cliquetis d'effets, un fouillis de choses parsemé d’étincelles; ses qualités sont sévères, sages, ennemies du charlatanisme; c'est un peintre studieux et penseur. Il serait maladroit d'exiger d'un homme ce qui n'est pas dans les conditions de son talent ; si vous disiez à l’olivier que son feuillage est sombre, il vous répondrait : Je suis l'olivier.
Nous sommes dans un cachot. Un homme en chemise est étendu à terre ; ses poings sont étranglés par une corde; ses jambes, à la hauteur du coudepied, sont emboîtées dans je ne sais quel instrument qui les tient brutale ment assujetties. Des moines, — franciscains et dominicains, — des robes noires et des robes brunes , — entourent le patient. D'un côté, un reflet lumineux venu de quelque soupirail ; de l’autre, un reflet rougeâtre projeté par un ardent brasier : ici, ce qui vient du ciel, le jour ; là, ce qui vient de l'enfer, le feu ; l'espérance à la tête du malheureux, la souffrance à ses pieds. Contraste saisissant! car, il faut bien nous résoudre à le dire, les pieds sont dans le brasier. L’inquisition travaille. Un moine agenouillé se tient prêt à consigner les aveux arrachés par la torture ; le bourreau attise le feu et re-
de garde si la chose va bien. En apparence, le patient est immobile; toute la souffrance est dans la tête, qui n’est qu'un cri, et dans les cuisses, qui bouillonnent, si je puis le dire, d'irritations aiguës. Nous avons entendu quelques artistes se plaindre de ce que cet homme n'était pas assez tordu, assez ratatiné, c'est le mot. Il faut prendre garde de tomber dans un trop grand matérialisme. L'âme est-elle si peu de chose qu'on ne puisse lui lais— ser un petit coin dans une œuvre d'art? Il nous semble que la pensée de M. Robert-Fleury a été celle-ci: Le supplicié a du linge blanc et fin; qu'il soit juif ou conspirateur, qu'on veuille lui arracher son secret ou son or, ce n’est pas un coupable vulgaire ; aussi, autant qu'il peut, il cache sa souffrance ; l'âme et le corps ont ensemble une lutte horrible, et le cerveau est comme un boulet de plomb qui tient étendus roides ces membres, qui ne veulent que se soulever. Cette intention est si évidente, que le visage, tout déformé par la torture , se détourne encore des bourreaux.
Nous disions , dans notre Introduction, que le plus grand génie dans une spécialité quelconque serait celui que Dieu aurait fait grand pour toutes les spécialités. Michel-Ange vient en preuve à cette assertion. Peintre, sculpteur , architecte , il était poëte; il se fit ingénieur pour défendre Florence ; et, ce qui est plus beau peut-être, il sut être le serviteur de son serviteur malade. Michel-Ange, qui, sur le refus d'un valet de l'introduire auprès du pape, répondit : « Quand votre maître aura besoin de moi, vous lui direz que je suis allé ailleurs; » Michel-Ange, déjà vieux, passa les nuits à garder son vieux Urbino, qui se mourait. N'est-ce pas sublime ? M. Robert-Fleury a reproduit avec simplicité et grandeur à la fois, cette scène touchante.
Le troisième tableau de M. Robert-Fleury est an Benvenuto Cellini. Le farouche sculpteur florentin rêve à quelque sanglante représaille, son œil est sombre ; il passe un nuage dans son âme. Etre étrange, moitié homme de génie et moitié bête féroce, qui a des ciselures délicates pour ses vases et des coups de poignard pour les hommes dont la main est de chair pour le métal, et de métal pour la chair. Tout admirateur que nous soyons de l'artiste, nous n'en haïssons pas moins l'homme; nous aimons les aiguières, mais nous détestons fort les coups d'arquebuse, ce qui ne nous empêche pas de reconnaître que le Benvenuto de M. Robert-Fleury est admirable ment compris et d’une fière résolution, et d’une exécution irréprochable.
Fécond pour l'invention, savant de la science de l'âme et de la science des
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M! CASIMIR DELAVIGN
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faits, habile à retrouver la physionomie historique d'un homme, le talent de M. Robert-Fleury est aujourd'hui des plus haut placés, et c’est justice.